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Mère à l’université ou au travail : Un défi qui nous interpelle tous

L’association Kébayina des Femmes du Burkina analyse dans les lignes qui suivent la situation des élèves et étudiants mères pendant leur cursus scolaire et universitaire.

La note d’information du 03 mars 2023 du Président de l’Université Norbert Zongo de Koudougou (UNZK) interdisant à toute personne accompagnée d’un nourrisson ou d’un enfant, l’accès aux salles de cours, travaux dirigés, travaux pratiques et évaluation, a ramené en pleine lumière un problème sérieux, préoccupant : l’absence dans nos universités de dispositifs de garde des bébés, contraignant certaines mères à les avoir près d’elles en permanence pendant qu’elles vont en cours. En effet, bien au-delà de l’UNZK, le problème est connu et vécu dans de nombreuses universités du pays. Et au-delà des espaces académiques / universitaires, le problème concerne aussi les mères dans leur vie professionnelle. L’association Kébayina des femmes du Burkina se sent vivement interpellée et voudrait apporter sa contribution à la réflexion en cours, en l’élargissant aux femmes travailleuses, pour l’émergence de solutions idoines et durables, honorables pour tous.

Des bébés dans les salles de cours à l’université ?

Il est indéniable que la présence d’enfants /nourrissons dans une salle de cours, perturbe le bon déroulement du programme d’apprentissage. De plus, la protection des enfants nécessite un environnement adéquat, c’est une préoccupation permanente des parents, particulièrement des mères, constamment à la recherche de solutions pour réduire l’exposition de leurs enfants aux dangers de tous ordres. Du reste, en partenariat avec l’Etat, les associations de femmes du Burkina, les organisations nationales et internationales se sont investies dans des actions en faveur de la protection des droits de l’enfant.

Dans le même temps, ces associations et institutions se sont toujours mobilisées pour un meilleur accès des filles à l’éducation et au savoir. Ainsi, les efforts consentis pour la scolarisation et le maintien des filles à l’école, ont permis d’enregistrer progressivement une nette amélioration de leur effectif au primaire et au post-primaire. En 2020-2021, sur 3 289 736 élèves inscrits au primaire, la proportion des filles était de 49,5 % (Tableau de bord de l’enseignement primaire 2020-2021), alors qu’en 1994-1995, les filles représentaient seulement 39% d’un effectif total de 650 195 élèves. (Statistiques de l’éducation de base 1994-1995). Au post-primaire, la proportion des filles dans les effectifs a atteint le taux de 53,6% en 2020-2021 (Tableau de bord post-primaire et secondaire 2020-2021). 

Au secondaire puis à l’université, surviennent des facteurs socioculturels et physiologiques, tels que la maturité physique des filles, leur disposition psychologique à s’investir dans un projet de mariage, la gestion d’un foyer, la gestion contraignante des maternités, de la grossesse à la naissance jusqu’au sevrage de l’enfant. C’est aussi en cette période que les filles peuvent être victimes de harcèlement moral et sexuel, les conduisant de force au mariage, à la maternité. Ces facteurs viennent malheureusement amenuiser les bons scores réalisés aux cycles primaire et post-primaire.  Ainsi, au secondaire, la proportion des filles dans les effectifs scolaires passe à 40 % en 2016-2017 et 46% en 2020-2021. A l’université, les filles ne représentent plus que 36,6% d’un effectif global de 198 218 étudiants en 2020-2021. (CF Tableau de bord de l’enseignement supérieur, 2020-2021). Ces constats montrent clairement que malgré les bons résultats engrangés au primaire et au post-primaire, beaucoup reste encore à faire pour améliorer le taux d’accès des filles/femmes au savoir.

Dans un tel contexte, que l’une de nos universités publiques en vienne à prendre une mesure ayant pour conséquence directe d’exclure des filles/femmes de la source du savoir, pour des raisons liées aux facteurs socioculturels et physiologiques évoqués plus haut, l’on comprend vite la vive indignation que cela a pu causer. 

Il est à considérer aussi que les étudiantes contraintes de venir en cours avec leurs enfants, sont généralement des personnes issues de milieux défavorisés, qui devraient plutôt bénéficier de l’attention et du soutien de l’Etat ou tout au moins des autorités universitaires.

 Il apparait clairement que l’interdiction d’accès au cours ne saurait en aucun cas être une solution à ce problème. Il est important et urgent que l’Etat prenne les dispositions utiles pour la création d’un environnement favorable aux études, tant pour les étudiants que les étudiantes, dans tous les centres d’enseignement supérieur du public comme du privé.

Pour assurer à toutes les filles et fils du Burkina Faso les mêmes chances de réussite, le projet de mettre en place des crèches dans les universités mérite d’être remis à jour. Mais en attendant, une solution alternative et transitoire serait de mettre à disposition des salles dans lesquelles seront gardés les enfants pendant le temps d’occupation scolaire de leurs mères. 

Wayack Pambe et Kouanda (13 Mars 2023, lefaso.net).

Les étudiantes concernées auront aussi un rôle déterminant à jouer pour faciliter le processus. Elles devront communiquer entre elles, s’organiser, initier des regroupements universitaires et interuniversitaires, assurer une interaction fructueuse avec les responsables d’universités du public comme du privé, pour des solutions idoines concertées de court et long terme. Elles peuvent faire appel aux bonnes volontés et aux ONG travaillant pour la promotion des droits des femmes et la protection des droits de l’enfant pour les soutenir dans l’urgence et dans la réflexion pour des solutions durables. Du reste, il existe dans certaines universités de la place, des initiatives naissantes allant dans ce sens qui apprécieraient d’être soutenues et renforcées. 

Si être mère et étudiante est de toute évidence un dur parcours parsemé d’embûches, les femmes mères ne souffrent pas moins des difficultés liées à la fonction de reproduction, dans leur vie professionnelle.   

Femmes mères et vie professionnelle

Les femmes salariées du secteur public comme privé peuvent témoigner sur les angoisses vécues pour dissimuler une grossesse naissante lors d’un entretien d’embauche, les épreuves endurées pour rester performante dans son travail malgré les contraintes liées à une grossesse. Elles connaissent les risques de perte d’emploi de retour d’un congé de maternité, la probabilité de plus en plus forte de ne trouver personne à qui confier la garde d’un enfant de 3 mois à peine, à la reprise du travail. Elles souffrent de la difficulté à pouvoir respecter les horaires d’allaitement, compte tenu de la pression toujours croissante du travail.

Au niveau du secteur informel, la situation n’est guère reluisante. Les femmes représentent 52% des travailleurs de ce secteur, et près de 68 % d’entre elles travaillent pour leur propre compte. (MINEFID et INSD, Enquête Régionale Intégrée sur l’Emploi et le Secteur Informel, Burkina Faso, 2018)   

Parmi elles figurent les femmes commerçantes dont la plupart exercent leurs activités dans les marchés. Parties de bonne heure de leur maison, elles ne sont de retour que tard dans la soirée. A l’instar des étudiantes mères de l’université de Koudougou, les femmes commerçantes mères sont souvent contraintes d’amener leurs enfants au marché. La grande différence est qu’ici, en dépit des risques plus élevés de danger d’un cadre comme le marché, personne n’en interdit l’accès aux enfants et nourrissons. Ainsi, bien que non appropriés, les marchés deviennent pour ces femmes, les seuls espaces d’éducation où sont formés les raag-biissi (les enfants du marché). L’encadrement des enfants devient encore plus préoccupant pour ces femmes lorsque les enfants atteignent l’âge de 3 à 6 ans.  

L’analyse des trois cas de figures, mère à l’université, mère salariée ou mère travaillant pour son propre compte, nous amène à faire quelques constats avec des pistes de solutions

  1. De la conception de l’enfant à son sevrage, aussi bien les mères étudiantes que les mères salariées des secteurs public comme privé effectuent un véritable parcours du combattant. Autrefois, à défaut de bénéficier du soutien d’un proche parent, généralement leur maman, les femmes utilisaient les services de garde-bébé ou nounou à la maison. La formule de ces aides maternelles à domicile tend à disparaître avec justement les actions fortes développées pour promouvoir la scolarisation des filles. Les crèches pour les enfants de 3 mois à 2 ans sont encore rares, même dans les grandes villes comme Ouagadougou et Bobo Dioulasso. Quand il en existe, ce sont des initiatives privées et leurs tarifs sont inaccessibles aux Burkinabè à revenu modeste ou même moyen. Les témoignages de femmes sur les difficultés rencontrées sont légion. Aussi il parait impérieux qu’en adéquation avec les grands chantiers des Ministères en charge de la promotion de la femme et de la petite enfance, et les différentes politiques de développement du capital humain, l’Etat et les collectivités locales réexaminent avec diligence les projets de création de crèches, garderies ou haltes-garderies. La multiplication de crèches de qualité fiable comporte à coup sûr des avantages économiques pour le pays. C’est un moyen de fidéliser les femmes travailleuses, plus concentrées et stables à leurs postes de travail. D’autre part, l’initiative constitue une opportunité de création d’emplois valorisants pour les filles.   

Incontestablement, c’est en concertation avec les populations bénéficiaires que les meilleures stratégies d’implantation et au meilleur coût d’accès pourront être déterminées. 

  • Les femmes commerçantes du secteur informel ont une relative autonomie professionnelle parce que travaillant pour leur propre compte. Ainsi, elles porteront leurs grossesses et se rendront à leurs lieux de travail avec leurs nourrissons sans crainte de réprimande de la part d’un quelconque supérieur. Mais du coup, sans le vouloir, elles exposent leurs enfants à toutes sortes de dangers. Il importe de rechercher en étroite collaboration avec les mères commerçantes, le dispositif approprié qui assure la proximité des enfants en bas âge à leurs mères, tout en les mettant à l’abri de la dangerosité actuelle des places de marchés.
  • Qu’il s’agisse de la femme mère qui va à la quête du savoir ou celle qui exerce une profession, qu’elle soit salariée ou pour son propre compte, toutes se trouvent constamment confrontées à la grande difficulté de concilier la fonction de reproduction (maternité, soins aux enfants) avec celle de la production de biens et services (exercice d’une activité professionnelle). En effet même après le sevrage, la grande question des soins et de l’encadrement des enfants jusqu’à l’âge de 6 ans reste un travail à temps plein, généralement dévolue à la mère dans nos sociétés. Si les initiatives de crèches pour nourrissons que nous encouragions plus haut sont rares, les garderies et maternelles pour les enfants de 3 à 6 ans sont de plus en plus développées. Mais elles restent toujours inaccessibles à certaines familles à cause du coût, et insuffisantes au regard de l’importance de la demande.

Au niveau du secteur informel, il y a les projets Bissongo réalisés avec l’accompagnement d’institutions internationales (UNICEF, CRS, CIEFFA, GRAAD, etc.) pour soulager les mères des charges non rémunérées liées à l’entretien des enfants, et permettre ainsi, leur intégration effective sur le marché du travail. Les leçons tirées de leur expérimentation dans les zones rurales et dans certains marchés en zone urbaine, pourraient être capitalisées pour un meilleur épanouissement des mères et des enfants.

  •  L’on se rend bien vite compte aussi que le système de crèches ou garderies, bien que soulageant les mères, reste une solution partielle qui ne résoudra pas durablement la grande difficulté qu’ont les mères à concilier les charges de la fonction reproductive que leur assigne la société avec les fonctions de production que leur impose l’évolution du contexte économique. 

Cela nous ramène à la question des « normes sociales asymétriques fortement enracinées dans notre société » Wayack Pambe et Kouanda (13 Mars 2023, lefaso.net)

La difficulté pour les femmes de concilier vie professionnelle et charges de la fonction reproductive, découle d’un système qui répond à un mode de production économique fondé sur la recherche du profit. Dans ce système,

 la valeur des activités dans l’espace professionnel sera reconnue comme économique et productrice de plus-values et à ce titre légitimera une rémunération au travailleur. En revanche, la valeur des activités dans l’espace familial ne sera pas reconnue au-delà de leur contenu affectif et le producteur (comme le sujet de droit) glissera du statut de “travailleur” à celui de “parent”. 

Fusulier et Nicole-Drancourt (2015 -Retour sur l’impossible conciliation Travail/Famille)

Ce système dont on pouvait quelque peu s’accommoder dans le passé, ne sied plus dans le contexte actuel caractérisé par le changement de nombreux paramètres. En effet,

depuis plusieurs décennies, ce modèle bat de l’aile, bousculé par l’évolution du monde : la féminisation du marché du travail et les inégalités explicitement dénoncées entre les hommes et les femmes ; la précarisation des emplois, le rétrécissement des réseaux d’entraide intrafamiliaux et communautaires ; l’individualisation et la quête de l’épanouissement personnel ; la valeur que représente le bien-être des enfants. 

Fusulier et Nicole-Drancourt, (2015 Op. Cit.) 

La solution ne résiderait-elle pas dans le choix pour un changement de paradigme conduisant à accorder une valeur économique rémunérée, aussi bien aux activités de reproduction qu’à celles de production ? Les réflexions sur la question sont en cours depuis, et méritent d’être poursuivies pour un meilleur épanouissement des enfants, des familles, de nos sociétés.    

Association Kébayina des Femmes du Burkina

01 BP 3146 Ouagadougou 01

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