spot_img
spot_img
spot_img
spot_img

La politique culturelle sous la Révolution : Un aperçu des faits majeurs

S’il y a un domaine où l’impact de la Révolution a été énorme, c’est bien la culture. Pendant les quatre années, des rendez-vous ont été créés. Ces rencontres, pour certaines, se tiennent toujours aujourd’hui. Les mentalités ont été forgées par l’intérêt que les citoyens devaient porter sur les mets locaux et sur la mode vestimentaire. Aujourd’hui, toutes ces actions sont des lieux communs mais à l’époque certaines décisions ont fait des vagues. Retour sur un échantillon d’actions culturelles sous la Révolution démocratique et populaire (RDP).

Sous le Conseil national de la Révolution (CNR), sur la route de l’hôpital Yalgado, les nouvelles autorités avaient ouvert un restaurant dénommé « Yidgri » qui proposait aux Ouagalais des mets locaux. Cette politique de : « consommons ce que nous produisons » va s’étendre aux cérémonies officielles où les nourritures en provenance de l’extérieur vont être remplacées par la cuisine faite à base des aliments locaux. Ainsi, la Révolution démocratique et populaire (RDP) venait de faire d’une pierre deux coups. Elle imposait la consommation des produits locaux riches pour la santé de l’homme, par les éléments nutritionnels qu’ils renferment.

Elle ajoutait par-ailleurs une valeur ajoutée culturelle à ces mets qui étaient auparavant rangés sous boisseau. Nous sommes de la génération de la décennie de 1970-1980, avant l’avènement de la Révolution d’Août 1983, quand dans notre famille on préparait du « Gonré » un aliment fait à base des feuilles comestibles et du mil ou du haricot, on ne voulait pas l’offrir à un ami. La crainte était qu’on ne devienne la risée de ses camarades à l’école, si ce copain rapportait ce qui était au menu sur la table familiale. Ce complexe va se perdre avec le triomphe des idées révolutionnaires dqui valorisaient notre patrimoine culinaire. De la Révolution dans le domaine de la gastronomie, on en est arrivé au changement radical dans la mode vestimentaire.

« Sankara arrive » est aujourd’hui la tenue préférée des Burkinabè

Le Faso Danfani va être imposé comme code vestimentaire officiel. Habituellement appelé pendant la période de la révolution « Sankara arrive » parce que tout travailleur de la fonction publique devait s’habiller dans cette cotonnade tissée par les Burkinabè sous peine d’être sanctionné s’il était pris à défaut. Les tisseuses se recrutaient essentiellement dans la gent féminine. La Révolution projetait par cette mesure occuper les femmes qui s’investissaient dans ce secteur et provoquer une plus-value culturelle avec la transformation du coton, qui de produit brut devient un produit manufacturé à contenu culturel, à l’image du Jean, style vestimentaire qui renvoie à la culture américaine.

Il y a eu de la résistance au début à cause du caractère coercitif des mesures, mais au fil des années, les Burkinabè ont fini par se convaincre du bien-fondé de ces décisions. Sans qu’on ne les contraigne aujourd’hui, les mets locaux sont prisés par les burkinabé  et le Faso Danfani est devenu un vêtement très apprécié. Les jours de fête, les Burkinabè rivalisent à qui mieux-mieux dans cette cotonnade qui a gagné en qualité. Les esprits taquins avouent qu’une veste peut se payer à 500Fcfa dans un étal de friperie mais le Faso Danfani, il faut débourser une certaine somme. Pour rendre populaire cette tenue, le pari de la qualité est aujourd’hui gagné, reste celui de la compétitivité dans les coûts. Cela pourra se faire grâce à une politique de prix dans un premier temps, en subventionnant peut-être les intrants.

Les théâtres populaires pour améliorer la production agricole

Au plan culturel toujours, la Révolution par son premier responsable pendant son magistère a démultiplié les trouvailles. Les théâtres populaires vont être construits avec l’aide de la coopération coréenne. Le premier théâtre a vu le jour à Ouagadougou. Il avait été baptisé du nom de Désiré Bonogho, ce fonctionnaire de la présidence, mort de surmenage après s’être dépensé énormément au travail sous la Révolution. Le deuxième fut construit à Gaoua dans la province du Poni. Il a été inauguré en 1984 et baptisé Théâtre Populaire, Palé Nani du nom d’un célèbre balafoniste dont le son du balafon servait de musique de transition pour la RTB/Radio. Le troisième théâtre a été inauguré en 1988 lors de la Semaine Nationale de la culture (SNC), Koudougou- Réo 1988.

Il a été baptisé, Théâtre de l’Amitié. Ces infrastructures servent toujours à la culture pour les deux qui sont en province, notamment le Théâtre de l’Amitié à Koudougou et celui de Gaoua. Mais pour le théâtre Populaire Désiré Bonogho, il est tombé en désuétude et semble ne plus retenir l’attention des acteurs culturels. En 2011, nous avions fait un projet d’article sur ce théâtre. Nous avons tapé à toutes les portes aussi bien du ministère en charge de la culture que de la commune de Ouagadougou, bénéficiaire de certaines infrastructures qui lui avaient été rétrocédées, sans qu’on ne puisse nous situer sur le sort de cette salle de spectacle.

Dans un livre portrait écrit par l’ex responsable du Bureau de suivi des organisations non gouvernementales (BSONG) sous le CNR, Alfred Yambangba Sawadogo raconte ses apartés avec Thomas Sankara à sa sortie de prison après le 17 mai 1983, quand il lui a rendu visite à domicile. Parlant des théâtres populaires, il avoue qu’il a eu des difficultés à suivre Sankara dans son raisonnement. Pour l’ex Premier ministre de Jean Baptiste Ouédraogo, son idée de construire les théâtres répondait à l’objectif de sensibilisations du monde paysan par-exemple. Par une bonne sensibilisation à travers le théâtre sur les nouvelles méthodes culturales, le monde paysan pouvait faire des grands rendements. Cette conversation a eu lieu alors qu’il était à la marge de la direction du pays.

L’auteur du portrait Alfred Yambangba Sawadogo assure qu’à l’issue de la conversation, il avait le pressentiment que le Premier ministre congédié allait revenir au-devant de la scène politique. Lisons alors le M. ONG sous la Révolution : «…il me dit que pour accélérer l’éducation du peuple, il était indispensable de doter le pays de théâtres populaires où des saynètes simples devraient être jouées pour hâter la prise de conscience du peuple. Tiens ! me disais-je : des théâtres populaires ? Quelle idée ! soit dit en passant, je ne m’y connais guère en théâtre ! Alors je l’interrompis tout de même en lui lançant : « Des théâtres populaires vraiment une priorité pour le pays ? Non ! il faut lutter d’abord contre les famines… » Je remarquai tout de suite que son regard redoublait d’intensité et qu’il m’écoutait avec un vif intérêt. Sur le chapitre de la famine, j’en connaissais un bout, étant moi-même fils de la famine comme tous ceux de ma génération nés dans le Sahel chaque fois éprouvé par la sécheresse. Et puis, à l’Institut des Etudes Sociales, mon mémoire de maîtrise portait sur les conséquences sociales de la grande famine de 1973 dans mon village natal. Je débitai donc à Sankara tout un chapelet de repères sur cette grave lèpre de notre pays. A son tour il m’interrompit en affirmant que, justement, les théâtres populaires avaient un rôle éducatif à jouer dans la lutte contre la famine. »[1] Ce projet va se concrétiser dès sa prise du pouvoir en 1983 et le reste des années de la Révolution. Cette période de la marche du pays ne cessera d’inventer les événements culturels. Dès les années 1983, l’embryon de la Semaine nationale de la culture s’est signalé à Ouagadougou.

En 1984, Gaoua le chef-lieu de la province du Poni accueille la deuxième semaine. Le format de la manifestation était qu’elle devait être tournante mais dans les années 1990, les autorités ont décidé qu’elle se tienne chaque deux an à Bobo-Dioulasso. Cette manifestation voulue par les révolutionnaires a survécu au coup d’arrêt du processus intervenu le 15 octobre 1987. Même si on critique les impairs commis au cours des différentes éditions, elles se tiennent bon an, mal an. Une anecdote qui illustre les qualités d’artiste du président Thomas Sankara et relaté par le musicien Cissé Abdoulaye est qu’à l’approche de la Semaine nationale de la culture (SNC) Bobo 1986, le chef de la Révolution lui a demandé à la descente de travail à midi, s’il avait composé un titre pour Bobo 86.

Il a répondu par la négative. Dans l’après-midi, il lui a dit de composer le texte et que lui allait faire la mélodie. Les jours suivants le travail avait été fait et diffuser en boucle à la Radio nationale. La Révolution n’oublie pas non plus de s’attacher les services des ambassadeurs culturels. Elles avaient créé deux orchestres, les petits chanteurs aux poings levés et les Colombes de la Révolution.

La musique a été victime de la mauvaise appréciation de la Révolution

L’encadrement était assuré par deux musiciens connus de l’époque. Il s’agissait de Maurice Simporé de l’Harmonie Voltaïque et de Abdoulaye Cissé. Plusieurs instrumentistes venus d’horizons divers vont se joindre à eux. Mais la Révolution dans le domaine de la musique va commettre des erreurs d’appréciation. Elle va dégarnir les rangs des orchestres en recrutant en leur sein les instrumentistes pour former les musiciens des innombrables orchestres qui avaient été créés dans les administrations et dans les casernes militaires. La mesure du prix d’entrée dans les bars dancing fixée à 300fcfa ne pouvait pas couvrir les dépenses des orchestres établis dans ces lieux. Une autre mesure était l’interdiction de la lumière tamisée dans les night-clubs.

A ce propos Oger Kaboré et Auguste Ferdinand Kaboret dans leur livre sur la musique écrivent : « Une autre mesure était l’interdiction de lumière tamisée dans les dancings populaires et Night-Clubs Les tenanciers avaient l’obligation d’éclairer tous les recoins de leur établissement et de ne laisser aucune zone d’ombre où quelques couples pourraient se cacher pour batifoler. Elle eut la conséquence de faire fuir de nombreuses personnes de ces endroits où elles ne pouvaient plus danser, s’étreindre sans attirer les regards indiscrets… »[2]. Dans un entretien avec feu Pascal Kayouré Ouédraogo, co-fondateur de l’orchestre ATIMBO, très proche du président Thomas Sankara qu’il avait initié à la guitare, nous disait qu’il lui avait conseillé à renforcer les orchestres déjà existants par des facilités d’acquisition de matériel au lieu de créer d’innombrables groupes de musique. Mais sa doléance n’est pas passée. Beaucoup d’autres secteurs de la culture connaîtront leurs lettres de noblesse mais la musique semble avoir été le parent pauvre de la Révolution. Pour davantage corser l’addition, les instruments de musique étaient considérés comme des objets de luxe. Le coût de la douane était par conséquent exorbitant.

Le FESPACO vitrine du cinéma et la Révolution de Sankara

Dans le domaine du 7èmeart, il y aura un bond qualitatif. La Révolution fait construire à travers les travaux d’intérêts communs une salle de ciné dans chacune des 25 premières provinces qui avaient été créées. Le Festival panafricain de cinéma de Ouagadougou (FESPACO) connaît une attention particulière à l’édition de 1985. Le nouveau pouvoir s’implique réellement à l’organisation de la fête du cinéma qui se tenait depuis 1969. Dans l’ouvrage de Collin Dupré, il indique que : « Ouagadougou amorce sa transformation en capitale culturelle et surtout en capitale cinématographique du continent. Lors de cette édition, le ton est donné : la Révolution est la vraie vedette, et on assiste à une véritable explosion culturelle. La Révolution est un accélérateur pour la culture et le FESPACO en est l’un des premiers bénéficiaires. Il semble au regard des sources disponibles, des témoignages et des ouvrages sur la question, que cette édition soit celle qui caractérise le mieux l’implication du CNR et le bouleversement du FESPACO pendant la Révolution. Le président Sankara s’implique plus que jamais en 1985 et cela se fait énormément ressentir. » De l’envergure que le festival a pris Collin Dupré le souligne davantage dans son livre : « Le festival s’ouvre, à ce moment-là, plus largement au cinéma de la diaspora noire dans le monde, aux « frères noirs » selon les mots de Sankara c’est-à-dire principalement aux Etats-Unis, au Brésil, aux Caraïbes et à la forte communauté noire (France, Grande Bretagne, Cuba etc…). Il faudra attendre l’édition suivante (1987) pour voir la catégorie « diaspora » intégrer la compétition officielle avec la création du prix Paul Robeson. L’arrivée de la diaspora et principalement celle des cinéastes afro-américains a un effet important sur le festival. D’abord en termes d’éléments essentiels, puis en termes d’aura internationale. En effet, le FESPACO accueille désormais des pays réputés pour leur industrie cinématographique, qui ont un poids important dans le domaine et qui possèdent des médias très développés qui vont porter la voix du festival hors de l’Afrique. On note la présence des grands médias internationaux comme le Los Angeles Times, Chanel 4, ou le British TV network. Cette ouverture permet aussi de rapprocher les cinéastes africains et les cinéastes latino-américains. »[3] Les quartiers périphériques bénéficient des projections du cinéma mobile.

Au centre-ville en plus des films, il y a de l’animation à travers la prestation des orchestres et la rue marchande qui offre une gamme variée de produits. Dans une interview donnée à un journal français le président Thomas Sankara justifie le caractère de carnaval que le FESPACO a pris depuis 1985 et la participation effective du peuple à ce festival : « Oui, je suis d’accord avec ce que vous dîtes. Le Festival de Ouagadougou a fini par ne plus être seulement une affaire entre les cinéastes et les cinéphiles mais par avoir une tendance au carnaval où le prétexte est le cinéma. Je n’y vois pas de danger. Au contraire. Je vois là une bonne chose. A savoir que d’abord c’est pour nous une occasion de bien éduquer notre peuple politiquement sur les échanges avec les autres peuples. Car ceux qui viennent ici ne sont pas seulement des Burkinabè, des Africains, mais ils viennent de partout et c’est une bonne chose. Et cela nous prouve qu’on peut avoir des attitudes politiques opposées à des régimes de tel ou tel pays, mais qu’on aime sincèrement les peuples de ces pays-là. Je crois que le FESPACO nous offre cette belle occasion. Nous ne la ratons pas. C’est encore une occasion d’apprendre au peuple burkinabè à aimer l’art d’une façon générale et à respecter l’artiste dans sa production. Lorsqu’on a pris la décision d’aller voir des films, de les critiquer, on a fait soi-même une démarche pour devenir un peu artiste. Et un peuple n’est jamais grand quand il n’a pas conscience de la culture et la culture d’un peuple n’existe pas tant que les hommes eux-mêmes ne savent pas magnifier ensemble quelque chose de beau. Et pour les cinéastes eux-mêmes, je crois qu’il est utile que, subissant dans certains festivals où il n’y a que des hommes de l’art les critiques des connaisseurs, qu’ils viennent entendre ici un autre écho, l’écho d’un peuple simple dans ses approches, immédiat dans ses critiques, total dans ses analyses et, je crois, sincère dans ses critiques. Que le peuple burkinabè soit un bon ou un mauvais critique, peu importe. Qu’il connaisse bien ou pas bien les règles du cinéma, peu importe. Ce qui importe c’est que le cinéaste, l’artiste, sachent que ce point de vue-là existe aussi. ».

Dans un tout autre domaine, la littérature à laquelle, le premier responsable portait de l’intérêt pour avoir été lui-même un grand « dévoreur » de livre ; il institue dans un premier temps un grand prix porté par le quotidien de l’information et de conscientisation du peuple, Sidwaya pour magnifier l’exercice de l’écriture au Burkina Faso. Dans la même veine, une librairie dénommée librairie du 4 août était ouverte et proposait des ouvrages qui traitait des divers sujets. Les quatre années ont été d’une grande intensité au niveau de l’activité culturelle. Il reste qu’on a peu capitalisé et on se demande si on pose les bonnes questions aujourd’hui pour aller de l’avant dans les différents segments de notre culture en tirant leçon de ces expériences fort exaltantes.

Merneptah Noufou Zougmoré


[1] Sawadogo Yambangba Alfred. Le président Thomas Sankara. Chef de la Révolution Burkinabè : 1983-1987. Portrait. Page 15 Edition L’Harmattan

[2] Kaboret Ferdinand Auguste, Kaboré Oger : Histoire de la Musique Moderne du Burkina Faso. Genèse, évolution et perspective. Page 91 EDIPAP Internationale Burkina Faso

[3] Dupré Colin: Le Fespaco, une affaire d’Etat (S). Festival panafricain de cinéma et de télévision de Ouagadougou. 1969-2009. Page 172  L’Harmattan

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Publicité

- Advertisement -spot_img

Publicité

- Advertisement -spot_img

Publicité

- Advertisement -spot_img

A ne pas manquer

Vous ne pouvez pas copier le contenu de cette page