Les acteurs méconnus de l’histoire du Burkina Faso et de ses peuplements (I) : Les grands noms du combat pour le rétablissement de la colonie de Haute-Volta

Publié le jeudi 15 février 2018

L’histoire du Burkina Faso et des différents peuplements qui le composent regorge, à haute, basse et moyenne période, de grands hommes, bien souvent méconnus, mais qui ont réellement œuvré, quelque fois même au risque de leurs vies, à forger notre destin national et à maintenir nos identités, bref, les manières propres d’être au monde de chacun de nos peuplements. Ces héros mériteraient que nous vulgarisions leurs œuvres et leurs luttes pour le grand public qui ne sait pas toujours ce que nous leur devons et ce qu’il nous en coûte vraiment de nous séparer d’eux.

C’est ainsi que nous devons un peu à Naaba Kom et, bien entendu, à d’autres personnalités de sa suite, d’être aujourd’hui des Burkinabè et fiers de l’être. Et il est vrai que les Moosé du Yatenga par exemple et leurs voisins les Samos auraient pu être, au gré de l’histoire et de ses avatars, des Maliens. Tout comme les autres Moosé ainsi que les Bobo et les autres peuples du Grand-Ouest du Burkina Faso auraient pu être des Ivoiriens, et les peuls de Dori et les Gourmantchés des Nigériens. En fait, c’est toute l’entité dénommée Burkina Faso qui aurait même pu ne jamais exister. En effet, la colonie de Haute-Volta, entité territoriale créée de toute pièce par les Français en 1919, pour les besoins de leur administration, et qui est devenue successivement la République de Haute-Volta puis le Burkina Faso, avait été, par un autre caprice de l’histoire, purement et simplement supprimée par ces mêmes Français en 1932, et ses différentes composantes rattachées, chacune, qui à la colonie du Soudan français (actuelle république du Mali), qui à la Côte-d’Ivoire, qui au Niger. Ce n’est que quinze ans plus tard, soit en 1947, que la colonie de Haute-Volta a été reconstituée dans ses anciennes limites territoriales de 1919.
Ce rétablissement, certes, s’explique par des faits de conjoncture. Mais il doit aussi, et surtout, à l’action consciente d’hommes singuliers de l’époque, qui ont su conjoindre leur pratique politique à une réflexion sur celle-ci, et qui ont refusé la balkanisation, c’est-à-dire le partage d’un même peuple entre deux ou plusieurs pays distincts. Sont de ceux qui ont œuvré pour le rétablissement de la colonie de Haute-Volta : en premier lieu Naaba Kom II (1905-1942), souverain du royaume de Ouagadougou de l’époque, qui veilla particulièrement au grain, ensuite son fils et successeur au trône, Naaba Saaga II, qui reprit à son propre compte le flambeau de la lutte pour le rétablissement de la colonie. Plusieurs autres personnalités de de haut rang de l’époque peuvent être aussi citées, telles Philippe Zinda Kabore, Henri Guissou, etc.

Le combat de Naaba Koom

Cinq mois avant même la suppression effective de la colonie de Haute-Volta, le 5 novembre 1932, et ayant eu vent de la rumeur, Naaba Kom écrivit sans attendre, dès le 11 avril 1932, et de sa plus belle plume, à Lamine Diagne, le seul député africain à l’Assemblée nationale française, pour lui demander d’intercéder auprès du gouvernement français pour empêcher cette suppression. Celle-ci, écrivit-il à M. Diagne, « aurait probablement pour conséquence la dislocation du peuple mossi. Nous ne voulons pas être divisés, unis que nous sommes depuis des siècles. » Et Naaba Koom d’exprimer sa crainte de voir les ressources de son pays employées à des besoins qui paraîtront plus urgents à la colonie à laquelle son peuple serait rattachés, au détriment des travaux d’aménagements qui pourraient être utilement entrepris chez nous, ainsi que cela se passait avant la création de la colonie. »
Par la suite, et toujours avant la parution du décret de suppression, ayant appris que le Moogo, groupé en un commandement supérieur, serait annexé à la colonie de la Côte-d’Ivoire, le souverain écrivit encore au député du Sénégal, le 1er juin 1932, pour lui dire « combien il serait heureux, pour le bien-être moral et économique de son pays tout entier, de voir subsister la colonie de Haute-Volta. » Puis, après avoir énuméré point par point les multiples inconvénients de cette adjonction à la Côte-d’Ivoire au député du Sénégal à qui il confie le sort de son pays, puisqu’aucun changement en cette matière ne peut s’obtenir que par voie législative, il termina sa correspondance en ces termes : « Ne serait-il pas à craindre que ce peuplement déjà sensiblement éprouvé par les maladies et la famine n’ait encore le moral fortement atteint par un aussi brusque changement de commandement au moment surtout ou l’effort qui va lui être demandé va profiter à d’autres. » Et Naaba Koom de citer, comme exemple, la « déviation du tracé du chemin de fer vers le Soudan alors que tout laissait supposer que le rail atteindrait Ouagadougou. »
Naaba Koom n’eut de cesse, depuis la rumeur de la suppression de la colonie jusqu’à son décès le 13 mars 1942, de se battre pour son rétablissement, développant pour cela des actions multiformes et une offensive, tous azimuts, de diplomatie et de charme, mais sans jamais se renier, en direction de l’administration coloniale et du gouvernement français pour le retour de l’unité de son pays.
Le 16 septembre 1941, un an avant sa disparition, le souverain moaga demanda encore, par lettre, au gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, M. Pierre Boisson, « d’envisager le rétablissement l’ancienne colonie de la Haute-Volta. » Dans ce courrier au gouverneur général, Naaba Koom faisait valoir la contribution de son pays au succès du recrutement des tirailleurs et tout le poids mis en balance pour soustraire les Moosé autant que possible aux propagandes étrangères. Le gouverneur lui répondit le 13 octobre 1941 par un refus, au motif que « ce rétablissement, en morcelant encore le territoire de la fédération, ferait obstacle à la politique d’unification et de cohésion de l’AOF qui paraît mieux correspondre à ses intérêts. Je n’envisage point de revenir sur le passé, en revenant à la situation antérieure à 1933. »

Celui par qui aussi le rail a atteint Ouagadougou

Quand le souverain moaga dit avoir mis tout son poids en balance pour soustraire les Moosé autant que possible aux propagandes étrangères, il s’agit très exactement de celles de la France combattante : depuis Accra notamment, puisque le gouverneur général de l’AOF de l’époque, Pierre Boisson, et toute l’AOF étaient restés fidèles au maréchal Pétain. En réalité, secrètement et en complicité avec le Révérend Père Thévenoud, vicaire apostolique de Ouagadougou, et Jean Edmond Louveau, administrateur de Ouagadougou, le seul fonctionnaire français de ce rang de toute l’AOF à avoir rallié dès les premières heures la France Libre du Général de Gaulle, Naaba Koom recrutait massivement des soldats voltaïques qu’il faisait passer, via Accra en Gold Coast britannique (actuel Ghana), à la résistance française qui combattait les Allemands. Aussi, en août 1940, le pétainiste gouverneur de l’AOF, Pierre Boisson, fit-il arrêter Louveau, qu’il livra au gouvernement de Vichy pour trahison. Condamné aux galères, Louveau réussit à s’échapper en 1943 et rejoignit la résistance à Alger. Le Gouverneur Boisson ne fut destitué que le 1er juillet 1943 et remplacé seulement en septembre de la même année par le gaulliste Pierre Charles Cournarie. Ce fut un moment crucial pour le souverain moaga, qui craignit, un temps, le déshonneur de sa propre arrestation et qui, vraisemblablement, aura aussi contribué à écourter sa vie. Naaba Koom aura vécu seulement cinquante-trois ans.
Aujourd’hui, beaucoup de Burkinabè connaissent bien la place Naaba Koom, en face de la gare ferroviaire de Ouagadougou, pour les bons poulets grillés qu’on peut y apprécier tout en sirotant une bonne bière, et en bonne compagnie. Savent-ils toujours que cette place mérite bien son nom ? Hormis même le combat de Naaba Koom pour le rétablissement de la colonie, le souverain, par qui aussi le rail a atteint Ouagadougou alors que de Bobo-Dioulasso on voulait le dévier vers le Soudan, a laissé un souvenir durable. Quand les vieux chansonniers moosé déclamaient et déclament encore dans leur refrain que ‘le règne de Naaba Koom fut bon, (…) et qu’on y mettait son enfant au monde pour qu’on le donnât aux Nassaras’, et par-delà une certaine ironie qui semble percer de ce discours, le long règne de Naaba Koom (trente-sept ans) fut un règne heureux.
Naaba Koom mourut sans voir la Haute-Volta reconstituée. Le souverain s’est donné pour la postérité. Après sa disparition, son fils et successeur au trône, Naaba Saaga, reprit le flambeau de la lutte pour la reconstitution de la colonie. On lira dans notre prochain numéro : « Le combat épique de Naaba Saaga » pour le rétablissement de la colonie de Haute-Volta/

A suivre !

Dominique S. NikiEma


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