Mali : La paix est-elle possible uniquement avec les touaregs ?

Publié le mardi 2 juillet 2013

Les dernières négociations de Ouagadougou ont vu, à la demande du gouvernement malien, l’irruption de nouveaux protagonistes dans les négociations. Ce sont les représentants des communautés sédentaires du septentrion malien. Jusque là personne n’avait parlé d’eux. La médiation burkinabè, sollicitée par moment sur cette question, s’était bien gardée de lui donner une suite.

C’est vrai que leur irruption dans le débat enlève de la légitimité à l’irrédentisme touareg et à la prétention territoriale des groupes qui parlent en son nom. Les touaregs sont les hommes du désert, c’est plus mythique que vrai, puisqu’ils ne sont pas les seuls. Dans ce septentrion malien, cohabitent depuis des siècles, plusieurs groupes humains et les touaregs, connus plutôt pour leur razzia et leur vol, ne sont pas forcément les plus nombreux. Mais le mythe est là, véhiculé surtout par une opinion occidentale avide d’exotisme, contre lequel mythe on ne peut presque rien à présent.

Le dernier round des négociations de Ouagadougou qui a été conclu par un accord, pour que les élections se tiennent en juillet, vient d’intégrer ces populations oubliées du Nord. Parce que de toute façon, si elles ne sont pas partie prenante dans la guerre, on ne peut pas faire les élections sans elles. En nombre, elles sont plus importantes. Mahamane Maïga, porte-parole du Mouvement de la résistance contre l’occupation, que nous avons interviewé, estime ces populations non touaregs du nord à 95% des habitants. C’est énorme. Evidemment, ça fait l’affaire de Bamako de les avoir à ses côtés et peut-être même, et c’est de bonne guerre, de les instrumentaliser parfois. On ne peut pas cependant nier que ces populations aussi ont droit à la parole et leur opinion doit être entendue et respectée. Après tout, ceux qui ont le plus souffert de cette affaire d’occupation du Nord Mali ce sont bien ces populations, le plus souvent à la peau noire. En repassant les horribles films des lapidations et des mutilations perpétrées par les fous du MUJAO, auparavant alliés du MNLA, les victimes étaient essentiellement ces noirs, sonrais, peulhs, Bellas, Bamanas, Bozos…Ce sont eux aussi qui font vivre cette partie du Mali par la sueur de leur travail. 

 

MAHAMANE MAÏGA

« Les Touaregs ne sont qu’une infime minorité des populations du nord »

Mahamane Maïga est un ressortissant du nord Mali. Procureur de son état, il est président du cadre de concertation et d’action Gandakoy. Cette organisation forme avec d’autres qui ont les mêmes objectifs qu’elle la Coordination des mouvements et forces patriotiques de résistance. Résistance contre les organisations de pilleurs et de razzieurs qu’il dénonce avec véhémence. Au nom de la coordination il refuse le fait que le MNLA et les Touaregs soient vus comme étant une force représentative des populations du nord Mali. Il nous livre ici ses observations sur les communautés nordiques et les différentes forces en présence dans les négociations de Ouagadougou

 

Vous n’êtes pas d’accord que ce soit seulement le MNLA qui parle au nom des populations du nord Mali. La question générique est Pourquoi cette position ?

Merci bien ! D’abord une mise au point : l’expression groupe d’auto défense, même si c’est une expression qui a été utilisée pendant longtemps par vous les journalistes, est une expression qui ne sied plus avec ce que nous avons appelé les Mouvements de résistance à l’occupation. Alors, je pense qu’il y a huit (8) groupes armés qui se sont présentés ici à Ouagadougou pour participer effectivement aux pourparlers sur la crise du nord. Arrivés ici, ces huit groupes armés ont créé une coordination qui s’appelle la Coordination des mouvements et forces patriotiques de résistance. Désormais, c’est cette seule appellation qu’il faut utiliser pour désigner ce que vous appeliez anciennement groupes d’auto défense. Auto défense pourquoi ? Parce que de 1994 jusqu’ en 2012, à chaque fois que les groupes rebelles ont attaqué les villes et les villages, l’armée a abandonné les populations. Donc ces populations victimes des exactions de toute sorte (pillage, tuerie et viol) ont été obligées de s’organiser face à ces groupes rebelles pratiquement en légitime défense. La légitime défense est une notion du droit pénal interne et du droit pénal international. Chaque fois qu’on est agressé, on a l’obligation de se défendre soi-même, on a l’obligation de défendre autrui sans risques pour soi. C’est dans ces conditions que ces groupes-là ont été formés et le groupe Gandakoy a été créé pour défendre les populations victimes de ces exactions-là.

Maintenant revenons à la question…

Ok, pourquoi les mouvements de résistance n’acceptent pas que ce soit les Touaregs qui parlent au nom des populations du nord ? Mais c’est évident. Les Touaregs sont une minorité. Et cette minorité-là cohabite depuis des siècles avec les communautés sédentaires qui sont l’écrasante majorité de la population, environ 95% de la population. Quand je dis communautés sédentaires, c’est y compris les arabes. De là j’entends les Peulhs, les Sonrhaïs, les Sonkoys, les Bozos, les Bellas et les communautés Bamanas et autres qui existent au nord, qui vivent en bordure du fleuve. Ces populations-là vivent ensemble depuis des lustres. C’est eux qui font l’économie et qui s’occupent de la production alors que les groupes rebelles, toute leur vie ne font que des razzias, des vols et des pillages, ils ne s’occupent pas de l’économie, ils ne s’occupent pas de la production. Donc il n’y a pas de raison que ces groupes qui ne sont qu’une infime minorité puissent parler au nom des populations du nord. Cette fois-ci quand nous sommes arrivés à Ouagadougou, nous avons signé un accord, une alliance avec la communauté Arabe qui est représentée par le Mouvement Arabe de l’Azawad (MAA). Donc aujourd’hui nous représentons 95% des populations du nord. Donc il n’y a aucune raison qu’on laisse cet espace-là à une minorité qui d’ailleurs ne représente même pas tous les Touaregs. Seule une infime minorité de Touaregs se reconnaissent dans le MNLA et le HCUA. C’est au nom de ces gens qui sont les véritables propriétaires de la terre, de l’économie et de tout ce qui est au nord du pays qui sont effectivement les sédentaires et les arabes que nous avons fait cette alliance-là. C’est en leur nom que nous continuons à parler

Vous vous proposez quoi ? Qu’on les enlève du débat, des discussions et des négociations ?

Nous n’avons pas demandé de les enlever des négociations. Parce que, contrairement à eux, (quand-ils partent en Europe et ailleurs, ils parlent comme s’ils sont les seules communautés sur ce grand espace là qu’ils ont abusivement appelé Azawad que nous contestons d’ailleurs), nous estimons que même ultra minoritaires, ils sont ressortissants de ces régions-là, ils ont certainement leur mot à dire dans la reconstruction du nord du pays. Mais, mais encore une fois j’insiste, ils ont commis des crimes abominables contre les différentes populations et contre l’Etat, ils doivent répondre devant la justice de leur pays puis après ceux-là qui ne sont pas concernés par les procédures judiciaires peuvent rejoindre la république et comme citoyens se mettre au service de la république

Que représentez-vous, vous en tant que coordination des groupes de résistance contre l’occupation. De quelle force politique disposez-vous ?

 Je dis que nous représentons les 95% des populations du nord. En ce moment-là on ne peut plus parler de force politique. Nous sommes la force essentielle.

Force essentielle ?

Oui, force essentielle…

Disposez-vous d’une force militaire pour l’assumer surtout que c’est de l’auto défense…

Bien entendu, c’est au nom de ces mouvements que nous sommes à Ouagadougou pour participer aux négociations. Et, nous venons de signer un accord avec la communauté internationale et le médiateur qui est le président du Faso, qui permet la sortie de crise au Mali, permet les élections et qui permet de gérer la situation post-électorale.

 Avez-vous des soutiens internes, externes…

C’est vrai que nous ne sommes pas comme le MNLA qui a beau mentir sur les podiums et médias internationaux et qui a des soutiens surtout en Europe, nous, nous n’avons pas de soutiens en Europe. Nous sommes une communauté incontournable du nord du pays, rien ne se fait, rien ne se défait sans nous. Aucune reconstruction au nord du pays n’est possible sans ces communautés-là, qui détiennent l’économie et même le pouvoir politique…

Mais depuis le début des négociations on a senti comme si on vous avait mis un peu à l’écart

C’est vrai qu’au départ nous n’étions pas partie prenante, c’étaient les Touaregs qui avaient pris les armes contre l’Etat du Mali. Les négociations se déroulaient donc entre les Touaregs et l’Etat du Mali sous les auspices de la communauté internationale. Mais nous sommes venus pour marquer notre présence dans ces négociations-là et faire comprendre à la communauté internationale que nous sommes incontournables dans ces négociations. Elle a tout à fait bien compris qu’au-delà du discours du MNLA qui est un discours tout à fait mensonger que les véritables détenteurs de l’économie et du pouvoir dans le nord du Mali sont ces communautés que nous représentons et les communautés Arabes.

Itw Wilfried BAKOUAN


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