Burkina Emergent !

Publié le mercredi 1er mai 2013

Cette expression de ‘’Burkina émergent’’ m’a toujours fortement intriguée. Car je n’en ai jamais vraiment compris le sens. Je ne sais pas du tout à quoi cela réfère. Alors, depuis qu’il a fait son apparition au pays des hommes intègres, je l’observe, attentive, curieuse. Je l’analyse sous toutes ces coutures et je ne sais toujours pas ce que cela signifie dans notre contexte spécifique.

Ma spécialisation en grammaire française et mes études doctorales en français ne me sont pas d’un grand secours pour décortiquer ce terme employé à toutes les sauces au Faso et l’appliquer à une réalité concrète et palpable de mon pays.

C’est le lieu de dire ici que l’Académie française devrait quand même pour une fois se pencher sur le cas du Burkina et lui accorder le Grand Prix, non pas de la créativité et de l’inventivité mais celui de l’utilisation. Nous avons l’art au Faso, dès qu’un terme émerge, d’en être les plus grands utilisateurs.

Avez-vous ces dernières années déjà entendu un discours politique ici sans le mot émergent ? Avez-vous déjà participé à une cérémonie officielle d’inauguration de n’importe quoi ou Burkina émergent n’est pas sorti ?

D’où vient ce terme d’émergent ?

Employé la toute première fois en 1981 par l`économiste néerlandais Antoine Van Agtmael de la Société financière internationale affiliée à la Banque mondiale, ce terme voulait désigner des pays en voie de développement avec un fort potentiel d`opportunités d’investissements. 

Le Burkina Faso n’en faisait pas partie ni aucun autre pays africain d’ailleurs. Il s’agissait des « Quatre Dragons » que sont la Corée du sud, Hong-Kong, Singapour et Taiwan, maintenant considérés comme des pays développés. Puis vont apparaître « Les Tigres asiatiques » ou « Bébés tigres » comprenant la Thailande, la Malaisie, L’Indonésie, le Viêt-nam et les Philippines, tous donc des pays asiatiques et nulle part d’Afrique dans cette classification.

Puis en 2005, apparaît le terme BRIC pour désigner comme pays émergents le Brésil, La Russie, l’Inde et la Chine. Ce n’est que bien plus tard que BRIC va devenir BRICS en 2011 pour inclure l’Afrique du Sud. Mais les mauvaises langues disent que cette inclusion était plus politique qu’économique et que l’arrivée de l’Afrique du Sud dans ce groupe sélect a affaiblit son poids.

On parle maintenant aussi de BRICM pour tenir compte du Mexique ou de BRICI avec l’Indonésie. Vous voyez qu’on n’en finit pas et qu’on va s’étouffer avec tous ces acronymes.

Revenons donc à nos moutons burkinabè.

La définition réelle d’un pays émergent doit correspondre à certains critères de base dont la première est un changement structurel visible et notable au niveau juridique et institutionnel, le passage de la production agraire à la production industrielle, l’ouverture au marché mondial des produits et services et aux flux internationaux de capitaux.

Le Burkina Faso répond-il à ces premiers critères de base ?Ensuite, pour qu’un pays soit dit émergent, il faudrait que son revenu intermédiaire par habitant en parité de pouvoir d’achat (PPA) soit compris entre 10 et 75% du revenu moyen de l’Union européenne. Est-ce le cas du Burkina ?

Les pays dits émergent connaissent depuis une décennie une croissance supérieure à la moyenne mondiale et pèsent donc de plus en plus lourd dans la création des richesses mondiales. Y reconnaissez-vous le Burkina dedans ?

Y-a-t-il eu récemment au Burkina des transformations institutionnelles profondes, remarquables et marquantes qui ont propulsé notre pays au-devant de la scène économique mondiale ? En 2010, une soixantaine de pays répondaient à ces critères. Nulle trace du Burkina Faso. Seuls l’Afrique du Sud et le Nigéria se négocient une petite place.

Alors, chers compatriotes, ouvrez l’œil et ne vous laissez plus séduire par des mots qui ne sont dans l’esprit de ceux qui les emploient à tort et à travers que des subterfuges pour mieux vous endormir.

Le Burkina émergent-là, il émerge d’où au fait ?

Moi, je l’ai cherché lors de mon récent séjour au pays de décembre à mars dernier. Je l’ai aussi cherché lors de mon séjour de fin décembre 2009 à février 2012 alors que j’accomplissais mon mandat de coopérante canadienne dans mon pays.

Je l’ai cherché en vain du côté des eaux boueuses du Kadiogo. Je l’ai cherché du côté du barrage de Loumbila en allant au village à Donsin. Je l’ai cherché sur le long parcours de Ouaga à Niamey et je ne l’ai jamais rencontré.

L’espérance fait vivre. Oui, j’en conviens et comme poète, j`essaie de porter et de faire porter cette espérance des lendemains meilleurs mais ma quête d’espérance s’Inscrit dans le registre de la réalité. J’espère, oui, je rêve, oui, mais je veux aussi rester réaliste. Et pour le moment, désolée de décevoir tous ceux et celles qui y croyaient, mais hélas, le Burkina Faso, notre cher pays n’est pas un pays émergent.

Certes, cette notion et l’appartenance à ce club ne sont pas statiques. Elles évoluent et le Burkina pourrait un jour en faire partie. Mais pour le moment, nous appartenons aux PMA (Pays les Moins Avancés).

Et c’est mieux ainsi, car proclamer sous tous les cieux que nous sommes un pays émergent alors que la réalité des faits sur le terrain est tout autre, que des enfants burkinabè ne mangent pas à leur faim, ne vont pas à l’école, meurent avant d’avoir grandi va simplement faire fuir les potentielles bonnes volontés qui veulent encore investir dans notre développement.

M Sambiissi, soyons PMA, c’est mieux pour nous en ce moment que de nous faire conter fleurette par des gens qui n’ont d’ambition que leur propre développement. Wend na songdo ! 

Angèle Bassolé, Ph.D.

Écrivaine et Éditrice,

Ottawa, Ontario.

Angelebassole@gmail.com


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