Yirgou dans le cynique jeu des pertes et profits

Publié le mercredi 20 février 2019

Nous n’avons nullement l’intention de remuer le couteau dans la plaie. Il est cependant indécent de fermer les yeux sur un phénomène de cette nature. Une violation inacceptable du droit à la vie qui choque tant par son caractère de masse que par l’incroyable barbarie qui l’a accompagnée. Voilà plus de quarante jours que la chasse à la communauté peule a commencé à Yirgou. Elle s’est poursuivie dans plusieurs campements peuls et il est difficile de dire qu’elle a aujourd’hui pris fin. Le collectif contre l’impunité et la stigmatisation des communautés en a livré un bilan dont il faut ici saluer la rigueur, la minutie, la précision et aussi la traçabilité. 210 victimes parfaitement identifiées à la date du 1er février, jour de la conférence de presse.
Du côté de l’Etat, les chiffres publiés depuis les premiers moments des massacres sont restés les mêmes. De deux choses l’une. Soit l’on dispose de nouveaux chiffres auquel cas on est en droit de s’interroger sur les raisons de leur rétention, soit il n’y a pas d’autres chiffres et on peut penser que le dossier s’est refermé sur les 46 cas identifiés par la partie étatique. Dans l’un ou l’autre cas, on ne perçoit pas un intérêt réel et pressant autour de la question. Pire, plus de quarante jours après, et bien que les responsables de ces tueries soient connus (il s’agit de Koglweogo de la zone qui ne s’en cache pas d’ailleurs), aucune mesure conservatoire n’a été prise à leur endroit. Quelqu’un peut-il nous dire qu’est-ce qui justifie un tel laxisme ?
Yirgou n’est pas en la matière le seul cas. A Nafona, aucune arrestation n’a été opérée suite au meurtre des deux policiers. Idem à Zoaga où un différend entre prétendants au trône a causé quatre morts. Parmi ces derniers, on compte l’ancien maire de la commune qui, selon toute vraisemblance, n’était en rien impliqué dans cette querelle. Les membres de sa famille ont publiquement déclaré que faute de réaction de l’Etat sous huitaine, ils risqueront leur vie pour venger leur parent. Voilà où conduit l’impunité. Quand on a perdu toute illusion de bénéficier de la protection de l’Etat, alors on se défend comme on peut. C’est peut-être cela l’explication de la série d’attaques aux allures de représailles les jours qui ont suivi le drame de Yirgou, dans les localités de Gasseliki le 10 janvier (12 morts), de Sikiré le 27 janvier (10 morts), de Kain-Ouro dans la nuit du 3 au 4 février (14 morts).

« Nous sommes certes en situation de guerre mais la pire des choses est que par notre silence pour ne pas dire notre caution, on en vienne à faucher des innocents, simplement parce que faire dans le détail c’est compliqué »

Suite à ces attaques, le haut commandement militaire a annoncé une contre-offensive qualifiée d’énergique dans les provinces du Yatenga, du Lorum et de la Kossi, contre-offensive dont le bilan annoncé est de 146 morts. Le communiqué qui ne fait pas état de prisonniers interroge. Dans une opération combinée, de l’air et de terre, il est quand même étonnant qu’on ne se soit pas soucié de faire des prisonniers. Cette situation est de nature à crédibiliser les informations qui circulent et faisant état d’exécutions sommaires de personnes qu’on aurait rassemblé dans des villages. Vrai ou faux, l’histoire nous instruira peut-être. Il importe cependant que la presse puisse accéder aux informations, en particulier celles concernant les situations d’engagements, les terrains d’affrontements et si possible les modes opératoires, bien entendu dans les limites du possible. On reste en effet dubitatif sur le nombre aussi impressionnant de terroristes abattus dans une même foulée et dans trois départements différents, sauf à imaginer qu’il s’agit d’individus ayant violé le couvre-feu, conséquence de l’état d’urgence. Dans cette hypothèse aussi, le bilan pose quand même problème en ce qu’il laisse à penser que l’on n’a pas fait dans le détail.
Nous sommes certes en situation de guerre mais la pire des choses est que par notre silence pour ne pas dire notre caution, on en vienne à faucher des innocents, simplement parce que faire dans le détail c’est compliqué. N’oublions pas qu’il ne s’agit pas d’une guerre classique. L’ennemi est le plus souvent invisible. C’est une situation qui alimente le soupçon, la délation pas toujours fondée et en définitive la méfiance généralisée. C’est pourquoi, les vies doivent être autant que faire se peut épargnées, seul moyen de séparer la bonne graine de l’ivraie !

Par Germain Bitiou NAMA


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