La Page d’Ange : Moi, je suis avec Norbert Zongo !

Publié le dimanche 30 décembre 2012

Ce sont les paroles émouvantes d’un jeune élève de 12 ans rencontré à la Bourse du Travail le 13 décembre 2012. Assis tout à l’écart de la foule mais bien concentré sur ce qui se disait à l’estrade, il m’a attiré par son sérieux dans l’écoute et l’intérêt manifeste qu’il portait à ce qui se passait devant lui. D’un calme fascinant, attentif à ce qu’il entendait, il a piqué vivement ma curiosité et je me suis approchée de lui, me suis assise tout à ses côtés et lui ai demandé son nom ; je ne vous le redirai pas pour de simples raisons évidentes de sécurité. Mais notez bien qu’il a le même âge que Flavien Nébié lorsqu’il a été lâchement abattu par des poltrons criminels et sanguinaires avec des balles payés par les contribuables burkinabè pour assurer leur sécurité et pas pour les tuer avec. Bref.

Ce jeune homme, à ma question de savoir pourquoi il était là a répondu simplement et spontanément ainsi :

-Moi, je suis avec Norbert Zongo. J’ai 12 ans et ça fait 2 ans que je suis dans la lutte. J’avais 10 ans quand j’ai commencé.

Pourquoi tu t’es engagé ?

-Parce que ce qui est arrivé à Norbert est une injustice et moi, je veux lutter pour que justice lui soit rendue. Que dire après une telle profession de foi ?

Je suis restée sans voix et admirative du courage de cet enfant, courage que je n’ai pas beaucoup vu encore parmi les adultes burkinabè.

Depuis lors, l’image de cet enfant valeureux, digne arrière-petit fils de Yennenga est restée gravée dans ma mémoire. Je n’ai pas cessé de repenser à ses paroles, de revoir son calme, sa sérénité, sa détermination et sa ténacité que je recherche en vain chez mes compatriotes. J’ai été particulièrement choquée et outrée par les propos d’une religieuse hier à mon retour de Sapouy dont je n’en reviens toujours pas.

Cette religieuse d’une communauté autochtone (il n’y en pas 36.000 dans ce pays, alors, vous n’aurez aucun mal à deviner) disait donc ceci :

-Toi, tu es une politicienne ; tu fais de la politique.

-Pourquoi ? C’est quoi être politicienne et faire de la politique ? Parce que j’étais à Sapouy ?

Un homme est mort de façon odieuse, atroce et inhumaine. Si lui rendre hommage, rappeler son combat, garder vivante la flamme de sa mémoire, refuser l’injustice et exiger la vérité, c’est être politicienne et c’est faire de la politique, alors, oui, je suis politicienne et je fais de la politique.

-Je n’y étais pas, je n’ai pas vu (en mettant ses mains sous ses yeux). Je ne suis ni d’un côté ni de l’autre.

-Il ne s’agit pas d’être d’un côté ou de l’autre. Continue à ne pas voir jusqu’à ce que ça touche ton propre frère ou ton père, alors tu verras.

Toujours très choquée et remontée contre elle, je lui dis :

-Mais il y a eu une commission d’enquête internationale !

-Qui n’a rien donné, me réplique-t-elle ; Il y a des situations et des gens où le silence est la meilleure réponse qui soit. Alors, j’ai repris ma route et l’ai laissée à ses arguties insensées.

Je suis toujours offusquée encore aujourd’hui d’autant plus que cela m’a rappelé l’intervention d’une autre idiote sur les lieux mêmes du drame le 20 décembre 2012 lors du dévoilement de la plaque commémorative. Alors que je ne pouvais plus retenir mon émotion et mes larmes (même si j’avais promis à Norbert d’être forte après avoir pleuré tout mon saoul la veille après des échanges avec l’un de ses très proches collaborateurs et amis fidèles), j’ai éclaté en sanglots tellement l’idée de sa mort et de la manière dont il a été sauvagement liquidé m’est insupportable et me le sera toujours jusqu’à ma propre mort. Alors cette ‘’naloma’’, enseignante de son état par-dessus le marché vient par derrière, me touche l’épaule et me dit :

-Arrêtez de pleurer. Je sais que ça fait mal mais arrêtez-vous, retenez-vous. J’étais déjà en furie quand elle a tout gâté et envenimé la situation en ajoutant : - C’était votre frère ?

C’est comme si elle m’avait poignardée. Pour Norbert et pour mes amis présents, je n’ai pas voulu faire de scandale ; J’ai continué à pleurer sans m’occuper d’elle ; puis, quand je me suis calmée, je me suis retournée vers elle et ai d’abord voulu m’assurer que c’était bien elle qui m’avait provoquée.

Je lui ai demandé son nom et ce qu’elle faisait dans la vie. J’ai eu le souffle coupé d’apprendre que c’était une enseignante travaillant au MEBAM de la localité même du drame.

Alors, je lui ai demandé s’il était nécessaire que Norbert soit mon frère pour que je le pleure ; si j’avais besoin qu’un homme libre qui a lutté pour que je sois libre, pour que tous les journalistes et écrivains de ce pays, d’Afrique et du monde jouissent du droit fondamental de la liberté de parole, d’expression, d’être et d’exister , pour que tous les Burkinabè et Africains puissent vivre dans un Faso et une Afrique démocratique et libre soient de ma famille pour que je me révolte contre l’injustice de sa mort et réclame justice pour lui ; j’ai poursuivi en lui disant :

-Tu sais, ma sœur, il y a des situations où le silence parle mieux ; Il faut donc savoir se taire. J’aurais aimé que tu ne me dises rien du tout ; tu sais depuis quand je pleure Norbert ?

Norbert n’était pas de ma propre famille car mes parents viennent de Ziniaré tous les deux et de la province de l’Oubritenga et lui, du Boulkiemdé mais ce sont des détails qui ne m’intéressent pas car je pleure pour tout être humain victime de l’injustice ou de l’arbitraire, qu’il soit burkinabè, africain, européen, américain, amérindien, chinois, japonais, catholique, musulman, bouddhiste, animiste, protestant, ou agnostique. C’est l’être humain dans son entité qui m’intéresse, pas son origine, sa couleur de peau, son sexe ou sa religion.

Je pleure la souffrance de tout être vivant car la souffrance humaine n’a ni couleur, ni sexe ni frontière, ni religion.

Césaire nous l’a dit et répété jusqu’à sa mort :

« Car la vie n’est pas un spectacle. Car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse. »

Mais pourquoi nous Africains réfléchissons-nous toujours de travers ? J’ai consacré un livre a Norbert Zongo (Avec tes mots qui a obtenu le Prix Trillium de l’Ontario en 2004) ; un journaliste canadien d’origine africaine, responsable d’une ONG de lutte pour la liberté de presse au Canada et dans le monde m’a posé une question qui m’a profondément choquée et me choque encore, à savoir si Norbert était mon amoureux. Sa chance, c’est que c’était au téléphone ; face à face, je ne sais pas ce que j’aurais fait vraiment mais ma réaction aurait été vive et il s’en serait rappelé toute sa vie. Donc, pour les Africains et Africaines que nous sommes, pour s’engager dans une cause noble comme celle pour laquelle tout le Burkina lucide et l’Afrique sans oublier le monde entier luttent pour que Norbert ne soit pas mort en vain et surtout ne meure pas une seconde fois, il faut avoir été son frère, sa sœur, son amante ?

Elevons un peu les débats, les amis.

Pour ceux qui me connaissent, ils savent très bien que je n’ai pas d’amies filles ; Je n’en ai jamais eues car ça se termine toujours mal. Alors je préfère économiser mes énergies. J’ai grandi avec des garçons, je n’ai pas joué à la poupée mais j’avais un lance-pierre et une canne à pêche fabriqués par mes frères et cousins que je suivais partout. J’étais très adroite et ne ratait que très rarement mes cibles Ma ligne mordait toujours mais je remettais les poissons à l’eau, ce qui mettait mes frères en furie. Je grimpais aux arbres (cocomantiers et manguiers et j’aimais cueillir les mangues vertes que je mangeais avec du sel). Biens sûr, maman me pourchassait mais ça n’a rien donné ; J’ai toujours été un garçon manqué et le suis restée jusqu’à la fin de mon adolescence. Je n’ai jamais porté de boucles d’oreilles quand j’ai eu l’âge de me les mettre moi-même ; maman a percé et repercé mes oreilles en vain ; je les laissais toujours se refermer car je n’aimais ni boucles d’oreilles ni maquillage ; J’avais une coupe garçonne. Norbert était pour moi, un grand frère, un ami, un père ; mon héros et mon modèle dans l’écriture, dans la quête de liberté, d’être, de rêver. Je le pleurerai toujours comme je pleure toujours Sankara car ce sont mes deux idoles, mes phares, mes Soleil et Lune qui me guident et m’éclairent sur ce dur chemin de la vie pour un Burkina et une Afrique dignes, libres et meilleurs.

Alors, laissez-moi pleurer mes héros.

Il y a des gens pour qui je prie beaucoup. Je ne m’en serais jamais cru capable après ma rage et ma révolte du 15 octobre. Je prie pour eux car personne ne pleurera leur mort. Et ce jour-là, ils comprendront qu’on ne tue pas impunément son semblable, le traîner dans la boue immonde ou le brûler comme un méchoui.

 Je prie pour eux car leur traversée vers l’autre côté sera ardue parce qu’est une marre de boue et de sang de leurs crimes odieux qu’ils auront à franchir.

 

Burkind yaa tiim !

A Norbert nè Sankara yii Burkindi

A Norbert nè Sankara yaa tond Tiim !

Wend na mang tenga Burkin bi Yinga !

Peace, Brothers.

 

Angèle Bassolé, Ph.D.

Écrivaine et Éditrice,

 Ottawa, Ontario.

abassole@yahoo.commailto:abassole@yahoo.com

 


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