Emploi : Ces tas d’ordures qui nourrissent des Burkinabè

Publié le lundi 19 juin 2017

Le chômage qui frappe de plein fouet les jeunes burkinabè donne des idées à certains d’entre eux. Entre mélancolie et désespoir, ces femmes et hommes vont chercher leur pitance journalière sur des tas d’ordures. Ces endroits d’où se dégage une odeur pestilentielle constituent, contre toute attente, le cadre de travail, d’espoir et de survie d’une frange de nos compatriotes.

Le jour se lève à peine sur Ouagadougou ce samedi 13 mai 2017, que déjà certains tas d’immondices reçoivent leurs premiers visiteurs. Seydou, 26 ans environ, vêtu d’un pantalon bleu nuit, d’une chemise de couleur blanche et avec de vielles chaussures qui laissent échapper son orteil gauche, arrive dare-dare. Il était 7 heures. Le regard furtif, il laissa tomber sa bicyclette sur un tas de sable sis à quelques mètres d’un autre recouvert par des mouches. En un tournemain, il descendit son pantalon, enfila un autre. Deux petits sachets noirs solidement attachés aux poignés lui servent de gants. D’un pas alerte, le voilà sur le tas d’ordures. 40 minutes plus tard, ce jeune homme a fini de fouiller et de bêcher ce tas de détritus. De la sueur dégouline sur son front et de ses aisselles. Mais que cherche-t-il au fait ? Des fers usagés, des plastiques, des cannettes et bidons vides, des sachets, bref, tout ce qui n’est pas bon pour les autres et jetés dans les salissures. Approché, et ayant compris qu’il avait en face de lui un journaliste, il le gratifia d’un large sourire accueillant et sympathique. « Vous les journalistes, vous êtes partout… » dit-il d’emblée dans un français approximatif façon tirailleurs sénégalais. De cette conversation, somme toute, enrichissante, il ressort que ce jeune homme est un Burkinabè qui travaillait dans les plantations en Côte d’Ivoire. Ayant perdu son oncle dans les tristes événements que ce pays frère a connus, il a été contraint de rentrer au pays. C’est « alors que commence une nouvelle vie » avoue-t-il avec regret que le « Burkina Faso n’est pas la Côte d’Ivoire ». Bon an, mal an, Il a découvert qu’il peut vivre des déchets et il se définit aujourd’hui comme le " fonctionnaire des tas d’ordures’’. A 8 h30mn, autour de ce tas d’immondices situé dans le quartier Dapoya non loin du barrage de Tanghin foisonnent des « visiteurs » dont la tranche d’âge varie entre 15 et 28 ans. Chacun y est pour sa pitance journalière. Un peu plus loin, face aux jardins situés le long du cours d’eau, M. Kader Kéïta mène la même activité. Il procure son pain quotidien des tas d’ordures. A la différence de Seydou, Kader est un candidat malheureux au Baccalauréat d’il y a deux ans à Koudougou. Il incrimine les politiciens, maudit le régime défunt et traite d’incapable celui de Kaboré. « Dans quel pays avez-vous vu quelqu’un qui a fait la terminale avec son Bepc dans la poche venir vivre sur des tas d’ordures » rumine-t-il sans cesse. Kader confesse : je ramasse la ferraille et les plastiques sur les tas d’ordures, dans les six mètres, juste pour pouvoir joindre les deux bouts. « Je vais faire quoi d’autre…. ? » Quelques petites secondes de silence, puis il enchaîne : « Alpha Blondy a chanté que voler n’est pas bon et demander la charité, c’est quelque chose que je ne peux pas faire….. ». Voilà, ‘’ je ne veux pas voler, je ne veux pas mendier, je ne veux pas demander l’aumône…. Donc je suis sur les tas d’ordures’’. A la vérité, la conception du travail varie d’un individu à un autre car le jour suivant, c’est-à-dire le dimanche 14 mai 2017, à la même heure, sur un tas d’ordures situé non loin du carrefour la jeunesse de Tampouy, un jeune homme de 24 ans planifie son séjour sur les tas d’immondices. Il a donc de la vision. « J’ai fait quatre fois le Bepc et j’ai décidé d’arrêter » a-t-il déclaré avec un calme olympien qui rompt avec son prédécesseur de la veille. En quête de travail pour survivre, il a été conseillé par un ami qui lui-même autrefois était sur les tas d’immondices. Aujourd’hui, ce jeune homme qui répond au nom de Bagré est à sa deuxième année de séjour sur les détritus et planifie que dans un an il doit changer de statut » Et pour devenir quoi ? « Je quitte mon statut de détaillant pour devenir semi-grossiste puis après grossiste »

Des gains…. et des gains

Après avoir creusé, fouillé et bêché pour paraphraser Jean de La Fontaine, le « fonctionnaire des tas d’ordures » découvre le trésor. Tout dépend de la collette de la journée confie –t-il. Il lui arrive de faire un gain quotidien de 4000 Fcfa. Un calcul mathématique permet de se faire une idée de son revenu mensuel. En dehors de ses deux jours de repos hebdomadaire, le « fonctionnaire des tas d’ordures » travaille cinq jours sur sept, soit vingt jours dans le mois. A multiplier son gain journalier par 20, il se retrouve avec la somme de 80.000 Cfa le mois. M. Kabré Kéïta, quant à lui, ne vient que trois fois dans la semaine. Il fait une recette journalière de 3000 Fcfa à l’en croire. Et si on multiplie ce gain par les 12 jours de travail, il s’en sort avec une mensualité de 36000 Fcfa. Le troisième interlocuteur M. Bagré, est celui qui s’en sort le mieux. Il travaille tous les jours de la semaine sauf en cas de maladie et a un revenu journalier qui oscille autour de 5000 Fcfa. Ainsi qu’il suit, et de façon hebdomadaire, il engrange la somme de 35000 Fcfa soit un montant mensuel de 140.000 Fcfa. Visiblement, il n’y a pas de sot métier….. C’est pourquoi d’ailleurs pendant les vacances les enfants de 7 à 14 ans prennent d’assaut l’activité pour se faire de l’argent. C’est avec deux semi-grossistes, l’un à Tampouy et l’autre au quartier Bissighin, non loin de l’école qu’on s’est fait une idée précise de la vente de ces déchets. Bouréima pense que les prix peuvent varier d’un semi-grossiste à un autre. Mais lorsqu’on a fait la synthèse des prix recueillis auprès des deux semi-grossistes rencontrés, on retient ce qui suit : fer ordinaire, 50 F le kg ; fer bronze, 1000 f le kg ; fer cuivre 2000 F le kg. Quant aux cannettes qui sont souvent en aluminium, le kg est à 125 F. Les plastiques de petite taille sont à 75 f le kg ; les chaussures en plastique sont au même prix et les bouteilles de Brakina sont à 50f. La transaction ne s’arrête pas à ce niveau. Les semi-grossistes revendent à leur tour le matériel pour ne pas dire les déchets à des grossistes.

L’étape des grossistes

Rien ne filtre officiellement. Les journalistes sont persona non grata chez les deux grossistes que nous avons tenté de visiter. Par finir, on s’est fait passer pour l’apprenti d’un semi-grossiste pour pouvoir accéder à l’enclos de travail d’un des grossistes situé à Goughin. On y a découvert ce jour -là, trois bâtiments épars sur une étendue non négligeable et une vingtaine de femmes affairées à nettoyer puis à laver les plastiques, à les découper en morceaux puis à les envoyer à la machine pour être broyés. Ces plastiques sont recueillis en de petits grains mis dans des sacs de jute et convoyés sur le Ghana par des camions remorques. Quant à la ferraille, elle est broyée par une autre machine, réduite en boule et convoyée vers le Togo. Des confidences ont permis de savoir que les femmes qui travaillent sur le site sont payées à 1000 F /jour ; et que les journalistes ne sont pas les bienvenus parce que c’est une activité qui échapperait aux impôts et taxes divers. Qu’à cela ne tienne ! Mais qu’est-ce que les pays de destination de ces plastiques et fers en font ? A partir du Togo, ces déchets sont recyclés pour nous revenir sous forme de tôles, de sceaux, d’équerres ou de mèches. Une bonne filière pour des emplois verts. Avis à nos gouvernants !

Raphaël N. ASPAVATI


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