Sécurité du Burkina : Les déstabilisateurs ne lâchent rien !

Publié le mercredi 5 avril 2017

Y a -t-il un lien entre les événements du pont Nazinon, l’attaque d’Intagom, la sortie de Blaise Compaoré à Daoukro et les évolutions récentes de l’actualité politique au Faso ? Des sources proches de l’enquête l’affirment. Faits et analyses

La carte RSP sur laquelle avait misé l’ancien régime pour se maintenir au pouvoir n’a pas produit les effets escomptés. Pire, le régiment de sécurité présidentielle est aujourd’hui dissout et ses membres dispersés dans différentes garnisons. Les éléments les plus récalcitrants ont traversé la frontière et se seraient pour l’essentiel retrouvés en Côte d’Ivoire. Difficile dans ces conditions de rééditer la stratégie type coup d’Etat à la Diendéré avec une unité militaire significative et relativement homogène. Et pourtant, il faut du contenu au rêve de retour au pays de l’ancien président et de ce qui lui reste de fidèles parmi les exilés. Le pré-carré demeure toujours le même. Il tourne autour de la famille, Blaise et François, ainsi que la belle-mère qui n’en finit pas de pester contre ces gueux qui ont ruiné sa vie. Alors, que faire ? Le coup d’Etat avait été tenté afin de parer au plus pressé, après avoir tout tenté pour stopper le rouleau compresseur acté par le CNT qui a eu le culot d’introduire dans l’arsenal législatif, la notion de crime politique et la sanction qui l’accompagne. Sur le plan électoral, les résultats de cet édit furent spectaculaires. Toutefois on est en train d’en découvrir par ailleurs les limites notamment sur le plan judiciaire, avec la sortie médiatique du procureur de la Haute cour de justice.
La tendance aujourd’hui est à la normalisation du pouvoir démocratique et la grande question du jour porte sur la place à réserver aux anciens dignitaires. Ces derniers semblent redouter la perspective du jeu oppositionnel classique. Ils n’y sont pas habitués et c’est trop dur. La seule manière pour eux de revenir dans le jeu politique et de manière relativement rapide, ce serait d’obliger le pouvoir à composer.

Les enjeux politiques à venir
Une nouvelle coalition politique, la CODER vient de voir le jour autour du CDP, une sorte de Front républicain bis. La reprise des activités politiques à la fin du processus électoral s’était faite tambour battant au sein d’un CFOP politiquement hétéroclite où UPC et CDP se disputait l’hégémonie. Très vite, Zéphirin Diabré et ses camarades se rendent compte que leur nouvel allié n’a pas tiré toutes les leçons de l’insurrection populaire. Craignant de servir de marche pied dans la poursuite d’objectifs inavouables, ils vont créer la Coalition des forces démocratiques pour le vrai changement, une façon de se démarquer du CDP mais aussi du MPP, l’allié d’hier que les upécistes soupçonnent toujours de leur avoir volé la victoire. L’exercice au sein du CFOP était d’autant plus aisé pour Zéphirin que l’insurrection qu’ils ont portée peut être convoquée à tout moment pour justifier leur démarche singulière. Ce que Zeph lui-même semble entériner par une image ironique : je ne laisserai personne marcher deux fois sur mes bijoux… Il faut comprendre que le MPP l’a fait une première fois mais c’est fini, on ne l’y prendra plus.
Le paysage politique burkinabè est désormais autrement composé autour de trois pôles : les partis de la mouvance présidentielle, la CFDC essentiellement composés des partis de la coalition Zeph 2015 et la CODER, la dernière venue.

Quid de la réconciliation nationale ?
Achille Tapsoba, le président par intérim du CDP avait justifié le report sine die du congrès du CDP par la répression qui frappe ses camarades. Un argument jugé fallacieux quand on sait que nombre d’entre eux ont bénéficié d’une mesure de libération provisoire. Que cache alors cette fuite en avant ? D’aucuns attribuent cela aux dissensions internes qui minent le parti sur des questions de leadership. Mais par-delà ces dissensions, d’autres estiment que c’est la survie même du CDP qui est en jeu, dans la mesure où le MPP a entrepris de frapper l’ancien régime là où ça fait mal : le foncier et les mines. La remise en cause des acquisitions foncières irrégulières et illégales et les révélations annoncées dans le dossier des mines sont autant de mauvaises nouvelles pour Blaise Compaoré et ses hommes. Jusqu’où iront les justiciers du MPP ? On ne le sait pas encore. Il n’empêche que la peur voire le désarroi s’est installé dans leur camp. Alors que signifie la réconciliation au moment où le gourdin menace de s’abattre sur des têtes ? Que proposent-elles au change ? Certains ne passent pas par quatre chemins pour attribuer à Blaise la recrudescence des attentats terroristes à travers le réseau djihadiste du MUJAO. Bien que n’ayant pas été formellement établi, certaines sources affirment que le Burkina Faso sous Blaise alimentait le trafic d’armes du MUJAO. Le moment est-il venu pour ce mouvement de lui renvoyer l’ascenseur ? Ainsi, les incursions djihadistes dans la bande sahélienne en particulier dans le septentrion ne serait pas le fait du hasard. Concernant la dernière en date à Intagom, on est à peu près certain depuis les déclarations du 21 octobre du ministre Simon Compaoré qu’elle a un lien avec l’attaque du pont Nazinon. Selon des sources sécuritaires, il s’agirait en fait d’une diversion destinée à couvrir le coup de force en préparation dont la tête de pont serait partie de Côte d’Ivoire pour rallier le Burkina via le Poni. Plusieurs garnisons abritant des ex-RSP auraient été visitées par ces putschistes (voir encadré) dans le cadre du plan de déstabilisation prévu pour se dérouler courant octobre. La question qui se pose est celle de savoir pour qui roulent ces hommes dont les plus gradés ne sont que des sous-officiers. Qu’ils aient eu l’audace d’entreprendre pareille initiative sur laquelle avait buté l’ensemble de leur corps d’origine peut laisser penser à des complicités bien plus importantes. On s’interroge toujours sur la récente sortie de Blaise Compaoré et surtout le sens qu’il faut donner à sa volonté de la médiatiser. Serait-ce là un signal donné aux opérationnels ? Il est peut-être temps d’interpeller les autorités ivoiriennes sur la question des exilés politiques dont on voit visiblement qu’ils veulent faire de ce pays voisin la base arrière de leurs activités de déstabilisation. Bien que Guillaume Soro s’en défende sur la question des écoutes téléphoniques, il est difficile de croire que celles-ci ne relèvent ni plus ni moins que de la manipulation, tant la réalité confirme chaque jour les déclarations qui lui sont imputées. On saura peut-être bientôt la réalité ou non de ces écoutes. En attendant, les informations sur ce dossier qui semblent impliquer les services d’une grande puissance dans la capture des messages téléphoniques sont de nature à accréditer d’autres pistes d’analyse que celles de la manipulation. La concomitance de la recrudescence des actes de déstabilisation et l’agitation politique des partis défaits par l’insurrection est-elle fortuite ? Les chantres actuels de la réconciliation nationale ont-ils oublié que c’est leur entêtement à vouloir conserver le pouvoir qui a entrainé les fractures politiques et sociales actuelles ? La réconciliation nationale, tous les Burkinabè l’appellent de leur vœu. Mais la meilleure des réconciliations c’est celle qui s’attaque à la cause de la pathologie.

Le commandement militaire et sécuritaire interpellé
De quelles informations disposaient nos services sécuritaires sur ce complot avant l’incident du pont Nazinon ? Des réunions entre ex-RSP dont a parlé le ministre en charge de la sécurité intérieure ont-elles pu se tenir à l’insu du commandement ? Si oui quels sont les enseignements qui en ont été tirés ? Une étude portant réforme de l’armée avait été initiée sous le CNT dont Diendéré assurait la présidence du groupe avec Kiéré Boureima comme rapporteur général.
Cette étude avait botté en touche sur la question de la dissolution du RSP. Elle avait tout simplement redéployé le régiment et procédé à des ajustements sémantiques. Le nouveau pouvoir s’est installé sur les cendres du RSP sans avoir rien proposé qui capitalise les leçons tirées de nos différentes expériences heureuses et surtout malheureuses. La situation exige que cela soit vite corrigé. Mais il y a une chose que les Burkinabè doivent comprendre. Il est certes nécessaire de dire et même de dénoncer ce qui ne va pas mais de grâce, les questions militaires n’ont pas vocation à être tranchées par la rue,

Par Germain B. NAMA

Une tentative de déstabilisation déjouée

Le ministre de la Sécurité intérieure, Simon Comparé a affirmé vendredi en conférence de presse à Ouagadougou que 19 militaires, pour la plupart issus de l’ex-Régiment de sécurité présidentielle, la garde prétorienne sous Blaise Compaoré, ont été arrêtés pour leur implication présumée dans une tentative de déstabilisation des institutions.
Tout serait parti d’un banal contrôle par des gendarmes postés sur le pont de Nazinon à 140 km au sud de Ouagadougou, le 8 octobre. Ceux-ci interceptent quatre individus qu’ils prennent pour des coupeurs de route en raison de leurs grigris et amulettes. Alors qu’ils les conduisent vers Po, ville frontalière du Ghana au sud du pays, une altercation éclate quand les suspects tentent de désarmer les gendarmes. Deux des forcenés sont alors tués tandis qu’un gendarme reçoit une balle dans le ventre, d’après les explications de Simon Compaoré qui s’exprimait vendredi 21 octobre devant la presse.
Selon lui, les auditions des individus ont révélé que trois d’entre eux sont des déserteurs de l’ex-Régiment de sécurité présidentielle (RSP), dissous en septembre 2015 après la tentative de putsch du général Diendéré. Les quatre suspects étaient en possession de cartes d’identité ivoiriennes, selon une source proche de l’enquête, et étaient déjà recherchés dans le cadre d’une autre affaire : l’attaque de la poudrière de Yimdi, le 22 janvier 2016.

Un groupe de 32 hommes
La police judiciaire a également découvert « un complot visant à déstabiliser les institutions et à prendre le pouvoir par les armes », a poursuivi le ministre. Et de préciser : « Selon les dénonciations corroborées par d’anciens soldats du RSP, l’adjudant-chef Coulibaly Gaston [décrit comme le chef du complot présumé], secondé par le sergent Zerbo Kalifa et Yelemou Issiaka, tous issus de l’ex-RSP, ont travaillé à recruter 30 autres militaires en avançant que l’armée les marginalisait. Certains ont adhéré au projet ».
Les enquêteurs ont ainsi démantelé un groupe composé de 32 hommes, principalement des sous-officiers et des soldats dont seize avaient déserté le RSP, lesquels projetaient d’attaquer le siège de la gendarmerie à Ouagadougou ainsi que la Maison d’arrêt et de Correction des armées où sont détenus les auteurs présumés du putsch manqué de septembre 2015. À en croire Simon Comparé, ils envisageaient également de séquestrer des autorités et de prendre le contrôle du palais présidentiel de Kosyam.

Une vingtaine de soldats encore en garde à vue
Au total, 19 soldats soupçonnés d’être liés à cette tentative de déstabilisation ont été placés en garde à vue, dont dix ont été déférés au Parquet du commissaire au gouvernement. Une dizaine de civils ont également été entendus. « Les investigations se poursuivent et d’autres arrestations ne sont pas à exclure », a ajouté Simon Compaoré.
Pour le ministre, les enquêtes en cours ont permis aux forces burkinabè de défense et de sécurité de déjouer une tentative de complot contre les institutions républicaines. Selon les aveux des suspects arrêtés, l’attaque était prévue dans la nuit du samedi 8 octobre. L’opération devait d’abord permettre aux assaillants de se procurer des armes. Des réunions préparatoires auraient eu lieu à Ouagadougou et dans certaines garnisons situées à l’intérieur du pays, selon une source sécuritaire.

Par Nadoun Coulibaly, in Jeune Afrique.com


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