District sanitaire de Pouytenga : Bras de fer entre Syntsha et MCD

Publié le mardi 9 janvier 2018

Pouytenga, chef-lieu de la province de Kourittenga, dans la région du Centre-Est. Il y a plus de 3 mois que le fonctionnement normal du district sanitaire est paralysé. Le Syndicat national des travailleurs de la santé humaine et animale (SYNTSHA) veut la tête du Médecin chef de district (MCD). Comme moyen de pression, il a bloqué toutes les informations sanitaires et refuse de participer à toute activité sous sa direction. La situation met la santé publique en danger mais le gouvernement reste indifférent.

La crise couvait depuis la prise de service du MCD, Dr Etienne Zouré, le 22 octobre 2016. Elle s’est ouverte avec la campagne sur la filariose lymphatique. C’est un projet du programme national de lutte contre les maladies tropicales négligées (MTN). La campagne est prévue du 1er au 15 août 2017 dans 8 districts sanitaires dont Pouytenga. Elle comporte deux phases selon les termes de référence : le recensement et la collecte. La 1re phase s’est déroulée sans grandes difficultés mais la seconde non. A cette dernière phase, les infirmiers chefs de postes (ICP) sont pris en charge en raison de 5000 francs par jour et les équipes des techniciens biomédicaux 15000 francs, conformément aux informations administratives du programme.
Les ICP mécontents exigent un traitement égal. Ils bénéficient de l’appui de la section provinciale et de la sous-section de Pouytenga du SYNTSHA. Des pourparlers ont lieu entre les protagonistes mais l’issue est malheureuse. Le 19 août 2017, une note des ICP est envoyée au MCD. Extrait : « L’ensemble des agents vient (...) vous signifier (…) son indignation par rapport à vos attitudes (…) sur la récente enquête sur la filariose lymphatique où vous avez mis à nu votre autorité tout en témoignant votre ferme volonté (…) à exposer vos agents aux atrocités de tout genre. (…), nous ne sommes plus prêts à mener aucune activité sous votre direction ». Ils l’accusent de les avoir écartés de l’enquête avec la complicité de leaders communautaires pendant que les échanges se poursuivaient. Le MCD aurait même fait disséminer au sein des communautés l’information selon laquelle « les agents refusent de soigner » leurs enfants.
Cependant, selon le maire de Pouytenga, Laarba Prosper Yaméogo, joint au téléphone, c’est une mission venue de Ouagadougou qui leur a demandé un accompagnement parce que les agents ont refusé de poursuivre l’enquête.
Le 25 août, la sous-section SYNTSHA entérine la décision des ICP. Dans une « Lettre ouverte » au DRS, elle écrit : « Nous vous informons que les travailleurs du district sous la conduite de la sous-section SYNTSHA arrêtent de participer à toute rencontre sous la direction du Dr Etienne T. Zouré (…) et de transmettre les rapports d’activités, le Télégramme Lettre Officielle Hebdomadaire [Ndlr, TLOH], les données des campagnes et autres ».

Réquisitoire contre le MCD

Dans des lettres adressées au DRS, au Haut-commissaire et au Gouverneur de la région du Centre-Est, la sous-section SYNTSHA déroule un chapelet de griefs sur la gestion des ressources humaines et financières du MCD. En revanche, le principal incriminé n’a pas souhaité réagir. Il dit attendre les résultats d’’audit de l’inspection générale des services de santé ainsi que du contrôle de routine de l’Autorité supérieure de contrôle d’État et de lutte contre la corruption (ASCE-LC), réalisés en octobre. Toutefois, d’autres sources nous ont permis de confronter certaines informations. Pour des raisons de sécurité, la quasi totalité de ces sources ont requis l’anonymat. « Pouytenga est compliqué. Si tu parles, on sait que c’est toi qui a parlé », ont-elles confié.
Par rapport aux ressources humaines, le SYNTSHA reproche au MCD de proférer « des menaces et des intimidation » à son endroit. Selon le syndicat, dès la prise de contact, il lui a signifié qu’il « n’a pas besoin de 5 mn pour gâter le dossier d’un agent ». Dans quelles circonstances la prise de contact s’est faite pour que le MCD tienne un tel langage ? Là-dessus le plaignant ne nous a pas vraiment éclairé. Il accuse également le MCD de faire des nominations par copinage en violation des textes de la commission provinciale d’affectations. La nomination en question concerne un infirmier diplômé d’État comme ICP du CSPS niché du Centre médical avec antenne chirurgicale (CMA) qui était en voie d’opérationnalisation. Selon une source ayant requis l’anonymat, c’est vrai que le MCD avait procédé à cette nomination unilatérale mais rappelé à l’ordre par le Haut-commissaire, président de la commission, il s’est exécuté. C’est ainsi que la commission s’est réunie le 17 mars 2017. Cependant, selon le syndicat, le MCD a modifié le consensus de cette session. Notre source réfute cette allégation. Il y a eu plutôt, confie-t-elle, une erreur sur le lieu d’affectation : infirmier au CMA en lieu et place d’ICP au CSPS niché. Nous avons souhaité échangé par téléphone, en raison d’un calendrier chargé, avec le Haut-commissaire à ce propos. Mais celui-ci nous a suggéré un déplacement sur Koupéla. Nous n’avons pas pu effectuer le déplacement pour les raisons sus évoquées.
Le SYNTSHA accuse également le MCD de « fuite de responsabilité » face à des injures qu’un usager des services a proférées le 26 avril 2017 contre l’accoucheuse du CSPS de Ouenga. Ce dernier s’en serait pris à la dame parce qu’elle tardait à assister une femme enceinte accompagnée par un autre usager. D’après nos informations, l’accoucheuse venait de descendre d’une garde à 5h du matin pour une petite toilette, après avoir assisté 7 femmes quand la nouvelle patiente arrivait. L’agression a provoqué un arrêt de travail de 48 heures le même jour au CSPS. Pourtant, dans un procès-verbal d’une assemblée générale extraordinaire tenue le 29 avril dans l’enceinte dudit CSPS, en présence du MCD, on peut lire : « Dr Zouré Etienne, Médecin chef du district, à son tour, (…) a adressé ses vives félicitations [à l’accoucheuse pour son ] esprit de grandeur, son courage et sa détermination (...), et en sa qualité de premier responsable, il veillera à garantir la sécurité de tous les agents de santé. S’adressant à la population, il l’a exhortée à bien prendre soin de ses agents ».
Concernant la gestion budgétaire, le SYNTSHA a transmis, le 30 octobre 2017, une Lettre de dénonciation de mauvaise gestion et de requête de vérification couvrant la période de janvier 2015 à nos jours au Contrôleur général d’État. Les griefs portent sur une dizaine de lignes budgétaires au minimum.
Il s’agit de rétention, de tentative de falsification ou de gestion opaque des prises en charges d’agents, de fonds alloués aux différentes campagnes de traitement de masse 2016 et 2017. Le syndicat révèle que la campagne 2016 de distribution des moustiquaires a connu la participation de 282 distributeurs communautaires. Pourtant, les états d’émargement font cas de 529 distributeurs. Il semble aussi que chaque malade paie lui-même la totalité du coût pour leur évacuation alors que l’État prend en charge 20%. En outre, les frais des cures d’hydrocèles financés par une ONG ne seraient pas reversés au district. Un flou entourerait par ailleurs la gestion des ristournes CAMEG 2015 et 2016, les fonds alloués à la lutte contre la tuberculose, le montant versé par les écoles privées de santé de 2015 à 2017 pour l’encadrement de leurs stagiaires, ainsi que la restauration des malades en 2015, 2016 et au 1er trimestre de 2017.
Les regards sont désormais tournés vers l’inspection générale des services de santé et l’ASCE-LC pour avoir la lumière sur ce réquisitoire.

Par Gaston Bonheur SAWADOGO

Des agents de santé s’organisent en racketteurs de malades

Extorsion d’argent, soustraction et vente de produits de la gratuité, infirmiers devenus vendeurs ambulants de produits pharmaceutiques. Ce sont entre autre pratiques dénoncées tant au niveau des urgences que des autres unités de soins par des usagers et certains agents officiant ou ayant officié au CMA.
Selon nos sources, les injections en cas de fièvre et/ou des douleurs se font contre le payement d’une somme de 1000 francs par seringue utilisée. Pourtant c’est un acte qui est censé être gratuit. L’arnaque est organisée. Les agents indélicats travaillent en équipe et en parfaite complicité. Le nombre de seringues et de doses est connu de tous dès le début du service. À la descente, l’équipe fait ensemble le point sur le nombre utilisé, ce qui permet à chacun d’avoir une idée claire sur la somme encaissée. Lorsqu’il s’agit d’une suture, elle se fait pour un prix variant entre 2000 et 5000 francs.
Certains infirmiers viennent même au service avec des produits pharmaceutiques. Lorsqu’ils prescrivent une ordonnance à un patient, ils l’envoient se renseigner sur le coût au dépôt pharmaceutique du CMA. Une fois le coût connu, ils tirent les produits de leurs sacs qu’ils lui livrent et encaissent l’argent. Comment ces infirmiers ont-ils eu ces produits ? D’après nos sources, ils les soutirent du panier de la gratuité ou travaillent de connivence avec des pharmacies privées.
Pendant la garde, certains agents préfèrent boire dans les maquis et abandonnent les stagiaires seuls avec les patients alors que ceux-ci doivent poser leurs actes sous leur surveillance, témoignent certaines de nos sources.
Du côté de la section SYNTSHA de Pouytenga, on ne nie pas ces faits. Son secrétaire général, Sayouba Sawadogo soutient que ce sont des pratiques connues au CMA dans le district et répandues dans plusieurs centres de santé à travers le pays que le syndicat dénonce. Cependant, selon lui, il y a des raisons. Primo, certains agents sont tentés par le gain facile. Secundo, ce sont les populations qui motivent en partie ces derniers. Pour ce dernier cas de figure plusieurs témoignages se recoupent : lorsqu’un patient arrive, c’est soit lui-même, soit son accompagnateur qui exigent le traitement qu’il veut, surtout l’injection en cas de fièvre et/ou de douleur et manifeste aussi sa disponibilité à payer l’acte.
La hiérarchie du CMA est-elle au courant de ces pratiques ? Le MCD n’ayant pas souhaité s’exprimer « pour le moment », la question reste posée.

@gastonbonheur

La rétention des TLOH est une action directe contre la santé publique

Depuis plus de 3 mois les agents du district sanitaire de Pouytenga, sous la conduite du SYNTSHA, bloquent les informations sanitaires dont TLOH à cause de la crise qui les oppose au MCD. Les TLOH sont une cartographie de la situation sanitaire par semaine du pays. Sa production et sa transmission constituent un système d’alerte précoce sur les maladies à potentiel épidémique telles que la méningite, le choléra, la maladie à virus Ebola. Ils permettent à l’État d’assurer la veille sanitaire et d’apporter des réponses rapides et vigoureuses en cas d’épidémie. Ils doivent être transmis chaque lundi soir avant 16h00 au district sanitaire par les dispensaires, les maternités et les Centres de santé et de promotion sociale. Le district a l’obligation de les transmettre le même soir avant 18h00 à la direction régionale de santé. Celle-ci, à son tour, doit le transmettre chaque mardi matin avant 10h00 à la Direction de la lutte contre la maladie du ministère de la santé. Cependant, en cas d’épidémie, sa transmission est quotidienne. Le SYNTSHA n’ignore donc pas l’importance de telles données. Il l’a d’ailleurs avoué en exprimant son étonnement face au silence de la hiérarchie. A la question de savoir s’il est conscient que la rétention des TLOH met en danger la santé de la population, il a répondu que c’est aussi une forme de lutte comme toutes les autres. Là nous disons non ! Forme de lutte, elle n’en est pas une parce qu’elle porte atteinte à la morale et à l’éthique professionnelle. Les TLOH sont un outil stratégique. S’il en manque pour un seul district, c’est un trou béant par lequel une épidémie peut s’échapper parce que la réponse idoine n’aura pas été préparée. Du reste, une épidémie à Pouytenga dans le contexte actuel sera une catastrophe humanitaire. En effet, la ville, connue sous le statut de ville commerciale, accueille des ressortissants de diverses provinces et des pays de la sous région ouest-africaine malgré son enclavement en infrastructures routières. La bagarre avec le MCD ne peut pas justifier, en aucun cas, la rétention des TLOH. L’acte est condamnable parce que consciemment ou inconsciemment, il est dirigé directement contre la santé de la population. Et le ministère de la santé et ses structures déconcentrées en sont complices. On ne peut pas admettre que des agents de santé bloquent des TLOH pendant plus de 3 mois et que ni le ministre ni ses collaborateurs ne réagissent.

@gastonbonheur


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