Christophe Marie Joseph Dabiré : Un Premier ministre formaté à l’ombre de glorieux… cadets.

Publié le mercredi 20 février 2019

Il s’appelle Dabiré Joseph Marie Christophe Metuorman. Il vient d’être nommé, le 21 janvier dernier, au poste de Premier ministre du Burkina Faso. C’est le deuxième Premier ministre depuis l’accession de Roch Marc Christian Kaboré à la présidence. Il prend ainsi la suite de Paul Kaba Thiéba, nommé le 6 janvier 2016 et démissionnaire après trois années plutôt mouvementées. La rumeur, en 2016, avait laissé penser que le poste allait être attribué à Rosine Sori-Coulibaly. La presse burkinabè s’était emballée et la rumeur était devenue une information quasiment avérée. Sauf qu’elle n’était pas fondée. Quand Thiéba sera nommé, la presse burkinabè évoquera une « surprise du chef » ; « son nom n’était apparu dans aucun des pronostics pour ce poste ». Effectivement. Que dire alors de la nomination de Dabiré ? Si Thiéba venait de Dakar où il était en poste à la BCEAO, Dabiré, quant à lui, vient de Ouaga où il a été en poste au sein de l’UEMOA jusqu’à mi-2017. Mais ce n’est pas, pour autant, une figure majeure de la vie politique burkinabè. Loin de là. Et pourtant… !

Ce n’est pas une figure majeure, mais c’est une figure ancienne. Et la première surprise, c’est l’âge du capitaine : il a eu 70 ans le 27 août dernier. Autant dire que nous sommes de la même génération et que, du même coup, nous avons vécu les mêmes événements au Burkina Faso et en Afrique au cours des 30 dernières années. Il ne m’a pas fallu longtemps pour retrouver la trace de Dabiré. Nous nous sommes rencontrés au printemps 1989 alors que je dirigeais Jeune Afrique Economie et qu’il occupait le poste de directeur général de la Coopération au sein
du ministère du Plan et de la Coopération. La Rectification n’avait pas encore deux ans. Le Front populaire venait d’organiser sa première session ordinaire. Blaise Compaoré m’avait reçu en tête-à-tête le 18 juin de cette même année 1989. Pour m’expliquer qu’il voulait « aller au-delà de ce que nous avions déjà réalisé ». Il avait ajouté : « Le Front populaire n’est que la continuité de la Révolution. Nous n’avons jamais nié notre passé. Nous avons toujours cité le DOP [le Discours d’orientation politique du 2 octobre 1983, la bible de la Révolution]. Nous assumons notre passé sans problème. Un événement, aussi douloureux qu’il soit [il s’agissait de l’assassinat de Thomas Sankara] ne peut être une entrave morale ou spirituelle à la marche en avant du processus révolutionnaire ».

Au Plan et à la Coopération sous l’autorité de Pascal Zagré

A Washington, George Bush, ancien patron de la CIA, avait pris la suite de Ronald Reagan à la Maison-Blanche. A Berlin, le mur n’était pas encore tombé. A Paris, François Mitterrand entamait tout juste la deuxième année de son second septennat et ce n’est que l’année suivante, en 1990, qu’il prononcera son « discours de La Baule ». A Ouaga, cet été-là, j’ai donc fait la connaissance (très brève) de Dabiré. Il était un des trois DG du ministère du Plan et de la Coopération, un ministère mis en place en octobre 1987, à la suite de la Rectification. Henri Bruno Bessin en était alors le secrétaire général et, depuis le 25 avril 1989, le ministre n’était autre que Pascal Zagré. Il avait occupé autrefois le poste de directeur de la planification du développement avant de prendre en charge le plus grand chantier de construction jamais entrepris au Burkina Faso : le barrage hydro-électrique de la Kompienga.
Zagré, économiste formé au Sénégal, en France et aux Etats-Unis, deviendra un ami très proche, m’accablant de notes, de rapports, d’analyses, de commentaires, de messages m’invitant à « débattre » de questions multiples et diverses : la maîtrise de l’énergie ; l’exploitation des ressources halieutiques sur les côtes africaines ; le droit pour le Burkina Faso de posséder une flotte maritime ; la problématique de la production, du transport, de la distribution d’énergie électrique, etc. Nous resterons constamment en contact. Ayant quitté le gouvernement, il présidera la mission ministérielle chargée de négocier le premier PAS et sera aussi un des meilleurs analystes des risques liés à la dévaluation du franc CFA. J’ai encore dans mes archives son volumineux rapport sur le premier programme d’ajustement structurel signé par le Burkina Faso dans lequel il ne manquait pas de prendre en compte « les intrigues de palais », « les poussées revendicatives des travailleurs », « le souci de réconciliation nationale ». De cette expérience, ce travailleur infatigable tirera un livre : « Les Politiques économiques du Burkina Faso. Une tradition d’ajustement structurel », publié par Karthala en 1994. L’évolution du Burkina Faso lui posait problème. Il écrivait alors : « On constate dans ce pays, depuis un certain temps, un laisser-aller, sinon l’abandon pur et simple de l’observance de certains principes chers à cette partie d’Afrique et qui fait encore la fierté des Burkinabè dignes de ce nom, à savoir la sobriété et la modestie. L’homme intègre succombera-t-il à la tentation de la corruption, au comportement ostentatoire ? ».
En août 1994, il sera invité à l’université de Boston dans le cadre du Hubert H. Humphrey Fellowship Program. Il était parti avec une cantine bourrée de projets. Nous nous téléphonions régulièrement : il avait été nommé coordonnateur de la préparation des travaux du Sommet France-Afrique. Début septembre 1996, il était, me disait-il, « mal foutu ». Il est mort peu de jours après ; il avait 45 ans. Ses projets sont restés dans sa cantine ; ses craintes quant aux dérives de la société burkinabè se sont, elles, révélées exactes.
Dabiré, économiste formé à Lomé, Bordeaux et Lille, né à Wizin, dans le Sud-Ouest du Burkina Faso (actuelle province du Ioba), à la frontière avec le Ghana, fils de Dabiré Raphaël Metuorman, infirmier décédé en 1996 à l’âge de 80 ans, scolarisé à Bobo-Dioulasso, a donc servi sous Zagré qui, le 10 septembre 1990, sera remplacé au ministère du Plan et de la Coopération par Frédéric Assomption Korsaga. Korsaga ne restera que peu de temps au Plan et à la Coopération : le 16 juin 1991, il sera nommé numéro 2 du gouvernement en charge des Finances et du Plan, derrière Roch Kaboré nommé ministre d’Etat, en charge de la Coordination de l’action gouvernementale (un quasi Premier ministre !). Le plan, quant à lui, n’était plus qu’entre les mains d’un secrétaire d’Etat. Entre temps, deux figures majeures de la Révolution, le commandant Jean-Baptiste Lingani et le capitaine Henri Zongo, auront été fusillés, dans la nuit du 18 au 19 septembre 1989, après avoir été condamnés à mort par un tribunal militaire pour avoir voulu « restaurer un pouvoir fasciste » et être fustigés comme des « réactionnaires, anti-démocratiques, anti-populaires ». L’homme qui aurait fait capoter ce coup force était Gilbert Diendéré, alors patron des commandos de Pô.

Un premier patron qui deviendra un Premier ministre : Youssouf Ouédraogo

C’est en 1984 que Dabiré avait rejoint le ministère de la Planification et du Développement populaire (c’était alors son intitulé). Il y occupait les fonctions de directeur des Etudes et des Projets. Son patron était alors Youssouf Ouédraogo.
Ouédraogo était lui aussi un économiste. On a dit longtemps qu’il était « le meilleur économiste du Burkina Faso ». Ce qui était restrictif et avait le don de l’exaspérer. Formé à Dijon, il était revenu en Haute-Volta à la veille de la Révolution. Qui le propulsera à la présidence comme chargé de mission pour les affaires économiques auprès de Sankara avant d’être nommé, dès le 31 août 1984, dans le premier gouvernement du Burkina Faso (nouvelle dénomination du pays cette année-là), ministre de la Planification et du Développement populaire. Sankara avait pour habitude de renouveler le gouvernement, chaque année, en août.
Le « camarade » Youssouf Ouédraogo fera partie de ceux qui conserveront leur portefeuille en 1985, en 1986, en 1987 (mais cette fois le caractère « populaire » du « développement » n’était plus dans l’intitulé). Compaoré, prenant la suite de Sankara, le conservera jusqu’à son remplacement par Zagré le 25 avril 1989. Ouédraogo sera alors nommé président du Conseil révolutionnaire économique et social (CRES) avant d’être élu député de sa province natale, le Bam, sur la liste du parti présidentiel : l’Organisation pour la démocratie populaire et du Mouvement du travail (ODP-MT).
Le 20 juin 1992, Dabiré quittera son poste de DG au ministère de la Planification et du Développement. Il sera appelé au gouvernement, au portefeuille de la Santé, de l’Action sociale et de la Famille, alors que Youssouf Ouédraogo était nommé au poste de Premier ministre, une fonction qui avait été supprimée, en Haute-Volta, par le colonel Saye Zerbo en 1980 (mais que Sankara assumera du 19 janvier au 17 mai 1983 au temps du Conseil de salut du peuple). Youssouf Ouédraogo me disait, en 1993, que la Révolution a été, pour lui, « un héritage positif ». « Chaque pays, me précisera-t-il, a sa culture, chaque pays a son propre rythme et ses valeurs fondamentales. Quelle que soit la dynamique d’un système de gouvernement, elle est toujours teintée par les valeurs fondamentales du pays. Pour ce qui nous concerne, c’est d’abord le travail émancipateur. C’est ensuite la rigueur et la volonté de réussir. Et de pouvoir mobiliser, rassembler le peuple pour aller dans une direction qui lui permette de s’émanciper, de résoudre ses problèmes fondamentaux à partir, essentiellement, de ses propres moyens et de sa propre mobilisation ».
Youssouf sera, quand il quittera la primature, ambassadeur à Bruxelles avant de revenir au gouvernement en 1999 comme ministre des Affaires étrangères (avec, par la suite, le titre de ministre d’Etat). Le Burkina Faso était mis au ban de la « communauté internationale » à la suite de « l’affaire Norbert Zongo » et allait se trouver confronter à la première crise ivoirienne qui lui permettra de se replacer dans le jeu diplomatique franco-africain. Youssouf assumera ce rôle de patron de la diplomatie pendant neuf ans, avant d’être remplacé par Djibrill Bassolé. Il rejoindra alors la BAD comme conseiller spécial du président Donald Kaberuka. Il est mort prématurément – il n’avait pas encore 65 ans – le samedi 18 novembre 2017.

Ministre dans les gouvernements Kaboré et Ouédraogo

Dans le gouvernement de Youssouf Ouédraogo, Roch Kaboré était alors le premier des ministres avec le titre de ministre d’Etat, en charge des Finances et du Plan. Dabiré conservera son poste quand, le 22 mars 1994, Roch Kaboré formera son premier gouvernement, ayant accédé à la primature au lendemain de la dévaluation du franc CFA. Il sera encore à la Santé quand Kadré Désiré Ouédraogo prendra la suite de Roch Kaboré en février 1996. Lors du remaniement du 10 juin 1997, il sera nommé ministre de l’Enseignement secondaire, supérieur et de la Recherche scientifique alors que le Premier ministre demeure Kadré Désiré Ouédraogo. Ce n’est qu’à l’arrivée à la primature d’Ernest Paramanga Yonli, en novembre 2000, que Dabiré quittera le gouvernement (il a été alors remplacé par le professeur Laya Sawadogo).
Kadré Désiré Ouédraogo a été, lui aussi, un premier ministre venu d’ailleurs. Il occupait le poste de vice-gouverneur de la BCEAO à Dakar quand il a été appelé à la primature. C’était un homme neuf sur la scène politique burkinabè, éloigné des luttes politico-militaires de la Révolution et de la Rectification. Lors de sa nomination, il n’avait d’ailleurs pas manqué d’affirmer n’appartenir à aucun parti (mais il sera candidat à la députation, sur la liste du CDP, dès 1997). Formé à Ouaga, Lyon, Paris (il est notamment diplômé de HEC), il a mené l’essentiel de sa carrière à l’international : la CEAO tout d’abord, puis la Cédéao et la BCEAO avant d’être nommé au poste de Premier ministre.. Effacé et discret, Ouédraogo voudra changer la donne burkinabè. « Le temps des idéologies est révolu », dira-t-il ; « la priorité étant le développement […] et le bien-être des populations ». Le tonitruant « La patrie ou la mort, nous vaincrons » de la Révolution laissera la place au triptyque « Unité-Progrès-Justice ». Mais « l’affaire Norbert Zongo » puis la crise politique ivoirienne vont le contraindre à adopter un profil bas, éloigné de ses ambitions initiales en matière de développement économique et social. A la fin de l’année 2000, il cédera la primature à Ernest Paramanga Yonli et sera nommé ambassadeur à Bruxelles avant d’obtenir le poste de président de la Commission de la Cédéao.

Député CDP quand Kaboré préside l’Assemblée nationale

Dabiré, ayant quitté le gouvernement en même temps que Kadré Désiré Ouédraogo, va siéger à l’Assemblée nationale. En fait, Dabiré a été élu dès les législatives du 11 mai 1997, fondatrices du CDP puisque, pour la première fois, des primaires avaient été organisées au sein du nouveau parti présidentiel et que, du même coup, 56 députés sortants avaient perdu leur mandat avant même le vote des électeurs. Dabiré fera partie de ces ministres technocrates qui vont se convertir à la politique. Il sera élu dans le département de Dano, Dano étant le chef-lieu de la nouvelle province du Ioba, dans le Sud-Ouest du Burkina Faso. Il sera réélu député, toujours dans les rangs du CDP, lors des législatives du 5 mai 2002 et obtiendra la présidence de la commission des Finances et du Budget (Comfib).
Le CDP a été créé en février 1996, résultant de l’absorption, par l’ODP-MT de huit groupuscules politiques plutôt gauchisants, appartenant à la majorité présidentielle.
Se réclamant de la sociale-démocratie, le CDP avait ainsi été créé à la veille de l’arrivée de Kadré Désiré Ouédraogo à la primature.
Dabiré va siéger à l’Assemblée nationale tout au long de la troisième législature de la IVè République alors que le perchoir était occupé par Roch Kaboré. En 2007, il sera nommé commissaire chargé du département du marché régional, du commerce, de la concurrence et de la coopération de l’UEMOA. Du même coup, il se retrouvera en marge de l’évolution politique et sociale du Burkina Faso. C’est en mai 2017 qu’il quittera l’Uemoa. Son successeur sera Ibrahima Dieme qui décédera l’année suivante, le 8 septembre 2018. Blaise Compaoré et son régime sont tombés à la suite d’une « insurrection populaire » après que son parti, le CDP, ait implosé sous la pression de Roch Kaboré et de Salif Diallo. Une belle transition menée par Michel Kafando va permettre une élection présidentielle qui verra Roch Kaboré l’emporter. Dabiré aura été absent de toutes ces séquences fondatrices de l’émergence d’un « Burkina nouveau ». *
Zagré, les Ouédraogo et Kaboré ont formaté pendant plus de trente ans Christophe Dabiré. Quatre économistes ont été les « parrains » d’un autre économiste. Par ailleurs, il faut relever que le nouveau Premier ministre est l’aîné de ceux qui ont été, au cours des décennies passées , ses « patrons ». Dabiré est né à la fin des années quarante ; Pascal Zagré, Youssouf Ouédraogo, Kadré Désiré Ouédraogo et Roch Kaboré sont nés dans les années cinquante (respectivement 1951, 1952, 1953 et 1957). Est-ce à dire que le « Pays des hommes intègres » manque d’hommes politiques crédibles et compétents pour, qu’une fois encore, on ait recours à un économiste ? Est-ce à dire que le « Pays des hommes intègres » manque de jeunes hommes aptes à assumer la charge du pouvoir alors que, par le passé, il a été géré par des trentenaires et des quadragénaires ?
Ce qu’il faut espérer, c’est que les « parrains » de Dabiré aient laissé en lui un peu d’eux-mêmes. Bien avant d’accéder à la primature, Dabiré prônait « la simplicité » qui « rend disponible pour tous et accessible à tous », mais aussi « la persévérance » qui « permet de relever la plupart des défis » et, enfin, « la rigueur dans le raisonnement, le comportement et les décisions », une rigueur qui, disait-il alors*, « fait la force des hommes qui ne marchandent pas leurs principes ». A deux ans de la prochaine échéance présidentielle, c’est avec impatience que l’on attend de voir Dabiré à l’œuvre.
* Ces principes sont les « enseignements majeurs » que Christophe Dabiré a retenu de sa longue amitié fraternelle avec le professeur Souleymane Soulama, directeur de l’Unité de formation et de recherche du département sciences économiques et gestion (UFR/SEG) de l’université Ouaga II, décédé le 27 février 2010.

Jean-Pierre Béjot,
fondateur de La Dépêche Diplomatique


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