In memoria : Hommage à l’Emir du Liptako Nassourou Dicko

Publié le vendredi 16 novembre 2012

Sa majesté Dicko Abdoulaye Nassourou XIème Emir du Liptako (1960 – 2010), nous a quitté, il ya deux ans de cela. La mort implacable ne connaît, ni douleur familiale, ni visage, ni circonstance de lieu et de temps. La faucheuse est passée, plongeant dans la consternation tout le peuple du Liptako et l’ensemble de ses amis, parents et connaissance du Burkina et du monde entier.

Malgré une année et demie de soins au Canada, le destin en a décidé autrement, il devait revenir sur sa terre natale pour son repos Eternel.

Né en 1940 à Dori, il a fait ses études à l’école primaire de Dori. Sa vie publique dès l’adolescence a d’abord commencé comme Président de la jeunesse et employé au Ministère des finances. XIème Émir dès l’âge de 20 ans, il a connu tous les gouvernements qui se sont succédés de la Haute Volta jusqu’au Burkina Faso. Il fut d’ailleurs l’un des plus jeunes parlementaires de notre pays au début des années 70.

Après ses études à l’ENA, il fut Sous Préfet de Kokologho, d’où, il part pour le Canada poursuivre des études en Sciences Politiques et Economiques d’où il sort avec l’équivalent d’une Maîtrise. 

Voulant poursuivre plus loin sa formation Universitaire, l’attrait de la vie active ne lui permis pas de le faire, car sollicité par plusieurs compagnies canadiennes, il fera plusieurs aller-retour sur l’Afrique de l’ouest, l’Afrique centrale et le Moyen-Orient. Pionnier dans ce domaine de la Consultation (Voyageur Représentant de Sociétés Privées), il permit l’entrée des compagnies canadiennes en Afrique plus précisément dans le domaine des BTP, de l’Eau, de l’Energie et des Mines. 

Pendant cet intervalle au Canada, il est connu pour avoir introduit plusieurs Compagnies Privées et Publiques Canadiennes en Afrique (citons Hydro Québec Internationnal, SNC-LAVALIN, DESSEAU SOPRIN, TECSULT…), ouvrant ainsi la porte aux consultants et aux bureaux de consultations aujourd’hui en activité. 

Au cours de ce séjour au Canada il a aussi permis l’admission dans des écoles et universités canadiennes, l’accès aux bourses d’étude, la réduction des frais de scolarité pour plusieurs étudiants burkinabès et d’autres pays d’Afrique : plusieurs générations d’Africains et de Canadiens ne l’oublieront jamais.

Sous la 4e République et aux premières heures de la communalisation intégrale, en 1995, il est élu le premier Maire de Dori. En vrai Leader politique, pendant une cinquantaine d’années, tous les politiciens et opérateurs économiques du Liptako n’ont réussi à faire leurs pas et à sortir du néant qu’en le côtoyant. Plusieurs générations de politiciens et d’opérateurs économiques du Séno lui témoignent toute leur reconnaissance.

Au plan professionnel, il était d’une rigueur morale et d’une volonté inébranlable. Toutes ces qualités ont fait de lui un Émir distingué bien apprécié par sa famille, sa population et ses amis de partout dans le monde. Tous ceux qui l’ont connu, gardent de lui l’image d’un homme dévoué, qui n’a pas hésité à parcourir le monde, afin de mieux servir sa Patrie.

Homme visionnaire, d’une grande conscience professionnelle et d’un sens élevé de la responsabilité, il a su, de manière dynamique et avec efficacité poser les jalons de ce qui constitue la force de notre économie actuellement : accès à l’eau potable, le développement minier, l’interconnexion électrique entre le Burkina et le Ghana. 

Parmi les grands engagements sociaux, la tolérance religieuse avec à son actif la création de l’UFC, l’Union Fraternelle des Croyants, un exemple de tolérance religieuse à l’échelle locale. En effet, c’est au domicile de l’Emir, en présence du père Bidot (curé de Dori) et de Diabaté Hama (Instituteur) qu’une réunion regroupant les musulmans, les catholiques et les protestants a été organisée pour jeter les bases de l’UFC au nom de la croyance en un seul Dieu, pour l’harmonie et la paix entre les religions. La création de l’UFC, a permis de bénéficier de la coopération allemande pour la réalisation des locaux et des retenues d’eau au bénéfice de la population du Liptako dans son intégralité. 

Comme autres engagements sociaux, dès sa cérémonie d’intronisation, malgréson jeune âge, le poids de la Religion et de nos traditions, le faible taux d’alphabétisation, l’Emir du Liptako, a placé son règne sous le signe de la lutte contre les mariages forcées et précoces, contre l’excision, et l’éducation scolaire des jeunes filles.

 

Après cette description de l’homme public qu’il était, permettez-moi quelques souvenirs d’enfance.

 

A 8 ans, alors que j’avais déjà à peine conscience de la politique, ayant reconnu au moins un homme comme adversaire politique de mon père, j’ai fait une plaisanterie au sujet de cet homme, espérant faire plaisir à mon père...C’était une simple blague d’écolier que mon père n’a pas du tout apprécié. Il m’a regardé fermement, un regard que j’ai appris à reconnaitre par la suite, et m’a dit « on ne s’attaque jamais à l’individu, parce que l’on n’est pas du même camp politique. On peut être en désaccord idéologique avec une personne sans pour autant la dénigrer. Les choix idéologiques en politiques, c’est comme plusieurs chemins qui mènent à la même destination lorsque l’on recherche le bonheur de la population ».

Il est rentré et est revenu me demandant de le suivre. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu’on est arrivé au domicile de cet homme, sur lequel j’avais fait une mauvaise blague. Arrivé au domicile de ce Monsieur, il a dit qu’il passait par là et qu’il s’était arrêté pour le saluer. J’ai remarqué que c’était un gentil Monsieur qui nous a très bien reçus.

J’étais nerveux à l’idée que mon Père allait me demander de m’excuser pour le mauvais commentaire que j’avais fait sur cette personne. Rien de cela, la discussion était cordiale émaillée de quelques éclats de rires de temps à autre. L’adversaire de mon père m’a parlé de façon très paternelle, et c’est alors que je compris qu’avoir des opinions différentes de celles d’une autre personne n’empêchait aucunement de porter le plus grand respect à cet individu. « Parce que la simple tolérance n’est pas assez ; il faut un respect réel et profond de chaque être humain, peu importe ses croyances, ses origines et ses valeurs. »

C’est ce que mon père exigeait de ses fils, c’est ce qu’il exigeait de notre communauté et c’est ce qu’il appréciait de ses amis.

J’avais environ 12 ans lorsque je suis allé pour la première fois, en voyage avec mon père. Nous étions accompagnés de quelques oncles, pour un voyage visant à visiter les pays voisins. Pour l’enfant de 12 ans que j’étais, c’était une destination impressionnante car mon Père m’amenait à toutes ses rencontres et rendez vous de travail.

C’est à ce moment que je commençais à comprendre à quel point mon père était un homme admiré et respecté par tout son entourage quel que soit le pays ! A l’âge de 18 ans, alors que nous étions au Canada, je suivais avec mon Père, l’élection du Président Mitterrand, à la télévision, quand soudain, je lui ai posé la question suivante : « pourquoi n’êtes-vous pas resté au pays pour continuer à y travailler ? » Sa réponse a été pleine de sens pour moi et a guidé tout ce que j’ai fait par la suite. La voici : le développement d’une personne est un processus dynamique permettant de passer d’une étape de son existence passée ou présente, à une étape voulue et souhaitée comme étant celle du mieux-être futur de cette personne. Voilà pourquoi, le développement est du ressort humain, et l’homme en est le principal bénéficiaire de génération en génération. 

Le passage des générations me donne l’occasion de te parler de ce que nous sommes. Tout africain a son référant coutumier. Personne ne peut être excusé s’il ne connaît pas son milieu d’origine. 

Avant, les chefs coutumiers étaient l’incarnation des valeurs les plus estimées de notre héritage culturel, étaient reconnus, dépendaient de l’administration et les populations se reconnaissaient en eux, car ils étaient devenus Chefs Coutumiers de « par la procédure coutumière, de naissance et de famille ».

Aujourd’hui, ces chefs sont vus comme des illettrés, des obstacles au progrès et à la modernité. Pourtant, bien encadré, un chef coutumier peut aider à mettre en place de nouvelles structures économiques et sociales. Malheureusement, dans la plupart de nos pays, les transformations sociales très accélérées, ont entraînées des rapports conflictuels entre les institutions modernes et traditionnelles.

Cela est souvent dû aux rôles et prérogatives non définis des chefs traditionnels. Ne connaissant pas les « limites légales » de leur « exercice coutumier » ils sont souvent confrontés à des situations conflictuelles. Pour éviter ces situations, les chefs traditionnels doivent démentir l’opinion largement répandue que les Chefferies, fondées sur les coutumes et la tradition, sont des obstacles au développement. Les chefs traditionnels devront faire preuve d’une adaptabilité face à une grande diversité de problèmes sociaux, que ce soit au niveau de leurs régions ou au niveau national.

Ainsi, dans le futur va se développer une nouvelle « race » de chefs traditionnels flexibles, adaptés aux réalités de leurs pays, de façon à mieux permettre à la République de bien s’arrimer aux Nations qui la constituent. Ainsi, une bonne formation, la flexibilité et l’adaptabilité assureront le bon fonctionnement de la chefferie traditionnelle. Contrairement aux chefs traditionnels de l’époque coloniale et des années d’après l’indépendance, les futurs chefs traditionnels devront avoir une bonne formation, et exercer, à un moment ou un autre de leur existence, des professions plus modernes. Certes leurs compétences ne seront peut être pas indispensables à leurs Pays, mais leurs pays auront besoin de leurs compétences et de ce qu’ils incarnent.

Ces mots portent tant de significations en eux : un Émir, un Croyant, un Intellectuel, un Politicien, un Ami, un grand voyageur, un frère ou un adversaire politique pour d’autres …Mais plus que cela, pour mes Sœurs, Frères et moi, c’était un Père !!!

Il était surtout dévoué à sa famille, ses amis et sa communauté. Il nous a appris à croire en nous, à nous tenir debout, sans complexe, à rester fidèles à ce que nous sommes, à nous connaitre et à accepter d’être responsables de nous-mêmes. Il nous appris que la responsabilité se mérite, il nous faudrait la mériter, en travaillant très dur, nous aussi, jusqu’à la fin de nos jours. Il nous a appris que le pire des défauts est d’être envieux, car cela signifie d’être derrière et copier celui qu’on envie. La difficulté n’est pas de manquer de quelque chose, la difficulté est plutôt d’abandonner toute recherche de solutions.

Il nous a donné beaucoup d’outils, en nous apprenant à ne jamais rien prendre pour acquis. Il a protégé toute sa famille, mais sans excès, en étant, infiniment patient et tolérant avec tout le monde. Il nous a encouragé à dépasser nos limites et à défier tout obstacle, toute personne, homme ou femme, qui se dresserait sur notre chemin. Il y avait toutefois des principes de base qu’il ne fallait jamais remettre en question : la famille.

Les croyances fondamentales de mon père concernant l’importance de l’individu, étaient enracinées dans sa foi profonde en Dieu, l’amour de sa famille, dans la très grande connaissance qu’il avait des hommes, dans la loyauté envers ses amis et le respect vis-à-vis de ses adversaires.

En laissant la vie politique en 1975, il est revenu, à chaque moment fort de notre pays. Il revenait pour nous rappeler qui nous sommes et de quoi nous sommes capables. Cette fois ci, il ne reviendra plus. C’est à nous maintenant et à chacun de nous à notre façon d’assurer dignement sa succession.

Vos lettres, votre présence, vos marques de compassion, votre soutien moral, spirituel, matériel et financier, la dignité des foules venues lui dire « Adieu », tout cela le remercie de nous avoir tant donné. 

L’Emir Nassourou Dicko a respecté ses promesses et mérité son repos.

 

Dicko Ousmane Amirou

Emir du LIPTAKO


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