Terrorisme : Une stratégie de la tenaille et de la terre brûlée

Publié le mercredi 20 février 2019

On commence à voir clair dans la stratégie des terroristes. Après avoir installé la tête de pont au nord, ils ont basculé au nord-ouest vers la frontière de la Côte d’Ivoire et à l’Est dans le corridor nigérien et togolais. Avec quelques incursions dans le sud-ouest sur une partie du corridor ghanéen. Ils utilisent la tactique du harcèlement des forces de défense et de sécurité, n’hésitant pas à semer la mort au sein de paisibles populations. Objectif visé, semer le doute quant à la capacité de l’Etat à protéger les populations. Alors question. A qui profite ce désordre ? Qui manipule ces jeunes gens qui sèment le chaos dans un pays auquel ils disent appartenir ?

La forme des attaques, les cibles et les lieux ont évolué, analyse Ouézen Louis Oulon, responsable de BLM, une structure qui sensibilise dans plusieurs pays sur les enjeux sécuritaires face au phénomène du terrorisme. Les actes terroristes indique-t-il ont commencé dans la partie sahélienne, allant du Nord à l’Ouest en passant par l’Est. Le front Est est devenu aujourd’hui une zone de guerre. Le front Nord-Sahel l’est depuis presqu’un an. Le danger se porte vers l’Ouest et même le Sud-Ouest et le Centre-Nord où des zones comme Tougan et Kongoussi sont touchées. Seul le Sud est pour le moment épargné. La progression de la bande rouge tend vers un encerclement du pays.
A voir comment les terroristes s’installent, ils profitent de l’absence ou de la faiblesse du développement dans ces zones-là. Ils profitent par exemple du mauvais état des routes pour dissimuler des bombes. Selon des témoignages rapportés par Ouezzin Louis Oulon, les ouvriers d’une société minière dans la zone de l’Est qui étaient en train de réfectionner une route ont reçu des menaces. Tant que la route est dans un mauvais état, ils en profitent.
En regardant aussi les cibles des attaques, on remarque qu’elles ont changé. D’abord, c’était des militaires. Mais depuis un certain temps, les civils sont directement ciblés et tués. Autre élément inquiétant dans l’évolution du phénomène, c’est le fait que les écoles ont devenues des cibles. On a franchi la barre de mille écoles fermées. L’année dernière le gouvernement avait trouvé la parade en organisant des sessions spéciales pour les élèves de la zone du Sahel. Ce qui se passe aujourd’hui, c’est que les écoles n’ont même pas dispensé de cours. Il n’est donc pas question d’examen dans ces conditions. On en est à se demander quelles seront les prochaines à fermer. Cette question de fermetures d’écoles pourrait amener les populations à se révolter contre le pouvoir. Il n’est pas exclu que ce soit aussi l’un des objectifs des terroristes.
Jusque-là les représentants de l’Etat, les préfectures, les mairies n’étaient pas visés. C’est à présent chose faite. On ne voyait pas des attentats à la voiture piégée. On a désormais l’attaque de l’Etat-major général des armées (le 2 mars 2018). Il faut craindre une escalade dans l’élargissement des cibles.
L’exemple nigérian est en train de faire tâche d’huile chez nous. Quand ils s’en prennent aux civils, quand ils s’attaquent aux marchés bondés de monde, il n’y a plus que les attaques à la ceinture explosive que nous n’avons pas vues. Mais les conditions pour ce faire ne sont-elles pas déjà réunies ? « Ce n’est pas de gaité de cœur que je le dis, mais on a vu comment les choses évoluent ailleurs » regrette Louis Oulon. Maintenant que les gars s’en prennent aux symboles de l’Etat, des gendarmeries et des commissariats mis en ruine, « on a l’impression de tendre vers une rébellion ou une sécession ». Bien évidemment, c’est terrible de dire des choses pareilles Mais quand l’Etat ne peut aller dans certains endroits, que des commis de l’Etat soient interdits d’accès à certaines zones, on est bien dans un cycle très dangereux.

Pas de message précis, mais il y a message quand même

Naturellement on est enclin à croire à une main politique. Mais que ce soit le cas ou pas, une chose est certaine, « c’est une politique qui est en train de se mettre en place ». Qui en est l’instigateur ? Difficile d’en donner le nom. Mais de toute évidence, le Burkina ne pouvait pas être éternellement à l’abri dans un environnement aussi trouble. Il se pourrait qu’ayant longtemps soutenu, hébergé et nourri tous ces acteurs de la crise au Mali, au Niger ces derniers aient envie de retourner l’ascenseur à la main nourricière. Question de redevabilité ! Difficile d’affirmer qu’il y a là une stratégie de reconquête politique. Il reste tout de même que beaucoup le pensent tout bas. Surtout que le bras politique national des anciens dignitaires ne manque pas de donner des signaux suspects. En faisant croire par exemple qu’il suffit qu’ils retrouvent le trône pour que tout ça s’arrête. Comment décrypter autrement la rengaine obsessionnelle sur la réconciliation nationale quand toute cette agitation montre qu’elle ne concerne en fait que ceux qui ont perdu leurs rentes de situation. Tout se passe comme si nous sommes en plein chantage politique avec l’alibi terroriste comme mode opératoire.

Le côté laxiste du système sécuritaire

Le responsable de BLM, exprime son désarroi sur la question. « Je suis peiné, et souvent je doute. Je me demande si on s’inspire des autres pays. Nous vivons comme s’il n’y avait pas de guerre. Pourtant nous sommes bien en guerre. » Trois exemples à titre illustratif : « Je quitte Pô pour Ouaga. A la sortie de la ville, contrôle gendarmerie : « votre péage, monsieur ! » Rien d’autre. Pourtant c’est une route internationale qui relie le Ghana au Burkina. Deuxième exemple, à Ouaga : « Bonjour, contrôle police. Votre assurance, votre visite technique… C’est Ok. Bonne journée monsieur. » Personne ne regarde dans le coffre du véhicule. Le troisième exemple, vous pouvez rouler de Ouaga à Bobo, on ne va jamais ouvrir le coffre de votre voiture. Seuls les gros camions, les cars parce que quelqu’un n’est pas en règle, on va pouvoir le délester de 1000 fcfa. « On ne va pas assurer la sécurité en contrôlant la visite technique. Aucun terroriste ne va mettre des bombes dans sa voiture et ne pas avoir ses papiers. Voilà le côté laxiste du système sécuritaire. » Si le contrôle était rigoureux, il y avait de la chance que les auteurs de la voiture piégée de l’Etat-major soient épinglés avant leur forfait.
Le ministre de la sécurité devrait être très regardant sur ces détails. On retient tout de même que depuis le début de ce mois de février, on parle de contre-offensive des forces de défense et de sécurité qui aurait permis d’engranger des succès. Au sein de l’opinion publique, les sentiments sont certes partagés. Il est admis que la communication en temps de conflit peut poser problème, à fortiori en tant de guerre. Il appartient cependant à l’autorité de rassurer l’opinion par une information claire et précise afin de dissiper les doutes sur la régularité des opérations et le respect de la présomption d’innocence.

Par Basidou KINDA


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