Affaire BICIA-B/Djelika NIODOGO : Huit ans de tergiversations et de dénis

Publié le mardi 9 avril 2019

La note est tombée le 14 février dernier au terme de laquelle, madame Niodogo est invitée à « se présenter à la Direction des ressources humaines de la banque le premier jour ouvrable suivant la réception de la présente ».
Cela faisait plus de huit ans qu’elle avait quitté la banque suite à un licenciement pour « faute grave ». Le retour de madame Niodogo à la banque est l’épilogue d’un long processus judiciaire. Retour sur le parcours d’un dossier qui aura fait couler beaucoup d’encre et de salive.

L’opinion publique burkinabè l’a découverte au cours du mouvement social déclenché par les travailleurs de la BICIA-B en avril 2010. Alors déléguée du personnel, elle s’était illustrée pendant ce mouvement social en véritable pasonaria. Dès lors elle était devenue une cible privilégiée, la mauvaise graine qu’il fallait vite extirper de la banque. A la manœuvre, le directeur général, le tout puissant Luc Vidal et toute sa clique de serviteurs zélés. Ces derniers vont minutieusement s’employer à réduire toute contestation au sein de la banque et à y installer la terreur afin que plus jamais il ne vienne à l’idée de personne de troubler la quiétude au sein de l’institution. Pour régler le cas de madame Niodogo, ils useront d’un incroyable cynisme. En effet, profitant de son congé, madame Niodogo se rend à Hong Kong pour ses affaires. Comme si le sort était de mèche avec ses pires détracteurs, un accident de la circulation en plein Hong Kong va l’empêcher de prendre son vol retour à bonne date. L’incident lui cause une semaine de retard au travail. Le bureau est prévenu de l’incident malencontreux. Malgré tout, une demande d’explication lui est collée dès son retour au bureau. Celle-ci sera vite fournie appuyée de tous les documents de justification nécessaires. N’empêche ! Madame Niodogo sera traduite en conseil de discipline devant un collège de délégués ébahis par cette procédure d’exception qui viole les dispositions en la matière. Ces derniers boudent le conseil de discipline qui ne se gêne pas cependant d’infliger à madame Niodogo une mise à pied de 8 jours. Une deuxième mise à pied suivra. Les raisons ? Elle a été aperçue dans une boutique, alors qu’elle aurait dû selon les sicaires de la direction générale, garder le lit pour cause de maladie. Pour la direction de la banque, les conditions de son licenciement sont à présent réunies. Le 1er septembre 2010, la lettre de licenciement tombe. Commence alors le temps de la justice. Cela va durer plus de huit ans. Le juge administratif saisi par madame Niodogo va rendre une décision le 8 mai 2012, soit près de deux ans après. L’autorisation de licenciement de madame Niodogo qui avait été accordée par l’inspection du travail (c’est une procédure obligatoire en matière de licenciement d’un délégué de personnel) est annulée. Sa réintégration qui dès lors coule de source est actée par le tribunal. Mais c’est sans compter avec le tout puissant Luc Vidal, directeur général de la banque qui refuse d’obtempérer. L’avocat de la plaignante lui rappelle par le biais d’une requête introduite le 23 août 2012 que sa cliente attend toujours de sa part l’application de la décision judiciaire. Aucune suite ne lui sera donnée. Le 16 juin 2013 seconde requête en réintégration. Cette fois aussi, pas de réponse. L’avocat décide alors de changer de stratégie. Il relance la justice par le biais du volet salarial de l’affaire (une question socialement sensible) en réclamant à la banque le versement des arriérés de salaires de la plaignante. En effet, l’acte de licenciement ayant été annulé, Mme Niodogo est considérée comme n’ayant jamais rompu ses liens de travail avec la banque. La stratégie se révèle en effet payante. Par jugement rendu le 23 avril 2015, le tribunal du travail condamne la BICIA-B à lui verser la somme de 32 372 976 FCFA. Cette somme représente les arriérés de salaires, les primes et gratifications de la période allant du 1er septembre 2010 au 30 avril 2014. Et ce n’est pas tout. La banque doit aussi verser à Mme Niodogo la somme de 500 000FCFA au titre de frais non compris dans les dépens. La BICIA-B qui n’entend pas décaisser la moindre somme attaque le jugement du tribunal en appel. Mais les arguties juridiques qu’elle présente ne vont pas prospérer devant la chambre sociale de la Cour d’appel qui a dans un arrêt rendu le 12 décembre 2017, confirmé le jugement rendu par le tribunal du travail. Autrement dit, la banque est invitée à payer ce qu’elle doit à madame Niodogo.

Des rebondissements

Le 28 novembre 2018, madame Niodogo, dans un écrit adressé au DG/BICIA-B demande sa réintégration. Dans cet écrit, elle évoque les différentes décisions judiciaires rendues en sa faveur (tribunal administratif, tribunal du travail, cour d’appel). La réponse de la banque arrive le 14 février 2019 en ces termes : « Prenant compte de la teneur de cet arrêt, nous vous invitons à vous présenter à la Direction des ressources humaines de la banque le premier jour ouvrable suivant la réception de la présente ». La banque est-elle revenue à de meilleurs sentiments ? Va-t-elle enfin instaurer la paix des braves ou poursuivra-t-elle sa fuite en avant en usant de manœuvres tendant à éloigner madame Niodogo de la banque ? Pour l’heure, il y a des faits qui interrogent. En effet, dès son retour à la banque et suite à un entretien de réintégration tenu le 26 février dernier, madame Niodogo est informée que « dans le cadre de la redynamisation des portefeuilles des conseillers clientèle et pour répondre à la stratégie groupe, la BICIA-B a procédé à une réorganisation des portefeuilles des CCP qui a prévalue à une vague d’affectations de CCP vers le Back Office au sein de la banque. A ce jour, le besoin qui reste identifié est un poste de CCP à l’agence de Banfora ». Le lendemain 27 février, son affectation lui est en effet notifiée : « Nous vous informons que vous êtes affectée comme chargée de clientèle privée (CCP) à l’agence de Banfora, à compter du 4 mars 2019. La note est signée du secrétaire général Bakoulé Dantioko et de la directrice des Ressources Humaines Eulalie Belemlilga. Cette mesure va-t-elle dans le bon sens, au regard des éléments de contexte ? En effet le différend traine depuis plus de huit ans. Pas de salaire versé comme début de règlement, au contraire, l’exécution de la décision judiciaire s’y rapportant se heurte à une véhémente résistance de la banque.* Une affectation en plein milieu scolaire sans allusion à la situation des enfants et de la famille. Pas de communication non plus sur les conditions de transport et de séjour au lieu d’affectation. En somme, on a là les conditions d’une affectation-punition. On aurait pu croire qu’avec le changement de staff (directeur général, secrétaire général), on s’orientera désormais vers un scénario d’apaisement. Mais non. Nous sommes plutôt en présence d’un scénario répressif. Quelle sera la suite de cette affaire ? Pour l’heure, elle est entre les mains des deux parties. Mais on en saura sans doute plus dans les jours qui viennent.
C’est le lieu pour les travailleurs de la banque à travers leurs organisations représentatives de s’impliquer pour un règlement honorable de cette affaire qui engage leur crédibilité. Reste à savoir ce qui en reste des valeurs de solidarité et de lutte après toutes les épreuves subies pendant la dure période de Luc Vidal. Ils ont la justice et le droit de leur côté, il dépend d’eux que l’opinion publique se réveille et leur apporte l’appui nécessaire. L’affaire Niodogo Djelika est assurément un symbole de persévérance dans le combat pour la justice et la liberté d’organisation et d’action des travailleurs. La bonne dame a porté héroïquement ce combat, avec le sentiment d’avoir été abandonné par ses camarades. On peut comprendre qu’en ces moments de terreur, certains aient eu peur de bouger, pour ne pas perdre leur emploi. Mais jusqu’à quand et à quel prix va-t-on continuer à courber l’échine. Comme il est proclamé dans l’hymne du Wassoulou, « si tu ne peux protéger les faibles et braver l’ennemi, donne ton sabre de guerre aux femmes qui t’indiqueront le chemin de l’honneur. » Des phrases fortes qui donnent à réfléchir et invitent surtout à l’action.

Par Germain Bitiou NAMA

* Le compte de la banque logé à la Sonaposte a même été saisi par voie d’huissier !


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