Neutralisation des 146 terroristes : Des zones d’ombre dans la version officielle

Publié le lundi 14 octobre 2019

L’enquête diligentée par le Mouvement Burkinabè des Droits de l’Homme et des Peuples (MBDHP) contredit les circonstances de la neutralisation des 146 terroristes et le mode opératoire, tels que présentés par l’état-major général des armées. Le MBDHP affirme que 60 personnes ont été exécutées sommairement.

4 février 2019, une date mémorable dans l’histoire de la lutte contre le terrorisme au Burkina Faso. L’état-major général des armées annonce que 146 terroristes ont été tués à Kain et Banh dans la province du Loroum et à Bomboro dans la province de la Kossi, en riposte à une attaque à Kain, dans la nuit du 3 au 4 février, ayant causé la mort de 14 civils au sein de la population. Dans la foulée, deux camps se forment au sein de l’opinion nationale. D’un côté, ceux qui se réjouissent et célèbrent ce que l’on pourrait appeler la première grande victoire des forces de défense et de sécurité (FDS). De l’autre, ceux qui s’interrogent sur les circonstances et le mode opératoire de l’opération. Les réseaux sociaux s’emballent.
Plusieurs personnes tirent la sonnette d’alarme sur des rumeurs d’exécutions sommaires. Des proches de certaines victimes saisissent le Mouvement Burkinabè des Droits de l’Homme et des peuples (MBDHP) pour des dénonciations. Le MBDHP entreprend alors de diligenter des enquêtes en vue d’établir les faits et situer les responsabilités. Sa mission le conduit à Kain, localité située à environ 70 km de la ville de Ouahigouya, où il rencontre des personnes ayant fui Kain-Ouro.
C’est dans ce village qu’aurait eu lieu l’attaque ayant causé la mort des 14 civils. Là, le MBDHP enregistre 15 morts dont 8 femmes après le passage des FDS, 9 morts, appartenant tous à la même famille à Sounam, 22 à Tiabewal, 9 Guingui, 2 à Daybara et 3 à Bahn. 60 victimes en tout.

Témoignages accablants contre les FDS

Comment ces victimes ont été tuées ? Selon des témoignages recueillis sur place par le MBDHP, elles ont été exécutées de sang-froid. Certaines personnes dans leurs maisons, d’autres à proximité des habitations. L’heure de l’opération varie entre 3 heures et 10 heures du matin, d’un village à l’autre.
A Kain-Ouro par exemple, un habitant a raconté ceci : « Des personnes non identifiées sont arrivées dans la cour très tôt vers 4 heures et ont commencé à tirer ; ce qui a créé une situation de panique totale. Nous avons tous fui pour nous cacher. Après leur départ, nous sommes revenus et avons constaté 5 morts. Chacune de ces personnes a été tuée pendant qu’elle dormait ». Dans le même village, un autre habitant a donné le témoignage suivant : « Je dormais dans ma maison quand, aux environs de 4 heures, une de mes femmes est venue en courant. Elle m’a réveillé et m’a demandé de me cacher car il y a des personnes armées qui sont entrées dans le village. Je me suis alors enfui dans la brousse. De là-bas, j’entendais les tirs. De retour après que la situation se soit calmée, je découvre que 8 membres de ma famille ont été tués. Ils ont tous été tués à l’intérieur des maisons ».
A Tiabéwal, l’opération a eu lieu le jour mais le mode opératoire, dans le fonds, est le même que celui utilisé à Kain-Ouro. « Les militaires sont arrivés dans le village le 4 février vers 10h. Ils étaient sur des motos. Ils sont entrés dans notre maison et ont pris mon grand-frère et mon cousin. Ils les ont regroupés avec les autres, non loin des maisons, avant de les exécuter. Après les avoir tués, ils sont repartis avec leurs cartes nationales d’identité », a témoigné un proche des victimes. Guingui, un autre village, même mode opératoire. « Les militaires sont venus taper à notre porte. Ils l’ont défoncée par la suite, pendant que nous étions dans la chambre. Ils sont entrés chercher mon mari et j’ai pris sa pièce d’identité pour la leur montrer et ils ont dit qu’ils n’avaient pas besoin de cela, mais de mon mari. Ils l’ont emmené de force pendant que ses deux petits garçons de 9 ans étaient au salon. J’ai suivi jusqu’au dehors où ils l’ont tué avec les autres », a raconté la veuve.
Dans le village de Daybara, un témoin a aussi confié au MBDHP : « Les militaires sont arrivés à moto vers 3 heures 30mn du matin. Amadou était couché sur une natte. Ils l’ont fait sortir de la maison et l’ont mis à côté de sa moto. Ils ont tiré sur le réservoir de la moto qui a pris feu, avant de le tuer ». A Banh, un vieillard de plus de 70 ans, son fils et son petit-fils ont été tués sans affrontements. « Les militaires sont venus à moto entre 3h et 4h du matin. Ils ont d’abord réveillé le chef de famille. Ensuite, ils sont allés réveiller son fils, Barry Mamoudou, et son petit-fils, Barry Moussa. Ils les ont conduits à moins de dix mètres de leur maison et les ont abattus », a confié un témoin.
En recoupant toutes ces informations, le MBDHP conclut à des « exécutions sommaires et extra-judiciaires ». En effet, selon le mouvement, aucun combat ayant opposé des éléments des FDS à de présumés terroristes n’a été signalé à Sounam, Tiabéwal, Guingui, Daybara et Bahn.

Le gouvernement réagit

Dans un communiqué rendu public le 14 mars, suite à la présentation des résultats des enquêtes du MBDHP, le gouvernement a réfuté les allégations d’ « exécutions sommaires et extra-judiciaires » dont les FDS se seraient rendues coupables. Selon lui, les missions des FDS dans la lutte contre le terrorisme se mènent toujours dans le respect des droits humains. A cet effet, il a rappelé que « le droit international humanitaire et les droits de l’homme sont des matières qui font l’objet d’un enseignement et d’une sensibilisation régulière dans tous les centres de formation militaire (…). De plus, toutes les opérations de sécurisation du territoire sont menées en respectant le principe de la gradation de la force que sont successivement, le simple contrôle, l’interpellation, l’arrestation et la neutralisation en cas de nécessité ».
Toutefois, le ministère de la défense nationale et des anciens Combattants (MDNAC) a adressé, le 15 février, une lettre au directeur de la justice militaire en vue de la saisine du Procureur militaire pour des investigations. Quant au MBDHP, il invite le gouvernement à se référer au Rapporteur spécial des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, Agnès Callamard, pour une enquête impartiale.

Les zones d’ombre du communiqué officiel de l’Etat-major

Il faut le rappeler, dans le communiqué de l’Etat-major général des armées du 4 février 2019, il ressort que les militaires ont riposté à une attaque terroriste survenue à Kain dans la nuit du 3 au 4 février. Mais, dans les localités où le MBDHP s’est rendu, il n’a été signalé aucun combat ayant opposé des FDS à des éléments terroristes. Les constats sur le terrain n’ont d’ailleurs pas permis d’identifier des champs de bataille. Cependant, le mouvement a pu collecter près de 200 douilles de balles, ramassées à proximité immédiates des concessions des victimes. Les balles qui ont craché ces douilles proviennent-ils des armes des FDS ? Pour l’instant, aucun élément concret ne permet de l’affirmer. Le MBDHP a indiqué qu’il pourrait demander une expertise balistique pour répondre à cette question.

Rencontré le 7 mars 2019 par le MBDHP, le MDNAC n’a pas pu prouver le contraire. La version officielle publiée par l’Etat-major général des armées a aussi changé par la suite. Selon Chrysogone Zougmoré, président du MBDHP, lors de la rencontre du 7 mars, le ministère a confié que les forces armées sont intervenues suite à des informations indiquant la présence d’éléments terroristes dans les zones concernées.

Une plainte contre les FDS en gestation

Les proches des personnes des victimes nient catégoriquement tout lien entre leurs parents et des groupes terroristes. Ils se sont attaché les services de Me Ambroise Farama afin de saisir la Justice. L’avocat a transmis, le 7 mars dernier, une dénonciation officielle au procureur général près la Cour d’appel de Ouagadougou. Cette dénonciation officielle contient des noms et contacts de plusieurs témoins qui pourraient aider la Justice dans la recherche de la vérité sur cette affaire. Les familles des victimes ont également sollicité le MBDHP pour être représentées par d’autres avocats, en plus de Me Farama. Selon nos informations, le MBDHP s’y attèle.

Par Gaston Bonheur SAWADOGO

Se regarder en face pour mieux avancer

Entre mi-2018 et le premier trimestre de 2019, les attaques terroristes ont connu une intensité particulière. Les groupes terroristes ont multiplié les assassinats ciblés, l’utilisation d’engins explosifs improvisés et des attaques armées contre des patrouilles et positions des forces de défense et de sécurité (FDS). S’y ajoutent également les enlèvements, les destructions d’écoles et les menaces de mort suivies d’exécutions d’enseignants. Dans ce contexte, la reprise en main de la situation sécuritaire constatée depuis quelque temps a fait naitre une lueur d’espoir au sein des populations.
C’est pourquoi les allégations contenues dans le rapport du Mouvement Burkinabè des Droits de l’Homme et des Peuples (MBDHP) a fait l’effet d’une douche froide. Les Burkinabè se déchirent autour de ce rapport et se perdent en vaines querelles alors que l’heure devrait être plutôt à l’union sacrée pour vaincre l’hydre terroriste (lire l’Edito de Germain Bitiou Nama, Page 3)
C’est pourtant dans les moments difficiles qu’une société doit accepter de se regarder en face et de s’interroger sur les conditions d’une plus grande cohésion en son sein. Le rapport du MBDHP est une interpellation sur les risques d’un engagement aveugle sur l’unité du peuple burkinabè.
Certes, l’action de nos FDS se mène dans des conditions particulièrement difficiles. Pour autant, elle ne saurait s’affranchir de toute règle. D’ailleurs, le porte-parole du gouvernement rappelait fort opportunément les règles de gradation qui reposent sur un certain nombre de principes garantissant les droits de l’homme et en particulier le droit à la vie. Il faut donc s’assurer que les actions de nos FDS s’inscrivent dans le fil de nos engagements nationaux et internationaux. Car comme le dit fort pertinemment la responsable au Sahel de Human Right Watch : « Faire face à l’expansion de l’islamisme en exécutant des suspects ne pourra qu’alimenter le cycle de violence et d’abus ». Personne ne doit se laisser décourager par la critique si elle est fondée. Soutenons nos FDS et tous ceux qui sont engagés dans le combat pour la sécurité et la paix. Le Burkina vaincra !


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