Chauffeurs routiers : Retour sur « Simon la castagne »

Publié le jeudi 21 septembre 2017

Retour sur la mise à tabac des chauffeurs routiers par les forces de sécurité à Tenkodogo le 1er août 2017, pour énoncer certaines choses simples. En rappel, suite à cette bavure, - il faut bien appeler les choses par leur nom, car c’est peut-être faute de l’avoir fait que la situation a pourri -, les chauffeurs routiers, après avoir pansé leurs blessures, sont partis en grève illimitée à compter du 4 août sur un mot d’ordre de leur syndicat, l’Union des Chauffeurs Routiers du Burkina (UCRB). Les négociations, aussitôt entreprises par le ministère des transports dès l’annonce de l’arrêt de travail, ont abouti rapidement à « un protocole d’accord avec des engagements de part et d’autre, signé le 5 août 2017, mettant fin au mot d’ordre d’arrêt de travail illimité ». Mais alors que l’on croyait que tout était rentré dans l’ordre, voici que les chauffeurs routiers repartent encore le 9 août, soit quatre jours plus tard, en arrêt de travail illimité. Cette fois-ci, ils veulent dénoncer le discours tenu par le ministre de la Sécurité, Simon Compaoré, qui, lors d’une tournée dans la région du Centre-Est, a félicité les auteurs de leur mise à tabac, en ces termes : « Vous n’avez rien à vous reprocher. Jusqu’à demain, l’autorité de l’Etat va s’affirmer. Vous avez notre soutien. Personne, je dis personne, ne sera arrêté parce que vous ne méritez pas d’être arrêtés. Si on doit vous embastiller, c’est moi d’abord et vous ensuite (…) c’est une règlementation de l’UEMOA. On ne demande pas aux chauffeurs de payer de leur poche. C’est à leur patron de le faire. S’ils refusent de payer, l’Etat prendra ses responsabilités ».

Les chauffeurs routiers refusent d’être traités en non-citoyens
C’est alors que le Premier ministre, Paul Kaba Thiéba, qui jusqu’alors faisait la sourde oreille, entre en scène, après s’être avisé, soudainement, ce 9 août, que les chauffeurs routiers jouent un rôle « vital » dans l’économie nationale. D’évidence, les chauffeurs routiers gros porteurs sont un des poumons économiques du pays. Et chaque Burkinabè a pu le mesurer en l’espace de trois jours seulement, du 9 au 11 août, quand ceux-ci ont arrêté de travailler. Il n’est point besoin d’être économiste pour cela. « Tous ces débrayages et mouvements de grève ne sont qu’un recul par rapport à notre objectif fondamental qui est de construire le Burkina Faso, qui est de mettre en œuvre le plan national de développement économique et social pour sortir le pays de la pauvreté », a déploré Paul Kaba Thiéba. Tous ces mouvements sont « nuisibles ». En effet, ces trublions risquent d’empêcher le PNDES du Premier ministre. Aussi, tout en déplorant les événements survenus à Tenkodogo, Paul Kaba Thiéba leur demande, après un huis-clos d’une heure d’horloge avec leurs représentants (9 août), de « privilégier l’intérêt national et de regarder l’avenir », avant de leur lancer un appel solennel à la reprise du travail, mais sans succès. Il a fallu attendre que le chef de l’Etat lui-même monte au créneau, en recevant les responsables des chauffeurs routiers à Kossyam au troisième jour de leur second débrayage (9-11 août), pour obtenir l’arrêt de la grève. La rencontre n’aura duré qu’une vingtaine de minutes. Le Président n’a pas fait des miracles : c’est le phrasé seul, le juste mot qu’il a prononcé qui a fait effet.
Ce rappel pour dire que, dans cette affaire, aussi bien le gouvernement, l’opinion nationale que la presse ont failli à leur devoir. La presse traditionnelle, pourtant toujours prompte à dénoncer à tout va, a surtout sous informer et donc désinformer peut-être par devers elle l’opinion en ne couvrant pas le sujet comme d’ordinaire. D’ailleurs, seul Le Quotidien, à notre connaissance, a relaté de façon suivie les faits (n°2015 du 3 août, 2016 et 2021 du 11 août) mais, là aussi, en reprenant simplement le communiqué gouvernemental sans aller au fond de l’information. La presse télévisuelle, du moins celle que nous avons regardée, s’est contentée aussi de livrer pratiquement la version du communiqué gouvernemental sans aucune forme de procès.
Simple négligence ou désintéressement délibéré ? Et pourquoi ? Allez y savoir ! Quoiqu’il en soit, il semble en tout cas que la presse traditionnelle ait abandonnée le terrain de l’information à celle en ligne (Lefaso.net, Burkina 24, etc.) et au surrégime des réseaux sociaux. Aussi, est-il difficile d’appréhender l’information véritable dans le fouillis des a priori qui sont pourtant la base des commentaires, forcément tendancieux, stigmatisant à souhait les chauffeurs routiers, traités par certains de drogués et de tous les noms de tout ce que la société met à l’encan. Mais quel corps de métier ne contient-il pas en son sein des brebis galeuses ? Faut-il pour autant stigmatiser tout le corps ? Certes, les chauffeurs routiers, on peut concéder, ne sont pas tous blancs comme neige, mais on doit accepter que l’opinion connait mal les difficiles conditions de travail qui sont les leurs.
Quand le ministère des transports dit que cet incident (!) - [alors que les gendarmes auraient même appelé en renfort la CRS] - est survenu suite au refus des chauffeurs routiers gros porteurs de payer la taxe Uémoa dans le cadre de sa mise en œuvre des postes de contrôle juxtaposés de Cinkansé, par exemple, on ne sait pas pourquoi et dans quelles conditions il y a eu déport des chauffeurs routiers sur l’aire de l’aérodrome de Tenkodogo qui a été le théâtre de leur bastonnade ? Et comment le citoyen ordinaire peut-il comprendre la notion de postes de contrôle juxtaposés, et ce qu’elle implique pour l’administration et surtout pour les chauffeurs pour lesquels depuis un certain temps c’est, semble-t-il, un vrai parcours de combattants ? Et nous oublions les rackets quotidiens dont ils sont l’objet de la part de ceux qui les ont passés à tabac. C’eût été l’occasion pour la presse de mettre un coup de projecteur sur les conditions de travail de ces « soldats méconnus de la république » et, pourtant, poumons de l’économie nationale.
Le ministère des transports parle également de passage en force des barrières par les chauffeurs. A entendre certains chauffeurs, il s’agirait plutôt d’une méprise, d’un malentendu. Mais, même en laissant de côté tout cela et en considérant la version officielle, imputant tous les torts aux routiers, véridique, aucune loi de la république, et a fortiori de l’Uémoa, ne prescrit des bastonnades, des châtiments corporels, en cas de refus de paiement. Bien plus, dans aucune infraction, la loi ne prévoit nulle part le châtiment corporel. La république dispose au contraire, et pour cela, de moyens légaux, normaux et appropriés. Et ceux-ci étaient disponibles. Forcément, au ministère des transports chacun sait cela. Pourquoi, cette administration invoque inlassablement le refus de paiement de la redevance, plutôt que de faire des excuses, un peu comme pour justifier la bastonnade. Les routiers sont allés en grève parce que cela s’appelle simplement permissivité. Et ce n’est pas la première fois. Il y a une montée de la permissivité de l’administration et de ses représentants, simultanément à celle du phénomène de l’auto justice, auto défense, qui prend sa source historiquement depuis la Transition, et qui s’amplifie de jour en jour. Au point que le Président du Faso a déjà eu à monter en première ligne pour mettre les points qui manquaient sur les i dans cette épineuse question. Notamment à la faveur de l’affaire récente de Manga où le Chef de l’Etat a eu à intervenir pour mettre dos à dos et les auteurs de l’auto défense et les juges. Nul n’est au-dessus de la loi, y compris les juges, avait dit Roch Marc Christian Kaboré : « Autant il n’appartient pas aux populations de se faire justice, autant au niveau des juges, il faut à un moment savoir raison garder …. Pour ma part, j’estime que les syndicats de la justice ne pouvaient pas aller en grève sans un préavis. Ils doivent être des légalistes, c’est-à-dire, les premiers à respecter les règles de droit », avait continué le Chef de l’Etat.

« Simon la castagne » fait peur à toute la république
Le drame dans cette affaire des chauffeurs routiers gros porteurs, c’est que personne, ni dans la presse, ni dans l’opinion, ni au gouvernement, n’a osé clamer, haut et fort, que le châtiment corporel est contraire aux lois de la république. Ce qui aurait certainement pu apaiser et sécuriser les routiers qui ne demandaient que cela. Et rien que cela. Le gouvernement à travers son ministère des transports a joué à cache-cache, et est resté dans un silence coupable. Même le chef du gouvernement, qui a pourtant reçu les représentants des routiers, n’a pas osé lâcher le mot, se contentant de déplorer la situation. Mais en fait, de quoi, de qui a-t-on peur, plus que de la république pour laquelle nous avons tous l’obligation de défendre. En effet, clamer l’acte de mise à tabac des chauffeurs routiers contraire aux lois de la république, c’est simplement protéger la république. Quant aux propos de Simon Compaoré, ce n’est ni plus ni moins qu’une récidive d’un acte contraire à toutes les règles de la république : la permissivité. Le tout puissant ministre d’Etat qu’il est ne peut déroger à la loi. Il n’y a pas très longtemps, L’Evénement soulignait déjà dans ses colonnes l’accumulation des bourdes de notre gouvernance dans laquelle le même Simon Compaoré était pointé du doigt avec d’autres personnalités qui semblent avoir pris note, sauf le ministre d’Etat. Dans cette livraison de l’Evénement, nous y soulignions, par ailleurs, que dans une lettre adressée par les éléments des forces de sécurité sur le terrain à Nassoumbou au Président du Faso ceux- ci demandaient, avant le remaniement du gouvernement, tout, sauf Simon Compaoré à la sécurité. Les soldats de terrain n’ont pas été entendus à l’époque. Est-ce une façon de se faire accepter par ses hommes que l’indésirable ministre d’Etat veut leur accorder des permissivités ? En république pourtant, le super ministre d’Etat qu’il est n’a nul pouvoir pour cela. Ce n’est pas le temps CDR (Comité de défense de la révolution). La république ne peut avoir deux vitesses. C’est une seule vitesse pour tout le monde, les grands comme les petits, le citoyen ordinaire et les agents de l’administration, quelle que soit la catégorie à laquelle ils appartiennent. Il en est de même du reste pour l’administration elle-même.
Réécoutons attentivement le Président Roch Marc Christian Kaboré dans son intervention de Manga : « … le gouvernement prendra toutes les dispositions pour que, pour les juges et les autres services de l’Etat, ces situations ne se répètent pas ... Si nous ne respectons pas la loi, c’est comme si nous vivons en brousse. Et ce n’est pas ce que nous voulons. Nous voulons construire un Etat de droit, un Etat de démocratie et nous devons donner l’exemple. » Fin de citation. La gouvernance actuelle expose inconsidérément le Président du Faso, qui est sans cesse obligé d’aller lui-même au charbon pour défendre la république. Pourtant, il est le seul â avoir une légitimité totale : tous les ministres, de toutes catégories confondues, et autres grands représentants de l’Etat n’étant que des fusibles. Comme avait dit l’autre, un ministre, ça se tait ou ça démissionne !

AL


Commenter l'article (0)