RTB : Un trou de 241 millions fcfa à l’Agence comptable. Le caissier principal épinglé

Publié le mardi 12 mars 2019

C’est certainement l’un des plus gros scandales financiers de l’histoire de la Radiodiffusion-Télévision du Burkina (RTB). Un manquant de 241 millions francs cfa vient d’être découvert dans la caisse de l’Agence comptable.

Vendredi 15 février 2019 aux environs de 19h. Nous recevons un appel : « Votre prochaine parution c’est pour quand ? » C’est le 25, dans 10 jours, avons-nous répondu. « J’ai un scoop à vous passer. Mais je ne suis pas sûr que d’ici votre parution le sujet ne soit déjà traité… » Après ces tournures, l’informateur nous décline l’objet de son appel. « Il y a eu un détournement de plus de 200 millions à l’Agence comptable de la RTB. L’auteur a été interpellé et gardé au commissariat central de police de Ouagadougou. Vous avez les moyens de creuser davantage. » La source nous donne le nom (que nous préférons taire) de l’agent incriminé et de sa filiation. « C’est le fils de (…), un ancien travailleur de la RTB à la retraite. C’est triste » lâche-t-il.
Dès le lundi, nous passons quelques appels. Certains agents de la RTB contactés, ne semblaient pas être au courant de l’affaire.
Malgré tout, ils nous fournissent des contacts utiles. Le mardi, nous nous rendons à la télévision nationale. Malheureusement, nous frappons ce jour à la mauvaise porte. Après avoir décliné l’objet de notre passage, le responsable nous demande : « Vous n’avez pas lu la presse ? Il y a un communiqué relatif à cette affaire. » Sur le champ, il prend le journal Sidwaya et nous montre l’élément. Effectivement, on y lit ceci : « Communiqué : Suite à un contrôle effectué par la comptabilité de la Radiodiffusion-Télévision du Burkina sur les opérations de son cassier principal, un manquant de caisse a été constaté. En attendant que les corps de contrôle fassent un contrôle approfondi, le caissier principal a été interpellé et le procureur du Faso a été saisi. Le directeur général de la RTB tient à rassurer l’opinion que toutes les dispositions seront prises pour que la RTB puisse recouvrer la totalité de ses droits. » Notre responsable de service se dit alors « désolé » de ne pas pouvoir nous en dire plus. Dans l’immédiat, nous nous dirigeons vers la direction générale de la RTB logée dans le bâtiment LONAB au centre-ville. Sans trop de protocole, Pascal Yemboini Thiombiano, directeur général de la RTB, nous reçoit. Il n’en dira pas plus que ce qui est déjà dans le communiqué. Sauf quand nous évoquons le montant de plus de 200 millions qui serait en jeu. « Sur le montant, je ne peux me prononcer. D’autant qu’on est en train d’approfondir les audits et qu’on va étendre sur une longue période », précise M. Thiombiano, qui est resté disponible à nos différentes sollicitations. Ici, il y a trois hypothèses possibles : soit le montant est confirmé, soit il est revu à la hausse ou à la baisse, après enquête approfondie. Les agents de l’inspection générale des finances (IGF) sont donc à pied d’œuvre sur la question.

Ecart entre les chiffres communiqués par le caissier principal et les versements effectués au Trésor public

Déjà, une source, qui a tenté de nous joindre quand nous étions dans les locaux de la télévision nationale, attendait. Après avoir pris congé du DG de la RTB, nous partons à sa rencontre dans un quartier périphérique de Ouaga. Celle-ci nous livre des informations dont nous disposions déjà. Elle se livre tout de même à quelques réflexions : « le petit » ne peut détourner seul le montant indiqué. « Il y a certainement d’autres personnes dans le coup. » Sur le champ, elle appelle une connaissance dans le domaine de la comptabilité pour comprendre comment fonctionne une Agence comptable.
A partir de quel montant le caissier doit effectuer le versement ? Dans quel intervalle de temps ? Comment se fait le contrôle de sa hiérarchie ? A la lumière des informations reçues, son opinion est faite : il serait difficile pour le caissier de détourner autant d’argent sans qu’on le découvre à temps. Avant de se séparer, la source nous laisse un numéro de téléphone. « Appelle-le. Il pourra bien te renseigner. »
En effet, si c’était du PMU, on aurait dit qu’il a misé sur le bon cheval. Cette personne que nous avions contactée après a, en effet, livré de très bons renseignements. Bref, la source nous revient plus tard pour nous donner le montant exact. « C’est 241 millions fcfa » dit-elle. Un montant confirmé par une autre source.
C’est lors du dernier contrôle de l’année 2018 effectué en début février 2019 que l’affaire a éclaté. Il a été constaté un écart entre les chiffres communiqués par le caissier principal et les versements effectués au niveau du Trésor public. Un trou de 241 millions de fcfa. Autrement dit, l’argent censé être versé au Trésor ne l’a pas été en réalité. Mais l’intéressé clame son innocence. La police a fait une perquisition à son domicile. Une certaine somme d’argent (moins de 500 000 fcfa) aurait été découverte en plus de deux visas pour l’étranger. Nous n’avions pas été en mesure de recouper ces informations à la police.

Des journaux à souches auparavant disparus ?

Pour rappel, la RTB est un établissement public de l’Etat. De ce fait, elle a deux tutelles. La tutelle financière qui est le ministère de l’économie, des finances et du développement (MINEFID). Le ministère de la communication assure la tutelle administrative. L’Agence comptable est rattachée au MINEFID, elle est chargée de l’encaissement, du recouvrement et du versement au Trésor des fonds générés par la RTB. La direction commerciale et marketing qui est rattachée au ministère de la Communication s’occupe du volet commercial. C’est elle qui établit entre autres les factures. Mais les paiements (en numéraire ou par chèque) se font à l’Agence comptable qui délivre les reçus ou quittances de paiement aux clients. L’argent récolté, ainsi que celui provenant des recouvrements effectués, sont gardés auprès du caissier principal. Selon certaines informations, auparavant, des contrôles réguliers se faisaient auprès du caissier principal. Dès lors que la vérification est faite, l’argent est récupéré et versé au Trésor. Il y aurait eu un changement dans la procédure. Et cela, depuis Moussa Traoré, l’Agent comptable (en chef) nommé par le Conseil des ministres du 20 juillet 2016. L’argent est détenu auprès du caissier principal et n’est plus régulièrement versé au Trésor. Difficile donc de savoir si le versement est effectif. Lors d’un contrôle antérieur, il a été constaté l’absence de deux journaux à souche. Le caissier principal dira tout simplement que ces documents sont perdus. M. Traoré lui aurait alors demandé une lettre d’explication. L’histoire n’aurait pas eu de suite. La hiérarchie a-t-elle été négligente ? Nous avions tenu pour cela à échanger avec l’Agent comptable, Moussa Traoré. L’homme avait visiblement l’air triste. Dix-huit années en tant qu’Agent comptable. Mais c’est la première fois qu’il rencontre une telle situation, confie-t-il. Nous avions voulu en savoir au sujet des journaux à souche et de la procédure qui aurait changé sous son magistère. Le vendredi 22 février dernier, il nous donne rendez-vous à son bureau à 17h 30 afin « [qu’il] comprenne mieux » selon sa réponse à un de nos messages SMS. Manifestement, il était peiné par rapport à nos préoccupations. Malgré notre insistance, il n’a ni démenti ni confirmé l’information sur la disparition des journaux à souche. « L’affaire est en Justice se contente-t-il de dire. On en reparle après. » Sauf que quand la suspicion s’installe et perdure, il est difficile de s’en défaire après.

Par Basidou KINDA

Pendant notre enquête, un journaliste de la télévision nationale nous confiera : « la RTB c’est une boîte des affaires. » Chacun profite de sa position pour faire des deals sur le dos de la radio-télé nationale. Ces propos nous ont rappelé une enquête que le confrère Courrier confidentiel avait réalisée en juin 2017 sous le titre : « Parc automobile de la RTB, des malversations financières ? » On y apprenait que pour l’entretien et la réparation, « certains véhicules, supposés avoir été réparés, semblent ne l’avoir jamais été. Ils sont toujours en panne, garés à l’intérieur des sièges de la télé et de la radio ou mis à la vente aux enchères. » Ainsi, du fait de la gravité des faits, indique le confrère, l’Autorité supérieure de contrôle de l’Etat et de la lutte contre la corruption (ASCE/LC) avait adressé une correspondance à la gendarmerie afin qu’elle enquête sur l’affaire aux « relents suspects ». L’histoire laissait percevoir une complicité entre des responsables du parc automobile et le garagiste. C’est dire, que Pascal Yemboini Thiombiano, DG de la RTB, a du pain sur la planche.

BK


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