La Pirogue de Moussa Touré vole sur les vagues de Carthage

Publié le dimanche 30 décembre 2012

Le cinéma d’Afrique Noire francophone se meurt. C’est le refrain quotidien qu’on entend un peu partout. En vérité, les productions sont rares et l’embellie du numérique ne va pas forcement de pair avec la qualité de la réalisation sous nos cieux. Les salles ferment de Ouagadougou à Dakar en passant par Bamako. Tels des forçats d’un autre âge, les amoureux du 7ème art s’accrochent, résistent et luttent. Comme le disait si bien le Président Aboubacar Sangoulé Lamizana (l’un des pères fondateurs du FESPACO) pour symboliser une vieillesse dynamique : « ce n’est pas parce qu’il y a la neige sur le toit qu’il ne fait pas chaud à l’intérieur de la maison ». La boutade sortie hors cadre pourrait bien aller avec la réalité des cinémas d’Afrique noire francophone. Dans une ambiance générale de désolation, de bons résultats obtenus par moment, donnent le sourire. C’est bon pour le moral ! C’est le cas de la Pirogue, le long métrage du Sénégalais Moussa Touré qui vient de remporter le Tanit d’or (la plus haute distinction) aux récentes Journées Cinématographique de Carthage (JCC 2012).

 

Les JCC, est la plus ancienne manifestation de cinéma en Afrique créé il ya 44 ans. Les géniteurs de cette initiative heureuse comme Tahar Cheriaa, directeur de la première session, ont beaucoup œuvré à la naissance du Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou (FESPACO). Un calendrier a été établi de sorte que le FESPACO se tienne les années impaires et les JCC les années paires. Ces deux manifestations, cousines parallèles, ont ainsi contribué à révéler des cinéastes et à booster le cinéma Africain du Nord au Sud du Sahara. La 24ème session qui s’est déroulée du 15 au 24 octobre 2012 avait une teinte particulière. En effet elle est la première après le printemps arabe qui a balayé la dictature de la dynastie Ben Ali en Tunisie en janvier 2011. Liberté, révolution rupture avec l’ordre ancien, il n’y a que l’art pour bien le magnifier. Le cinéma étant la magie du son et de l’image, l’occasion est belle. Alors pour cette édition 2012, le ton a été donné de fort belle manière par la brillante réalisation de Moussa Touré, La pirogue. Le film est un drame de 1h 27 minutes, produit en 2011. Déjà présent au festival de Cannes en France en mai 2012, il avait reçu un écho favorable de la part des critiques et des cinéphiles. La pirogue c’est l’histoire d’un village de pêcheurs dans la grande banlieue de Dakar, d’où partent de nombreuses pirogues. Aux termes d’une traversée souvent meurtrière, elles vont rejoindre les îles Canaries en territoire espagnol. Baye Laye est capitaine d’une pirogue de pêche, il connaît la mer. Il ne veut pas partir, mais il n’a pas le choix. Il devra conduire 30 hommes en Espagne. Ils ne se comprennent pas tous, certain n’ont jamais vu la mer et personne ne sait ce qui l’attend. Avec sa maîtrise du genre documentaire, l’auteur parvient à faire une fiction avec une multitude de tableaux réalistes qui semblent se suffire en eux-mêmes. L’histoire de l’immigration a été contée plusieurs fois dans les livres et à l’écran, l’art de Moussa est dans la différence. Cette différence qui fait l’originalité lui permet de dire la même chose autrement. Ça vous prend à la poitrine. Emotion quand tu nous tiens ! Le drame de l’immigration avec des acteurs qui vivent leur rôle c’est plus que poignant. Le drame est présent à chaque coup de sagaie de la pirogue qui vogue sur des vagues nouvelles. Destin commun d’homme aux attentes différentes. Les logiques individuelles sont rendues par le décor et le discours, car Touré sait rendre l’émotion au public et donner la parole à ses personnages qui vivent la crise au quotidien. Chacun poursuit son rêve et la pirogue tangue elle, vers l’inconnu… connu.Ce long métrage a obtenu aussi le prix du public à Carthage. Belle moisson pour amorcer le prochain FESPACO qui attend cinéastes et cinéphiles en février mars 2013 à Ouagadougou au Burkina Faso. Bon vent l’artiste !

Par Ludovic O KIBORA



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