Adama Touré, tel que je l’ai vu et connu

Publié le vendredi 16 novembre 2012


Par Germain Bitiou NAMA

La mort est le sort commun des hommes. Adama Touré n’y a pas échappé. J’étais cependant loin de penser que la mort le faucherait de sitôt.

 

Il était pour moi, bien que n’ayant plus de proximité physique avec lui, l’exemple même du corps sain, tant il me semblait pratiquer une hygiène de vie, assez rare chez les Burkinabè. Ma dernière rencontre avec lui remonte à 2009 où j’étais en quête de place pour inscrire un neveu qui m’avait été confié. Il m’avait reçu entouré de ses collaborateurs, alors que j’espérais un entretien plus propice à des négociations. Je savais mon dossier assez difficile, au regard des critères de son établissement, réputé être un établissement d’excellence. J’avais néanmoins réussi à faire fléchir l’homme. Sans doute avait-il tenu compte de deux critères qui ont du peser lourd dans la balance. Ancien élève du professeur, je m’étais retrouvé très vite avec lui dans une proximité idéologique à l’histoire tourmentée. Et puis, l’ancien élève devint à son tour professeur dans les années 1980 dans le même établissement, là où 11 ans plus tôt nos chemins s’étaient rencontrés. Il me confiera un jour à son bureau que c’était avec plaisir et fierté qu’il parcourait les colonnes de l’Evénement, à chacune de ses parutions. Je dois avouer à mon tour, que c’est également avec fierté que j’évoque la figure de cet illustre professeur dont la compétence et le talent de pédagogue ont fasciné l’élève que j’étais. A cet hommage, j’associe volontiers d’autres maîtres : le couple Tiendrébéogo, Issa et Alice ; Théophile Bambara, qui pour moi, ont été plus que des professeurs. Mais aussi, Bouyain Joseph le naturaliste, Pierre Tiprez le physicien. Ils incarnent pour moi ce que le métier d’enseignant a de plus noble : le don de soi. Certains ne sont plus de ce monde. Qu’ils reposent en paix.

Quand on a eu un monsieur Adama Touré comme professeur d’histoire, on ne peut être indifférent à la science historique et surtout aux forces qui transforment la société. Et c’est tout naturellement que l’on en vient à s’interroger sur le sens de sa propre vie et de ce qu’on peut en faire. Au commencement, il y avait « le Bourgeon », journal de l’Ecole. Avec Baboué Bessien, Pierre Rouamba, Bicaba Irénée, Pierre Wibga, nous avions dès 1969 formé l’équipe de rédaction du journal. Puis en 1970, élu délégué général de l’Ecole Normale, je me suis retrouvé avec d’autres dans le tourbillon des mouvements sociaux. Et voilà la visite officielle du président Houphouet Boigny. Nous sommes en 1971. Le Centre d’Enseignement Supérieur de Ouagadougou (CESUP), l’ancêtre de l’UO lance un mouvement de protestation contre cette visite du président ivoirien qui avait eu la mauvaise idée de renvoyer pour fait de grève, des étudiants burkinabè de l’université de Cocody. L’ensemble des établissements scolaires de Ouagadougou se joignirent à ce mouvement. La capitale de Haute Volta s’était vite transformée en champ de batailles entre élèves et étudiants d’une part et forces de l’ordre d’autre part. Le ministre Lompo François qui assurait l’intérim de son collègue Charles Tamini de l’Education nationale, convoqua tous les délégués généraux des établissements secondaires de la ville, les responsables de l’AEVO et les directeurs des établissements. Ce fut une rencontre sans doute mémorable pour Adama Touré. Sans détour, le ministre Lompo s’en était pris aux chefs d’établissement, qui selon lui étaient passés maîtres dans la manipulation de leurs élèves. Il poursuivit en affirmant détenir des preuves que certains chefs d’établissement étaient directement impliqués dans la fronde scolaire et estudiantine. Assis en face du professeur, je voyais son visage se transformer. Le ministre avait martelé ses mots en le fixant d’un regard courroucé. Nous avions dès lors compris que les choses se compliqueraient pour ces chefs d’établissement, coupables d’avoir laissé leurs élèves troubler l’ordre public. Et en tout premier lieu, Adama Touré. Mais ce n’était pas tout. Vinrent les journées culturelles de l’Ecole Normale où les conférences publiques avaient été le point d’orgues. Une d’elle fera date : « Pour une école décolonisée. » Philippe Ouédraogo avait été me semble t-il initialement pressenti pour l’animer. Pour cause de voyage, ce fut en définitive Ali Pascal Zoungrana dit Zap qui le fit, avec grand brio. « L’impérialisme français et ses valets locaux » y avaient été cloués au pilori. Mal en a pris aux reporters de la radio nationale (j’ai à l’esprit Baba Ouédraogo), d’avoir couvert l’événement. Le reportage fut diffusé sur les antennes nationales. Un comble. On ne parlait plus que de ces journées de l’Ecole normale. Je ne me souviens plus de ce qu’ont été les conséquences au sein de la corporation des journalistes, en terme de représailles. Mais dans le secteur de l’Education, la purge fut sévère. Adama Touré fut remercié. D’autres enseignants furent aussi mutés à Bobo-Dioulasso. Quand au soldat Bitiou Nama, on avait probablement décidé quelque part de lui régler son compte. En effet, en 1971, c’était l’année du Baccalauréat. Deux coopérants français qui n’avaient rien oublié des fameuses journées culturelles avaient trouvé l’occasion de demander des comptes à l’impertinent délégué général de l’Ecole Normale, coupable à leurs yeux d’avoir partie liée avec les contempteurs de l’impérialisme culturel français. Souvenons-nous, on était à l’heure de la voltaïsation des cadres. Ces examinateurs s’étaient comportés grossièrement, au point d’avoir jeté la suspicion sur les notes qu’ils m’avaient attribuées à l’oral. Sur le conseil d’Adama Touré et d’Issa Tiendrébéogo, j’adressai une plainte au président du Centre de Ouagadougou, venu de l’Université d’Abidjan. Il se déplaça lui-même à bord de sa Mercedes noire pour me rejoindre à l’Ecole Normale. Par souci de justice et voulant sans doute aussi éviter quelque incident, il ordonna la reprise des deux épreuves orales avec de nouveaux examinateurs. Pour s’assurer que les choses ne traînent pas, il revint lui-même me chercher. Il était écrit que 1971 devait être une bonne année scolaire pour l’Ecole normale. Ce fut un triomphe au sein de la communauté des élèves et enseignants de l’Ecole. Le taux de succès au bac cette année fut très élevé. Mais pour autant, nous n’avions pas fini avec les problèmes. La même année, on décida que l’Ecole Normale devait retrouver ici et maintenant, sa vocation de structure de formation des enseignants du primaire. Dans sa conception, l’Ecole Normale devait en effet former des Instituteurs et Institutrices. Concrètement, cette décision signifiait que tous les bacheliers du cru devaient, à l’issue d’une formation accélérée, se retrouver dans les classes du primaire comme enseignants. Pour ceux qui aspiraient à des études supérieures, c’était le cauchemar. Cette décision de départ connut cependant un léger fléchissement. Ceux qui pouvaient justifier d’une moyenne de classe de 12 et plus, pouvaient être admis à faire des études supérieures. La mesure qui était très impopulaire avait été mise sur le dos du professeur Adama Touré. Il faut dire que ce dernier ne cachait pas son souhait de faire de l’Ecole Normale, un établissement de référence dans la formation des cadres enseignants du primaire. Mais le timing qui a été imposé pour sa mise en œuvre ne doit sans doute rien au hasard. Avec tous les événements qui se sont déroulés en amont, on peut penser que le gouvernement de l’époque tenait là sa revanche. Il fallait punir toute la promotion en les envoyant méditer en brousse.

L’épisode des journées culturelles m’avait valu de sérieuses remontrances de la part de personnalités proches de ma famille, pour m’être laissé dit-on, embarquer dans le giron des « communistes » ! Adama Touré est un communiste notoire, ne cessait de me répéter l’une d’elles. L’était-il comme beaucoup de ses adversaires en étaient convaincus ? A vrai dire je n’en savais rien. Nos rapports avec le professeur étaient beaucoup plus pratiques. Certes, ses sympathies pour le bloc de l’Est étaient évidentes. Il en parlait avec enthousiasme. En tant que responsable du mouvement estudiantin, il avait effectué des voyages dans les pays de l’Est et particulièrement en Roumanie. En Afrique, ses sympathies allaient à Sékou Touré Kwamé Nkrhumah et Cabral. C’était avec passion qu’il évoquait les figures historiques de ces patriotes africains. A contrario, il n’aimait ni Houphouët ni M. Maurice. Mais il n’était pas le seul. Les intellectuels de sa génération aspiraient dans leur grande majorité à une révolution anti-impérialiste dans les Etats dits néo-coloniaux. Or la plupart des figures politiques des indépendances étaient perçues comme des suppôts de l’impérialisme.

 Enseignant et éducateur, Adama Touré jouissait incontestablement d’une très grande aura. Sur le plan politique par contre, il est passé comme une météorite. Sans doute son séjour au ministère de l’Information fut remarquable et remarqué. Mais sa très forte personnalité s’est sans doute mal accommodée de jeunes capitaines qui avaient grand besoin de visibilité. La rupture avec eux fut aussi bruyante que brutale. Adama Touré a néanmoins su faire son trou, discrètement, mais avec persévérance. Il a ainsi honoré son pays d’une œuvre éducative de référence, pour la postérité.


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