Boxe : Les démons aux portes du noble art

Publié le vendredi 11 mai 2018

La famille de la boxe s’invite sur le ring ! Plus rien ne va. Soupçons de malversations, prise de décisions unilatérales, mises en marge massives d’acteurs, confiscations du patrimoine de la fédération, fin de session en queue de poisson, les coups pleuvent dans tous les sens.

C’est une lettre du Secrétaire général de la fédération de boxe, Abdoulaye Ouédraogo en date du 7 mars 2018 adressée au Ministre des sports et des loisirs qui nous a mis la puce à l’oreille. La correspondance pointe clairement un doigt accusateur sur le président de la Fédé Abdramane Thiéné Koné l’identifiant comme l’unique responsable du malaise qui secoue la Fédération. Et une écrasante majorité des acteurs de la structure semble se solidariser du secrétaire général. Nous avons reçu un document signé par 13 membres fédéraux sur 20 qui suspendent leur participation de la fédération pour réclamer la tenue d’une Assemble générale de tous les dangers. Cette mauvaise humeur a également contaminé les responsables des commissions dont 5 sur 6 ont signé la déclaration. Au niveau des clubs affiliés à la fédé, 22 sur un total de 32, au niveau des districts et ligues 3 sur 5, selon le document en notre possession désapprouvent l’action du président. Même les boxeurs « pros », en occurrence Yoyo, Bombardier, Le python se sont solidarisés des frondeurs. Il en est de même pour le directeur national technique, Yanê Justin Nabié qui écrit au président pour demander que son nom ne soit plus associé aux affaires de la boxe nationale. Malgré le nombre de frondeurs, le président Abdramane Koné dit ne pas perdre son sommeil. Pour lui, la signature de certains pétitionnaires a été obtenue par des moyens illégaux. « On a abusé de certains signataires. On a fait croire au 5e vice président, Nikiéma Boureima qu’il signait un document en relation avec le Conseil de gestion. Le SG adjoint, Céraphin Nama aussi a donné sa signature sans savoir pourquoi. Il y a beaucoup de signataires qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Il faut prendre la liste avec pincette » a relativisé le président. Pour nous faire une idée nette, nous contactons Nama Céraphin. Ce dernier affirme : « j’ai signé la liste. Je suis au courant de tout. Je suis prêt à le dire à qui veut l’entendre ». Boureima Nikiéma 5e vice-président par contre confirme les affirmations du président. « J’ai signé sans vraiment comprendre le fond. Le SG et le trésorier sont venus vers 19h40 mn me disant qu’il voulait ma signature sur une déclaration. Ils m’ont fait savoir que l’entraîneur de mon club qu’ils ont vu s’est engagé à le faire. Cela m’a mis en confiance alors j’ai signé » a-t-il expliqué. Il sied de comprendre que le 5e vice-président ne sait pas lire et qu’à ce titre il se fie à Michel Ouédraogo, l’entraîneur du club dont il est également le président. Contacté, l’entraîneur Ouédraogo visiblement acquis à la cause du président de la Fédé sera plus explicite : « le SG et le Trésorier m’ont touché pour que je signe une motion de défiance du président en place. J’ai écouté leur explication. Mais ce jour-là, le document n’était pas à leur portée. Donc je n’ai pas signé ». Le SG Abdoulaye Ouédroago soutiendra qu’à cette rencontre ils ont cherché à avoir simplement l’accord de principe de l’entraîneur Michel. « Pour la pétition nous avions plusieurs fiches de signature. Selon que vous êtes un membre du bureau, un entraineur, un président de commission, un boxeur…vous n’émargez pas sur la même fiche. La fiche réservée aux entraîneurs quand nous rencontrions le coach Michel avait été envoyée à Koudougou pour y recueillir une autre signature. Par contre nous avions devers nous celle des membres du bureau que nous avons proposée au vice-président qui l’a signée avant de se raviser ». Le vice-président Nikiéma est catégorique, il ne veut pas faire partie des frondeurs. « Quatre jours après ma signature, j’ai rappelé le SG pour exiger que ma signature soit retirée » dira-t-il avant d’ajouter : « mais jusque-là je suis sans nouvelle d’eux ». Pour le SG, la requête est arrivée tardivement. « Nous prenons acte de son souhait, mais le courrier avait déjà été déposé au ministère, nous ne pouvons plus le rattraper » affirme-t-il. Le président Koné qui estime que « ses soutiens » ont été abusés entend voler à leur secours : « je vais porter plainte contre les frondeurs pour faux en écriture et usage de faux ».

Griefs contre le président

La déclaration signée reproche clairement au président de ne concerter personne dans ses prises de décisions, de mal entretenir le matériel, le mobilier et les archives de la structure, de dépenser de la façon la plus irrégulière les fonds de l’institution. Nous avons pu avoir certaines pièces comptables (ou ce qui en tient lieu) reversées par le président pour justifier les dépenses effectuées. Déjà dans la forme, il y a des impairs dans l’approche du premier responsable de la Fédé. Nombre important de décharges ou de reçus comportent son nom indiquant ainsi que c’est lui qui a encaissé l’argent des mains du trésorier pour faire les paiements. Dans une fédération, le président joue le rôle d’ordonnateur. De ce fait, il doit laisser au trésorier général le soin de l’exécution des dépenses. Le président botte en touche ces charges : « Je préfinance nos activités. Dans certains cas ce sont des dons, dans d’autres des prêts. C’est normal qu’on me rembourse pour le deuxième cas ». Un argument qui fait sourire le SG, Ouédraogo : « il fait les dépenses à son bon vouloir, il n’informe personne préalablement et dès qu’on a une entrée d’argent, il racle quasiment tout à titre de remboursement. C’est une fédération. Il est président mais les activités sont arrêtées collégialement. Par ailleurs, la qualité de ses pièces justificatives laisse à désirer ». Parmi ces pièces, se trouvent des décharges qui ne sauraient être éligibles. Les fois où la facture a été fournie, elle comporte des éléments douteux. Nous avons pu obtenir une d’entre elle. Elle est libellée travaux d’imprimerie qui comporte, en rubrique désignation, carte d’invitation, dépliants pour la FBB, banderoles et rapport pour journalistes. Chose curieuse, la facture est affranchie du cachet d’un médecin ! Ces griefs ne perturbent nullement le président Koné. « La facture dont vous parlez je ne la connais ni d’Adam ni d’Eve. J’ai mis le trésorier en contact avec l’imprimeur. C’était à lui de veiller à la bonne qualité de la pièce comptable » se défend-il. Sur la question, l’imprimeur, Patrice Sawadogo balbutie des excuses : « j’ai dû me tromper de cachet ». Et il contre attaque : « mais la faute incombe au trésorier, il aurait dû vérifier avant ». Le SG Ouédraogo, pour révéler les anomalies nous fournit une autre facture du même prestataire pour la même commande. « Nous avons approché le même fournisseur pour vérifier les prix tant ils étaient élevés. Vous allez vous faire vous-même une idée » glisse t-il. Grande surprise, les prix diffèrent. Les cartes d’invitation confectionnées à 1200 F CFA l’unité sur la première facture est à 750 F CFA sur la facture contrôle. La banderole tarifée à 40 000 F CFA ne coûte que 20 000 sur la deuxième facture. Pour le prestataire, le différentiel s’explique par le fait qu’on compare une facture proforma à une facture définitive. Cette version ne convainc pas le SG adjoint, Saidou Ouangraoua, lui aussi frondeur : « ce qu’il dit peut être défendable si les montants de la proforma étaient plus élevés que ceux de la facture définitive. C’est sur la base de la proforma qu’on peut négocier une réduction de prix de la facture définitive. Mais là, c’est le contraire. Les prix sont plus élevés sur la facture définitive. C’est illogique. Il faut une autre explication ». L’imprimeur est catégorique, pour lui le président Koné est tout sauf coupable de surfacturation. Le président s’offusque à son tour : « on m’accuse de surfacturation ? Ça me fait sourire. Ce sont eux qui sont des sans emplois, ce sont eux qui prennent des ristournes sur nos achats. Pas moi. Demandez-leur des explications. C’est le trésorier qui était en contact direct avec le fournisseur. C’est lui qui a pris les factures. Posez-lui la question » a contre-attaqué le président Koné, patron d’une chaine de garages mécaniques auto. Le Trésorier, Rakiswendé Sawadogo nie cette grande implication que son président veut lui donner : « j’ai rencontré l’imprimeur dans le garage du président. Je devais payer, sur son ordre la facture en question. Mais par manque de proforma et de timbre, nous avons été obligé de nous déporter au bureau du prestataire. J’ai payé et c’est tout. C’est le président qui a réceptionné la livraison de la commande, sa signature sur le bordereau le prouve clairement. Qu’on ne m’accuse pas à tort ».

Le SG accuse…

Par ailleurs le SG accuse son président de ne pas fournir les preuves de paiements effectués dans certains cas. L’épisode du paiement de la cotisation annuaire de la Fédération à l’AIBA passe difficilement à la gorge des révoltés de la Boxe. Selon le SG, Ouédraogo, c’est le président lui-même qui a insisté pour aller à la réunion de l’instance à Conakry avec la cotisation dans sa poche refusant le paiement par virement bancaire comme cela est de coutume. De retour de son voyage, il fait comprendre que le président de la Confédération africaine de boxe (CAB) a décidé de prendre en charge la cotisation du Burkina. « Toutefois, le président n’a pas reversé l’argent débloqué, c’est à dire les 390 000 F CFA. Il a aussi été incapable de nous fournir la preuve du paiement de notre cotisation car si le président de la CAB l’avait fait effectivement, l’AIBA nous aurait délivré un acte le prouvant » suspecte le SG de la Fédération. Balayant cette accusation, le président dit avoir reversé ladite somme au Ministère des Sports et loisirs. « A quel prix ? Il a fallu qu’à la suite du passage de l’ASCE au MSL l’ordre lui soit intimé de reverser la somme pour qu’il le fasse. Mais si c’était son intention, il devait reverser par lui-même la somme au trésorier dès son retour qui le transmettait au ministère. C’est le trésorier qui est chargé de ce genre d’opérations pas le président » commente le SG.
Un autre grief et pas des moindres, la gestion du patrimoine de la Fédé divise. Suite à des problèmes pour s’assurer la disponibilité de leur siège, le matériel de la fédé a été enlevé et stocké chez le président. La situation n’est pas du goût du SG qui estime que cette façon de centraliser le matériel n’est pas conforme à la règle. « En bureaucrate, le SG que je suis a besoin d’imprimante, d’ordinateur et autres pour assurer ma mission » souligne Abdoulaye Ouédraogo. La défense du président ne se fait pas attendre : « On me fait la bagarre pour rien. Notre parc informatique est désuet. Et le SG le sait lui qui prend toujours de l’argent pour aller faire nos travaux dans les cyber-café. Si le matériel informatique était si utile, il n’allait pas fréquenter les cybers ». Mais de là à conserver aussi les archives le président n’en fait pas trop ? « Quand nous avions perdu notre siège, j’ai demandé au SG et à son adjoint d’être présents le jour de l’enlèvement du matériel. Par trois fois au moins, j’ai envoyé un véhicule au lieu-dit mais le chauffeur a rebroussé chemin car ils n’y étaient pas. J’ai ainsi brûlé mon carburant pour rien. A la fin, j’étais obligé de faire enlever sans eux. Par la suite, je leur ai demandé de venir récupérer le matériel là encore ils ne sont pas venus. Un jour, ils sont tombés à l’improviste au garage. J’étais absent » explique M. Koné. Le SG contexte cette version : « jamais nous n’avons été invités à l’enlèvement du matériel. Le jour où nous sommes allés à son garage, c’était sur rendez-vous. Il n’a pas voulu nous recevoir prétextant qu’il est absent. Alors qu’il était bien là ce jour-là ».

Vive le président !

La situation actuelle définit des positions difficiles à concilier. Depuis que le Conseil d’administration s’est terminé en queue de poisson, chaque camp affûte ses armes. Le président dit être serein : « Au ministère, on m’a dit de continuer mon action. Je poursuis, avec ou sans eux ». Le SG indique qu’ils (les frondeurs) attendent le retour du Ministère des sports suite à la déclaration qu’ils ont déposée. « Nous exigeons une AG extraordinaire, l’instance suprême qui va apprécier les actes du président. Elle seule est qualifiée pour prendre la bonne décision qui sied » note le SG. Cette solution, le président ne veut pas en entendre parler. « C’est un piège. Je l’ai compris lors du Conseil de gestion. Le SG a pondu un rapport financier et moral qui sous évalue mon bilan. Il me le l’a caché et c’est dans la salle que j’ai vu le document. Croyez-vous que ça c‘est normal ? Il voulait ainsi me présenter sous un jour mauvais ce qui allait pousser les délégués à mal me juger et me destituer ». Interrogé sur la préparation du Conseil de gestion, le SG a préféré nous envoyer une preuve par écrit : la lettre n° 2018-009/MSL/FBB datée du 16 janvier 2018 signée par le président lui-même avec en objet : « Conseil de gestion 2016-2017 » par laquelle le premier responsable de la Fédé met à la disposition de tout membre du Bureau exécutif les rapports d’activités, financier, technique. Toute la question est de savoir comment le président peut-il remettre des rapports à d’autres membres de son bureau si lui-même n’en a pas eu vent ? De toute évidence les torts semblent partagés. Car si une large majorité est remontée contre le président Koné, il compte encore des inconditionnels. Michel Ouédraogo en est un. « J’ai 76 ans. A cet âge on se doit d’être constructif. Je ne peux que soutenir Koné car il est de la race des bons présidents ». L’imprimeur Patrice Sawadogo aussi n’a qu’une bonne opinion du président : « quand j’entends dire que le président Koné aurait surfacturé pour une somme de 240 000 F CFA, je suis perturbé. Il paie de sa poche des dépenses de la Fédé plus importantes que ça ». A vue d’œil ce propriétaire d’une chaine de garages auto semble être à l’abri du besoin. Et si tout coinçait au niveau de sa méthode ? Par ailleurs, par ces temps qui courent où les dirigeants sportifs ne courent plus la rue, le noble art gagne-t-il à chasser son président ? Une certitude, la crise est profonde et étant soumise au ministre des sports, il est impérieux qu’il soit pris à bras le corps. Selon le règlement (voir encadré) pour valider les décisions fédérales, elles doivent être prises par au moins les 2/3. Or, ce quorum est mis à mal avec cette pétition. Il est temps d’agir pour juguler la crise et sortir la boxe de l’impasse.

J J TRAORE


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