Norbert Zongo, 14 ans après : Le sergent Babou Naon revient sur l’affaire Norbert Zongo

Publié le lundi 17 décembre 2012

Norbert Zongo, 14 ans après

Dans trois jours, nous commémorons le 14e anniversaire de l’assassinat de Norbert Zongo. Le temps a donc produit indiscutablement ses effets. Les commémorations du 13, ne sont plus ce qu’elles étaient. Le Collectif, ressuscite, à l’occasion pour faire plus illusion que pour peser sur le sort du dossier. 14 ans après, on devrait cette année, (enfin !) poser la stèle à l’hommage de Norbert Zongo sur les lieux de l’assassinat à Sapouy, en attendant peut-être un jour d’y ériger un momument. Dans l’ensemble, le cas n’est pas « enterrable » mais la justice ne veut plus en entendre parler non plus. En face, François Compaoré, régulièrement mis en cause, mais jamais inquiété, commence son ascension politique. Elu député sur une liste litigieuse du Kadiogo, où le CDP s’est octroyé quatre sièges, il s’apprête à rentrer au gouvernement. Il devrait y occuper le marocain de l’Agriculture, redimensionné à sa hauteur.

A cette occasion, nous apportons le témoignage, reprécisé, de l’ex sergent Naon. Il dit des choses nouvelles. Il dit connaître l’identité du soldat qui aurait tenté d’empoisonner Norbert Zongo à Kaya. Il affirme que c’est le même qui a conduit un des véhicules de l’expédition mortelle de Sapouy. De lui, jusque là, personne n’en avait parlé.

 

Le sergent Babou Naon revient sur l’affaire Norbert Zongo

Babou Naon n’a pas vraiment connu le journaliste Norbert Zongo. Cependant ce qu’il savait de lui semble l’avoir profondément marqué. L’obstination à obtenir vérité et justice pour David Ouédraogo, chauffeur de François Compaoré, le courage extraordinaire du journaliste qui a osé se présenter au conseil dans le but d’y déposer une convocation de la justice adressée au « petit président » lui avaient valu l’admiration et la sympathie de nombreux militaires du conseil. Le sergent Naon Babou était de ceux-là. Il n’a pas accepté le sort qui a été réservé à l’intrépide et téméraire journaliste. De retour du Soudan où il avait accompagné le président Blaise Compaoré, Babou Naon ne s’est pas gêné d’aller voir François pour lui dire à peu près ceci : « Ceux qui ont tué Norbert Zongo n’ont pas rendu service au président ». Il savait pourtant que le commando tueur venait de la garde rapprochée du président. « J’ai formé la plupart de ces jeunes » reconnaît-il. Mal lui en a prit ! « Tu ne peux pas servir le président et être contre son petit frère » s’indigne l’adjudant chef Marcel Kafando. Rayé des effectifs de la garde rapprochée du président, il est envoyé à Dori où il ne cessera de subir des tracasseries. Malgré son éloignement, il ne cessera jamais d’inquiéter les hommes du « petit président », en particulier Marcel Kafando. Dans ce bref passage où il parle du journaliste, le sergent Naon fait une révélation. C’est un des hommes de main de chef Kafando qui est à l’origine de la tentative d’assassinat de Norbert par empoisonnement à Kaya. « Tu es jeune, arrête tes bêtises » lui avait-il dit. Ces mises en garde n’ont pas arrêté l’action funeste du commando de la mort. La mise en œuvre du plan d’exécution du journaliste aura lieu le 13 décembre 1998 à Sapouy. Ce témoignage du sergent Naon comporte cependant des zones d’ombre. Quel était le rôle véritable de Marcel ? A qui rendait-il compte ? Y avait-il d’autres acteurs de l’ombre qui tiraient des ficelles et dans quel but ? Le sergent ne livre pas des réponses claires à ces questions mais il laisse penser qu’il en sait beaucoup sur les activités illicites des hommes chargés de la sécurité de notre président.

Le Sergent Naon Babou

Pourquoi n’avez-vous pas été gracié ?

Vous savez, ils ne veulent pas de la vérité. Au procès je ne leur ai pas caché la vérité. Le chef de l’Etat lui-même n’a jamais voulu qu’on parle du problème du journaliste. Souvenez-vous quand au procès j’ai posé la question au colonel Diendéré. C’est le juge lui même qui a dit que la question est sans objet. Autrement, il lui a dit de ne pas répondre. Ce n’est pas juste. En tant que juge, il doit chercher à savoir là où se trouve la vérité.

 

Le juge ne voyait peut-être pas de rapport entre votre procès et l’affaire Zongo. Avez-vous voulu montrer ce rapport ?

 

Vous savez, rien n’est venu au hasard. Le coup d’Etat est venu suite au problème Zongo. Quand le problème Zongo est arrivé, moi je ne connaissais pas le capitaine Ouali. Mais il avait eu une audience avec le président (Blaise) concernant cette affaire. Il a demandé au président de faire arrêter François. Il l’a dit mais ça n’a pas plu au président. Quelques temps après, je suis allé à Paris et je n’ai pas duré. Moins d’une semaine après mon retour de Paris, mon nom est ressorti pour accompagner le président au Soudan. Chose qui n’était pas juste parce que c’est un roulement. On attend que les autres aient tourné avant de repasser. Le problème c’est que Marcel n’a pas voulu que je sois présent. Il connaissait ma position.

 

En avez-vous parlé avant ? 

 

Bien sûr ! Tous ces jeunes là, en particulier celui qui a conduit la voiture à Sapouy, c’est moi qui l’ai formé. Il y a des choses qui peuvent m’échapper mais il y a aussi des choses que je sais. Quand j’ai eu vent du projet (sur l’assassinat de Norbert), je lui ai dit, écoute, tu es très jeune, arrête ces bêtises là. C’est lui qui partait de gauche à droite. A Kaya où Norbert a été empoisonné, c’était lui. On me connait bien pour cela dans ce milieu militaire. Quand quelque chose ne va pas, je le dis. Quand on sert quelqu’un, il faut vraiment le servir. On ne peut pas le servir en lui créant des problèmes. Mais il y a une chose que les gens ne savent pas. Marcel qui utilisait tout ce monde là savait ce qu’il voulait. Et ce qu’il voulait était négatif. Je l’ai dit à Marcel lui-même. Je lui ai dit : vous ne pouvez pas servir le président et vouloir en même temps un autre. Quand il y a un problème, on rend compte au premier responsable de la sécurité rapprochée. Les responsables étaient le lieutenant Bakyono Jules et le lieutenant Bagagnan. Mais ce ne sont pas à eux qu’on rendait compte mais à Marcel. C’est injuste. Les responsables de Marcel le savaient également mais ils ont fermé les yeux comme s’ils ne voyaient pas. Est-ce que c’est normal ? Voilà ce qui a amené la situation que nous avons traversée. Les africains aiment dire que le mensonge a beau courir, il finit par être rattrapé par la vérité.

 

Vous saviez donc que Norbert allait être tué ?

 

Norbert avait un courage appréciable. Je me rappelle une fois, il est venu au poste de garde du conseil pour voir le secrétariat de François afin de lui remettre une convocation. Je ne le connaissais pas mais quelqu’un me l’a montré. C’était un monsieur exceptionnel. Beaucoup de gens ne reconnaissent pas le courage de leur prochain. Moi je trouve que ce que Norbert faisait était normal. Tuer quelqu’un de cette façon là était anormal (allusion au meurtre de David). Dire comme Norbert que celui qui l’a fait doit répondre devant la justice est normal.

Vos problèmes ont donc commencé avec cette affaire Zongo, notamment le jour où vous êtes allé voir François pour lui dire que ceux qui ont tué Norbert n’ont pas rendu service au président ?

 

François ne reconnaît pas que je me suis présenté devant lui. Il a même dit qu’il ne me connaît pas. Comment est-ce possible ? Moi qui suis resté dans son entourage pendant quinze ans. De toute façon c’est toujours comme ça. Quand tu les sers aveuglément on te connaît. Quand tu leur poses problème on ne te connaît pas. Mais ça n’a pas d’importance. Ce qui est important c’est ce que j’ai essayé de lui faire comprendre. J’ai dit tantôt qu’on peut tromper tout le monde mais jamais Dieu. Le jour du procès viendra grâce à Dieu et c’est là qu’il (François) comprendra que c’est un service que j’ai voulu leur rendre et pas parce que je suis contre eux n

 

Itw réalisée par

Germain B. Nama

 

Une interview qui soulève des
questions

Il aura purgé sa peine jusqu’au bout. Lui le sous officier, convaincu de
complot contre la sûreté de l’Etat. Tous les autres ont eu des remises de peine
y compris les officiers du groupe. La raison, c’est que pour bénéficier de la
clémence, il faut implorer le pardon et Naon n’était pas prêt à le faire. Au
sein de son unité, l’homme en imposait par sa personnalité et son caractère
trempé. Au procès, il avait interpellé le colonel Diendéré Gilbert : « 
M’avez-vous reçu dans votre bureau oui ou non ? ». La question est sans objet
dira le président du tribunal. Entre les deux hommes, il y a beaucoup de non
dits. Quand le sergent Naon franchit ce jour là la porte du bureau du colonel,
Marcel Kafando et ses hommes avaient cru qu’il n’en sortirait plus. Peut-être
l’espéraient-ils. Naon était devenu un cas de conscience au sein du groupe. Le
colonel était particulièrement agacé par la rumeur qui voulait qu’il ait été un
des cerveaux de l’assassinat du journaliste. Interrogé sur la question, le
sergent avait choisi de répondre par une pirouette : « colonel, j’ai été formé
par vous. Pensez-vous que je sois capable de cela ? ». L’interrogatoire n’aurait
pas permis d’aller plus loin. Le sergent estimait en effet qu’un démenti
n’aurait servi à rien. Peut-être que le colonel qui connaissait bien le courage
et le franc-parler du sergent l’avait cru. En tout cas, il n’y a pas eu la suite
qu’attendaient Marcel et ses hommes de main. Si Naon était crédité d’un courage
et d’un franc-parler, il avait en revanche la réputation sulfureuse d’être un
exécuteur efficace. Ainsi, l’élimination d’Otis avait été mise à son compte.
Mais l’homme réfute catégoriquement cette allégation. Otis et moi avions de
mauvais rapports avoue t-il. Mais ce n’est pas moi. Sans doute était-il au
courant du plan d’élimination d’Otis car tout se sait dans ce milieu fermé.
Qu’il n’ait pas réagi comme dans le cas du journaliste tient certainement de la
brouille qui les opposait. Par contre, l’homme reconnaît avoir fait partie du
commando qui est allé à Abidjan arrêter Hyacinthe Kafando. Ils avaient réussi à
appréhender ce dernier à la faveur de la nuit sur le pont Houphouët Boigny et à
le remettre au colonel qui avait été lui-même de la mission d’Abidjan. Que le « 
colis » ait été relâché dans la nature avait surpris les membres du commando
eux-mêmes. L’information qui avait été gardée secrète avait, on s’en souvient,
alimenté la rumeur de la mort de Hyacinthe. La suite est connue. C’est le retour
triomphal de Hyacinthe, tel l’enfant prodigue. Il est aujourd’hui député à
l’Assemblée nationale. Le sergent Naon quant à lui a prit le chemin de l’exil.
il y a un autre propos de Naon adressé à Marcel qui soulève interrogation :“Vous
ne pouvez pas servir le président et vouloir un autre.” Marcel faisait-il donc
double jeu, si oui, pour le compte de qui ?

GBN


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