An III de l’insurrection populaire : Des blessés laissés pour compte témoignent

Publié le mardi 14 novembre 2017

Ils ont été des milliers de manifestants à sortir ce jeudi 30 octobre 2014 pour défendre la démocratie au Burkina Faso en refusant la modification de l’article 37 de la Constitution. Parmi eux, certains ont payé de leur vie, tandis que d’autres ont été gravement blessés et physiquement diminués. Trois années plus tard, l’Etat Burkina peine à s’occuper d’eux. Certains blessés que nous avons rencontrés et qui sont toujours dans des difficultés au plan sanitaire, éprouvent de l’amertume.

Un visage perdu flanqué sur une taille d’environ 1,80 m, vêtu d’un pantalon rose et d’un tee-shirt blanc-bleu griffé « Association des blessés de l’insurrection populaire (ABIP) » Benoît Grégoire Sana est une victime amère. Nous l’avons rencontrée le lundi 11 septembre 2017. A l’aide de ses deux béquilles dont il ne semble pas pouvoir s’en passer, il nous accueille devant le domicile paternel dans le quartier Niogsin (à Dapoya qui est un quartier populaire de Ouagadougou) non loin de l’école de Nemdin. « Je ne peux plus rien faire. C’est la famille qui s’occupe de moi » nous a-t-il lancé après les salutations d’usage. A travers son visage se lit le stress. Tout comme d’autres dans sa situation, la prise en charge adéquate de Benoît Grégoire Sana se fait attendre. Marié et père de deux (2) enfants, monsieur Sana s’est blessé le 30 octobre 2014 aux alentours de l’ancienne assemblée nationale lors des manifestations ayant conduit à l’insurrection populaire. « Lorsque nous sommes arrivés vers l’Assemblée nationale, il y a eu des rafales des militaires. C’est là qu’on nous a chargés de gaz lacrymogène et j’ai reçu un projectile qui m’a fait tomber ». C’est lorsque Grégoire est tombé que des gens sont passés sur lui. Comme conséquence, l’os de sa hanche s’est déboité et s’en est suivi une fracture. Et jusqu’à ce jour, ce dernier souffre de ce mal et n’arrive pas à bien dormir la nuit pour cause de douleurs intenses. Autre camarade de lutte de Grégoire Sana, Issouf Nacanabo. Artiste musicien de profession, Issouf garde également les séquelles de l’insurrection populaire. C’est au domicile de François Compaoré que M. Nacanabo et plusieurs autres blessés ont reçu des balles. Alors qu’Issouf Nacanabo était avec des amis dans les environs du domicile du petit frère de l’ex-président Blaise Compaoré dans l’intention dit-il « de rester sur le goudron entre la cour de ce dernier et l’université de Ouagadougou pour entonner l’hymne national et célébrer notre victoire », c’est en ce moment précis que des éléments du défunt Régiment de sécurité présidentielle (RSP) en faction au domicile de François ont ouvert le feu. Sur son état de santé, il est catégorique. « Mon état de santé n’est pas tout à fait normal » nous a-t-il laissé entendre car son poignet peine à se remettre depuis lors. C’est au même lieu et dans les mêmes conditions qu’Issiaka Leglengué a aussi reçu une balle qu’il porte dans sa région lombaire jusqu’au jour (12 septembre 2017) de notre rencontre. « Jusqu’à présent je ne me sens pas bien. A chaque fois que j’exerce une activité physique, j’ai des insomnies car j’ai des douleurs la nuit. La zone où la balle est logée s’enfle. Ce qui m’empêche d’être efficace dans mes travaux physiques » nous dira-t-il également.

Trois cent mille francs CFA et une médaille

Marié et père de deux (2), Issaka Leglengué se contente pour l’instant de calmants pour atténuer sa douleur. A l’entendre, les médecins lui auraient déconseillé une intervention chirurgicale à Ouagadougou pour extraire la balle au risque de paralysie. Mais bien avant d’en arriver là, il n’a pas eu de prise en charge de la part de l’Etat Burkinabè. Le jour de sa blessure, Issiaka Leglengué a été évacué à l’hôpital où il leur a été notifié que l’appareil pour la radiographie était en panne. Il fallait donc aller le faire ailleurs. Monsieur Leglengué explique que lui et ses accompagnants sont allés faire des examens à 24 000 fcfa avant de retourner à l’hôpital avec les résultats. « Mais on n’a pas eu les soins appropriés » explique-t-il. Il traine toujours la balle dans son dos. Quand ils sont rentrés de l’hôpital, Issiaka avait toujours des douleurs. Sa famille a décidé de l’envoyer à la clinique du Dr Issa Ouédraogo où ils y ont séjourné pendant trois (3) jours. Trois jours durant lesquels il dit avoir dépensé une importante somme. Une somme qui malheureusement ne sera pas remboursée sous le prétexte qu’il est allé se soigner dans une clinique. La prise en charge n’a guère été meilleure chez Benoît Grégoire Sana qui lui a été interné pendant deux (2) semaines à l’hôpital Yalgado Ouédraogo. « C’est ma famille qui s’est occupée de moi. L’Etat ne m’a pas soigné » nous a-t-il signifié sur un ton laconique. Avant d’ajouter qu’ils ont dû finalement faire recours à un rebouteur à Zorgho. Sauf que trois ans après sa blessure, M. Sana ne peut pas se déplacer sans l’aide de ses deux béquilles. « Nous avons été recensés. En plus, j’ai été décoré le 11 décembre 2015 par le Président Michel Kafando. Une semaine après la décoration, on nous a donné trois cent mille (300 000) fcfa. Par ailleurs, on nous donnait des vivres (conjugué à l’imparfait, ndlr). A part cela, plus rien » se souvient le blessé. Benoît Grégoire Sana n’a pas été retenu parmi les personnes qui ont bénéficié des évacuations sanitaires et lorsque les médecins tunisiens sont venus au Burkina pour soigner les blessés, il croyait avoir enfin la chance d’être soigné. Là encore, il n’a pas eu les bonnes informations. Finalement il n’a même pas su quand ces derniers sont venus encore moins quand ils sont repartis. A l’image des deux précédents qui ont eu la somme de trois cent mille franc cfa et des médailles, Issouf Nacanabo a bénéficié de cette même somme qualifiée d’accompagnement social par le ministère. Lors d’une récente rencontre avec les blessés, la ministre de l’action sociale aurait laissé entendre que les fonds qu’ils avaient reçus pour la prise en charge des blessés sont épuisés. Tout aurait été utilisé dans le cadre de la prise en charge des blessés. Lors de cette même rencontre, la ministre a montré un chèque de 500 000 dollars offerts par la CEDEAO pour la prise en charge des blessés. Selon Issouf Nacanabo, la ministre les avait rassuré qu’un compte a été ouvert afin de reverser la somme le temps qu’ils trouvent une formule pour la mettre à la disposition des bénéficiaires.

Des conditions de vie difficiles pour les blessés

Avant le jour fatidique du 30 octobre 2014 qui a grandement réduit les aptitudes physiques de Grégoire Sana, ce dernier exerçait dans le commerce tout en se débrouillant dans le domaine du froid et de la climatisation. A présent, il ne peut même plus prendre un seau d’eau ne serait-ce que pour aller se laver. C’est d’ailleurs dans ces conditions que son épouse l’a quitté pour le village. C’est sa propre maman qui s’occupe de lui nous a-t-il dit. Lorsqu’il a besoin de quelque chose, il faut à chaque fois faire appel à un enfant. C’est grâce aux bonnes volontés qui me font des dons. « Ce sont les bonnes volontés, les amis ou les membres de l’association qui volent à mon secours » nous a confié Grégoire Sana. Quant à Issaka Leglengué qui exerce également dans le commerce, malgré sa blessure, il se bat toujours dans ce domaine pour subvenir aux besoins de sa famille. Issouf Nacanabo, couramment appelé rasta dans son quartier (à la Patte d’oie) à cause de ses dreadlocks, était un ouvrier dans le bâtiment et parfois marchand ambulant avant que sa blessure n’intervienne. Aujourd’hui qu’il a quasiment perdu l’usage de sa main gauche, il ne peut plus exercer ses activités. Par ailleurs, alors qu’il se préparait pour son premier album avant l’insurrection, ce projet devient de plus en plus caduc.
Malgré leurs situations difficiles, les trois blessés que nous avons rencontrés restent optimistes en ce qui concerne l’amélioration de leur état de santé et partant de leurs conditions de vie.

Wend-Tin Basile SAM
sw.basile@yahoo.com

Quand les actions des associations ne font pas l’unanimité

Avant d’engager nos échanges, Issiaka Leglengué s’est d’abord assuré que nous ne sommes pas membre des associations dites des blessés de l’insurrection populaire. Avant de nous dire que si nous l’étions ils n’allaient pas nous parler parce qu’ils ne veulent plus avoir à faire à ces gens-là. Preuve qu’entre les blessés de l’insurrection populaire et leurs associations, ce n’est pas forcément le parfait amour. « J’ai constaté qu’il n’y a pas de transparence dans le fonctionnement des associations » nous a confié Sir Leglengué et c’est la raison pour laquelle il a pris ses distances d’avec ces associations. Pour sa part, Issouf Nacanabo qui est le secrétaire adjoint à l’organisation de l’association des blessés de l’insurrection populaire a tenu à faire le point des luttes de leur association. De son avis, c’est à travers leurs luttes qu’ils ont obtenu l’évacuation sanitaire de certains blessés. Par ailleurs, il pointe du doigt l’ordre des médecins burkinabè qui aurait refusé l’intervention des médecins tunisiens au Burkina Faso. Sur la question du rôle du HCRUN, les uns et les autres sont restés évasifs, estimant qu’il s’agit d’une structure dont le rôle n’est pas clair.

@Sambas


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