Bittou : Retard à l’allumage !

Publié le mercredi 4 juin 2014


Les Bittouviens ont attendus longtemps avant de se manifester.Depuis qu’on parle du départ de la douane, ils avaient espéré qu’il ne se fera pas. La douane c’est leur champ.

Devant le préfet de Bittou, une kyrielle d’activités économiques liées à l’existence du poste de douane à été citée par les animateurs de la marche de protestation. Parti du poste de douane, lieu du rassemblement, les marcheurs sont d’abord allés prendre l’élan au poste de péage à la sortie nord de Bittou, puis se sont rendu à la préfecture où leur message de mécontentement à été livré. Les manifestants refusent « l’asphyxie économique de Bittou » à travers le départ du poste de contrôle douanier que la ville abrite depuis 1955. 

Aujourd’hui, le Burkina Faso fait figure de pionnier avec le Togo dans l’implémentation des postes de contrôle juxtaposés dans l’espace UEMOA. Cette contestation du départ du poste de douane de Bittou pour l’installer à Cinkansé, localité qui abrite le poste de contrôle, est un problème que doit résoudre le Burkina Faso, pour la Bonne marche du processus.

Le dispositif est censé fluidifier et sécuriser le trafic. Il devra aussi assurer un contrôle efficace et rapide, puis uniformiser les opérations de passage à la frontière Burkina-Togo. Le poste de contrôle juxtaposé (PCJ) de Cinkansé ne joue pas encore ce rôle. La circulation des personnes et des biens n’a pas encore connu les facilités espérées par l’installation du poste, avec l’existence du poste de Bittou à 40 kilomètres de celui-ci.

Avec le refus des populations de Bittou que « leur poste de Douane » soit démantelé, c’est toute la procédure de l’application des lois communautaires qui est en jeu.

 

 Les populations, à l’instar de celles de Bittou, veulent par là comprendre et être impliquées dans la gestion du processus d’intégration sous régional et régional. L’un des arguments des manifestants ce 18 mai 2014, est qu’elle n’a pas été mise au courant du déplacement de cette institution qu’elle a abrité 59 ans durant et qui lui procurait l’essentiel de ses revenus. La douane a été pour Bittou l’élément moteur de son urbanisation avec l’installation des populations autour de l’institution pour y créer un véritable marché informel. Il faut noter que la ville à elle seule compte 111 transitaires, donc vivant essentiellement des revenus du transit lié au poste de douane. A ceux-ci, il convient d’ajouter le secteur informel qui occupe la grande majorité de cette population.

Ainsi sur les pancartes, on a pu lire, « si tu vois un combat juste, engages toi », « non au déplacement du poste de douane de Bittou », « non à l’asphyxie économique de Bittou » et tutti quanti. Les problèmes qu’engendrera le départ d’une telle institution sont bien connus par les populations elles-mêmes. Amédé Zampaligré : « Beaucoup de problèmes. Vous voyez cette population de Bittou. Bittou n’était pas comme cela. Toute la population est venue à cause du poste de la douane. Les gens viennent chercher leur pain au poste. Donc si le déménagement s’effectue, nous sommes désolés mais il y aura beaucoup de chômeurs. Pendant que tous les pays luttent contre le chômage, au Burkina Faso on fabrique des chômeurs. Regardez toute cette population de Bittou. Qu’est-ce-qu’ elle va devenir sans ce poste de la douane ? » Ces inquiétudes sont largement partagées par les Bittouviens.

Cette mesure est une pilule amère d’autant plus que depuis une trentaine d’années, le département est soumis à une forte pression démographique alors que les surfaces culturales sont fortement en baisse.

Les problèmes de Bittou

Les échanges avec le chef de Bittou nous ont permis de comprendre tout l’enjeu. Moins que le déplacement du poste en lui-même, c’est le démantèlement de l’économie du département qui est décrié et rejeté par les populations, le chef en tête, même s’il n’a pas pris physiquement part à la marche de protestation. « La mesure est injuste, même si c’est dans le cadre de l’UEMOA », se convainc Kiibd-naaba de Bittou. En personne avisée, il explique qu’il existe d’autres problèmes corolaires à ce départ des douaniers.

En effet, le projet Nouhao a été initié en 1985 sous le régime du CNR. Ce projet a consacré « tout le côté est de Bittou ». Les agriculteurs n’y ont pas accès. De l’avis du chef, « les éleveurs ne fréquentent pas non plus cette surface pastorale. Au finish, cette surface est devenue un nid de bandit, si bien que personne ne veut y mettre pied ». aussi, note-il, « le côté ouest a été amputé pour en faire une zone d’utilité publique » avec la création du pôle de croissance de Bagré. Bittou, reste désormais une bande de terre centrale qui lie le nord au sud, jusqu’à la frontière avec le Togo. La principale source de revenu étant le poste de douane. Maintenant, « que deviendra Bittou à long termes ? », question légitime à laquelle le chef lui-même répond : « les jeune seront condamnés à l’émigration vers le Ghana et le Togo ».

Les manifestations pourront se poursuivre

Pour l’instant, la lutte continue à Bittou, selon ce que confient les organisateurs de la marche des 18 et 19 mai 2014. Pour eux, il appartient au gouvernement de proposer à Bittou des solutions durables capable de renforce la résilience des populations après le départ de la douane. Il s’agit de solutions qui soient capables de maintenir le tissu économique de Bittou. La ville a été très peu dotée en infrastructures par l’Etat.

Le peu qui existe est l’œuvre des fils de la localité, avec le soutien de leur partenaire. La présence de la douane avec les revenus qu’elle génère a permis une urbanisation relativement importante. Avec le départ de la douane c’est tout ça qui est remis en cause et cela provoque la colère du chef et de ses ministres : « La CEDEAO et l’UEMOA veulent copier l’Europe, alors que ce que l’Europe fait pour ces populations nous nos dirigeants ne font pas ça pour nous  », conviennent-ils.

Pour cela, les manifestants ont trouvé leur moyen de pression en cette période de grande opération de charme politique de la part des dirigeants. Les slogans sur les pancartes et même ceux qui étaient lancés mettaient en exergue le danger que court Blaise s’il n’accédait pas à la requête : « douana sans loogue, vote ka Bittou ka yé », (pas de vote sans douane), « tu veux un pouvoir a vie, assure le minimum d’abord », « protège ton peuple  », « si tu vois un combat juste, engage-toi », « la douane va partir qu’allons-nous devenir ? », « où est l’UEMOA, où est la CEDEAO », etc.

Une vieille femme, une octogénaire, est dans la foule avec un rameau dans la main. Elle est fatiguée, mais elle est là. Je l’approche : bonjour la vieille. Vous faites quoi dans la foule de manifestants ? « Hein, moi aussi je marche ». Pourquoi ? « Pourquoi, douane là a donné nous beaucoup beaucoup de choses ? Si ça part là on va manger quoi ? Les enfants vont aller à l’école comment ? », me demande t-elle. Je lui réponds d’un sourire. « Demain encore, on sera là ! », décréta-elle en guise de point final à la conversation. Bittou et la douane c’est une histoire de survie.

Wilfried BAKOUAN

 

 

Ce que le préfet s’est engagé à transmettre

"En ce jour 18 mai 2014, la population du département de Bittou vient par la présente lettre manifester son indignation et sa tristesse face aux nouvelles mesures prises par les autorités de notre pays en vue du départ de la douane de la commune de Bittou. Bittou abrite cette douane depuis 1955, autrement dit depuis 59 ans. L’économie de la ville s’est organisée autour de ce poste. Ce départ est donc synonyme de baisse ou d’anéantissement de l’activité économique et son corolaire de perte d’emploi dans un contexte de vie chère.

Au regard des retombées néfastes de ce départ qui sont d’ordre économique qu’allons nous devenir, nous population de Bittou ?

Il faut noter que le département de Bittou compte selon les estimations 90 000habitants en 2012. A ce jour aucune mesure d’accompagnement ni de compensation n’est portée à la connaissance de cette population.

Si les institutions créées par nous-mêmes africains doivent êtres sources de malheur pour nos peuples dont nous prétendons promouvoir le développement, alors et alors nous sommes tentés de croire à cette expression de René Dumont qui dit que : « les indépendances africaines sont une autre forme de colonisation ».

La jeunesse africaine ne sait à quel saint se vouer. C’est un constat amer que nous faisons. Certes l’on dira que les bâtisseurs du bonheur de la nation arrivent, mais hélas, que l’on ne peut bâtir le bonheur d’un pays sur la misère de son peuple. Par conséquent, nous demandons purement et simplement l’annulation de la décision. Nous demandons une rencontre d’urgence, notamment ceux de l’UEMOA.

Quelle compensation pour la population de Bittou en cas de non annulation de cette mesure ?"

WB

 

Propos de manifestants

Amédée Zampaligré, président du comité d’organisation

Qu’est-ce que vous demandez aux autorités ?

Amédée Zampaligré, président du comité d'organisationNous demandons aux autorités de laisser la douane continuer ses activités à Bittou. Dans le cas contraire, qu’on laisse une partie de la douane sur place et qu’on parte avec l’autre partie. Nous allons continuer la manifestation sans cesse et sans crainte ».

La mesure a été prise il y a longtemps. Mais pourquoi avez-vous attendu aujourd’hui pour manifester ?


« On n’a pas eu d’information officielle là-dessus. C’est de rumeur en rumeur qu’on s’est rendu compte que c’était une réalité. Qui est venu nous dire que la douane allait déménager ? Il faut qu’on dise la vérité aux autorités. S’ils veulent prendre une décision semblable, il faut qu’ils viennent sur le terrain pour voir avec la population sur place avant de prendre des décisions. Au lieu de prendre les décisions dans les bureaux pour créer ensuite des problèmes. On ne sait même pas ce qu’il faut à l’heure actuelle ».

 

Idrissou Zampaligré, notable

Idrissou Zampaligré, notable« Notre mécontentement qui justifie cette manifestation d’aujourd’hui, ce n’est rien d’autre que la décision de l’UEMOA de déménager le poste de douane de Bittou pour Cinkansé. C’est pour cela que nous habitants de Bittou, nous avons décidé de manifester ce matin contre cela. Personne n’est venu nous dire que le poste de la douane allait déménager jusqu’au jour où des gens sont venus de Ouagadougou nous dire que le poste de la douane allait déménager pour Cinkansé. Un fils de Bittou n’a jamais volé ni braqué quelqu’un. Mais voilà que le poste déménage. Et nous on s’est demandé si le poste déménage, qu’est-ce qu’on va devenir ? Nous qui sommes assis aujourd’hui qu’est-ce que nos enfants feront demain ? Et nos petits enfants ? Qu’est-ce qu’ils vont nous laisser comme héritage ? Nous allons tout simplement demander aux autorités de faire pardon et de laisser ne serait-ce qu’une catégorie de la douane à Bittou. S’il déménage la douane, qu’ils fassent quelque chose en compensation pour que les habitants de Bittou puissent en bénéficier. Sinon cela va vraiment nous créer des soucis. On apprend par la télé qu’il y a Boko Haram au Nigéria mais il y aura plus que Boko Haram ici à Bittou. Nous les commerçants on ne sait pas s’il faut aller au Ghana ou au Togo. Si tu pars au Ghana ou en Côte d’Ivoire ils disent que tu es un Burkinabè. Ils ont tout vendu ici et il ne reste plus rien même nos champs ont été vendu. Et c’est le poste de la douane qu’on nous retire désormais. On ne sait pas si nous sommes au Burkina, au Ghana ou au Togo. En tout cas on n’est pas content ».

Propos recueillis par WB

 

 


Commenter l'article (6)