Mémorial Thomas Sankara

Publié le vendredi 4 novembre 2016

Faire du mémorial, le vecteur de l’unité nationale

La polémique autour du mémorial est la énième bataille de chiffonniers des héritiers autoproclamés du guide de la révolution burkinabè. Il faut espérer que ce soit la dernière. Qu’ils n’aient pas pu se retrouver autour d’un projet politique commun peut à la limite se comprendre. L’usure du temps, pour ne pas dire, la force des choses a bien souvent eu raison sinon des convictions les plus trempées, du moins des déterminations qui paraissaient au départ les plus inébranlables. Les héritiers de Sankara étaient pour la plupart trop faibles idéologiquement pour résister aux affres de la vie, surtout quand celles-ci ont été méthodiquement programmées et mises en œuvre pour produire des résultats. Mais s’il y a une chose dont ces « éradicateurs » se souviendront toute leur vie, c’est leur échec cuisant à faire disparaitre la mémoire de Thomas Sankara de la conscience du peuple burkinabè. Un jeune homme déclarait l’autre jour sur une chaine de télévision de la place : « je n’étais pas encore né quand Sankara mourrait mais je me considère comme étant de la génération Sankara ». En escale à Douala dans l’environnement des événements qui ont entrainé la mort de l’illustre capitaine, nous fumes l’objet d’une engueulade en règle de la part d’une camerounaise des services aéroportuaires. Elle en voulait aux Burkinabè d’avoir tué Sankara. Ailleurs dans le monde, à l’occasion de plusieurs colloques, nous avons servi de souffre-douleur aux ressentiments de nombreux africains devenus brusquement orphelins avec la disparition de Sankara. Aujourd’hui encore chez de nombreux Africains, Thomas Sankara demeure une figure panafricaniste incontestable. Son patrimoine appartient donc à l’Afrique tout entière. Et quand on parle de mémorial, c’est de cela qu’il s’agit avant tout. Autour de ce noble projet, seules comptent les bonnes volontés. Qu’elles émanent des peuples ou des Etats, le plus important ce sont les dynamiques qui en sont à la base. Jusqu’à preuve du contraire, nous croyons avoir affaire à des dynamiques populaires. Que l’Etat burkinabè veuille y apporter sa contribution est à notre sens, un devoir, quel que soit du reste ce que nous pouvons penser de tel ou tel de ses animateurs, de leur complicité supposée, active ou passive, dans la tragédie du 15 octobre. L’histoire ne se construit pas sur des détails. De nombreux Burkinabè ont de bonnes raisons d’être contre les révolutionnaires dont nombre d’actions ont endeuillé des familles entières. D’autres ont vu leurs foyers se disloquer à la suite des dégagements. Pour ces gens-là, il n’y avait qu’un seul responsable, Thomas Sankara. Même si les exactions ont été commises par ce que Sankara lui-même appelait « les CDR-brouettes ».
Mais au-delà de ces actions brouillonnes, l’histoire retiendra que SANKARA voulait le meilleur pour son pays. Et sa vie personnelle en a été une parfaite illustration. C’est pourquoi l’hommage qui lui est rendu à travers le projet d’érection d’un mémorial doit transcender nos petites querelles d’idéologues (sans inspiration) ou celles de petits ambitieux en quête de positionnement personnel. Le nom SANKARA est devenu un label dont l’Afrique et le monde s’honorent. Alors, sachons en être dignes !

Vers une résurrection !

Le mémorial dédié au père de la révolution burkinabè devrait sortir de terre bientôt. Son lancement, le 2 octobre dernier sous la présidence d’honneur de John Jerry Rawlings, à la place de la révolution de Ouagadougou, a connu la participation de jeunes venus d’une dizaine d’Etats africains.

Vingt-neuf ans se sont écoulés mais elles n’ont pas eu raison de la détermination des défenseurs des idéaux de Thomas Sankara. « Ceux qui ont tué Thomas Sankara ont coupé l’arbre en oubliant les racines or la force du baobab repose dans ses racines. Ils ont oublié que l’éléphant peut mourir mais ses défenses demeurent plus blanches que jamais. Ceux qui ont tué Thomas Sankara avec violence ont oublié que la violence du vent n’efface pas les traces du léopard. Quel que soit ce qu’ils ont fait Thomas Sankara demeurera à jamais vivant ». C’est par ces phrases aux allures révolutionnaires que le ministre de la culture et du tourisme, Tahirou Barry, a marqué son adhésion à l’érection d’un mémorial pour perpétuer les idéaux du père de la révolution burkinabè. Piloté par un comité de responsables de la société civile burkinabè et internationale, puis soutenu par le gouvernement, ce projet devrait compter un mausolée, un musée, une salle de conférence, une salle de projection, et un espace sportif. Il sera érigé dans les mois à venir au Conseil de l’Entente, là même où le capitaine au béret rouge a été abattu le 15 octobre 1987 avec quelques-uns de ses compagnons. Après la réouverture de l’enquête judiciaire sur son assassinat, la construction de ce mémorial sonne comme une autre étape dans le processus de réhabilitation du père de la révolution. Entretenir la mémoire, l’héritage et les idéaux de l’homme sont entre autres les objectifs du projet. Il aura l’ambition de rendre populaires et accessibles au grand public le projet politique et les idéaux du capitaine. Venus pour soutenir leurs « frères » burkinabè, les 8 pays participants ont reçu des mains de personnalités locales des flambeaux de la révolution ; flambeaux qui matérialisent la continuité de la révolution. A l’occasion, ces jeunes ont également été invités à réfléchir sur l’héritage de Thomas Sankara une fois de retour chez eux.
Le choix de lancer le projet du mémorial le 2 octobre n’est pas fortuit. C’est en souvenir au 2 octobre 1983, date à laquelle Thomas Sankara, alors président du Conseil national de la révolution, a prononcé son discours d’orientation politique. Contemporain et ami de Sankara, l’ancien président ghanéen, le « Camarade JJR » comme l’appelait affectueusement Thomas Sankara, n’a pas manqué de marteler son adhésion total au projet : « Notre soutien à ce qu’a fait Thomas Sankara est une obligation morale. Je vous remercie de raviver le feu de la liberté qu’il a allumé », a-t-il déclaré à la cérémonie d’ouverture du symposium international. Le projet devra coûter 5 milliards. Le médecin colonel Abdoul Salam Kaboré, ministre de la santé sous la révolution, en a appelé à une action citoyenne. « C’est vous citoyens qui devez le [le Mémorial] construire de vos mains, de vos idées, de vos archives et surtout de vos moyens financiers ». Pour monsieur « vaccination commando », un nom en référence à la campagne de vaccination lancée sous Sankara, si sur les 17 millions de Burkinabè, 10 millions de personnes donnent 100 francs CFA chacun, cela fera un milliard de francs CFA. Et si tous les révolutionnaires africains en font pareil, le Mémorial sortira de terre. Le sénégalais Fadel Baro du mouvement « Y en a marre » a saisi l’occasion pour inviter la jeunesse à la mobilisation.

L’idéal sankariste, un repère
De l’avis des partisans du père de la révolution burkinabè, son combat reste toujours d’actualité. Il faut juste le contextualiser à nouveau. Selon Ndongo Sylla, un des panélistes du symposium organisé à l’occasion de la journée d’hommage à Thomas Sankara, ce dirigeant était le dernier leader qui a tenté de mettre l’Afrique sur une voie originale. Pour lui, l’Afrique est confrontée à d’énormes défis socio-économiques qui peuvent trouver leurs solutions dans l’idéal de Sankara. « Il nous faut nous libérer à tout prix de la servitude économique dont nous sommes victimes », a-t-il lancé. « Thomas Sankara a toujours souhaité l’indépendance économique de l’Afrique ». Tout en pointant du doigt le franc CFA, il a reconnu que l’une des facettes de l’impérialisme économique en Afrique est cette monnaie gérée par la France. Selon le conférencier, elle ne peut pas permettre l’épanouissement économique du continent africain. Or l’Afrique doit faire face à un grand défi : celui de réaliser les conditions d’une vie décente pour deux milliards d’habitants à l’horizon 2050. « Le modèle économique actuel ne nous permettra pas de faire face à de telles attentes », a-t-il déclaré. « Ce modèle, poursuit -il, n’a pas été mis en place pour permettre l’émancipation et la libération » des peuples africains ».
Il a également invité les chefs d’Etats africains à résister au diktat du Fonds Monétaire International, de la Banque mondiale et à refuser les accords de partenariat économique que l’Union Européenne est en train de négocier avec leurs pays. Et de conclure : si les accords de partenariat économique passent, l’Afrique n’aura plus d’avenir économique.

Assita SANOU

Du cinéma pour immortaliser Thomas Sankara

Sous l’initiative d’un groupe de cinéastes qui a considéré que la mémoire du Président Sankara ne devrait pas se perdre, le projet d’un film document a été mis sur pied : « La mission du cinéma étant de mémoriser, nourrir la mémoire et nous-même étant du domaine, nous avions décidé de passer par ce canal ». Le film a permis et devra permettre de raviver le souvenir du jeune capitaine.
Le symposium a été une aubaine pour ce collectif de parler du fameux film.
Pour Balufu Bakuipa Kayinda il n’avait jamais eu l’occasion d’en parler. « L’ancien pouvoir était un véritable frein à la propagation du film », a-t-il confié. « L’idée de réalisation de ce projet n’est pas qu’un simple film mais un engagement », a-t-il précisé.
Le documentaire relate l’histoire d’un jeune dirigeant jamais à court d’idées, ayant pris le pouvoir à 34 ans, en 1983, dans un pays qui s’appelait encore la Haute-Volta, un pays qu’il va rebaptiser Burkina Faso. Ce ne sera là qu’un des multiples changements que ce militaire va mettre en œuvre avant son assassinat, en 1987. Un assassinat qui va contribuer à faire de lui une icône de la jeunesse africaine.

A S

L’idéal va-t-il enfin triompher des querelles de chapelle ?

Le projet Mémorial Thomas Sankara divise ses initiateurs. Chacun y va de ses arguments pour justifier son attitude.

Les discordances portent sur trois points : le lieu devant abriter le monument, l’implication du gouvernement burkinabè et la récupération dont est accusé le ministre burkinabè de la culture, Tahirou Barry. Parmi les détracteurs du projet, Bruno Jaffré, l’un des biographes de Thomas Sankara et animateur du site web thomassankara.net. Dans une interview accordée à nos confrères de lefaso.net le 4 septembre dernier, il déclarait : « Il ne peut y avoir de collaboration ni de subvention de ce gouvernement tant que justice n’est pas rendue. C’est ma position, c’est celle de la majorité de l’équipe du site ». Dans un communiqué de presse daté du 28 août 2016, l’équipe dudit site écrit : « Considérant que ce gouvernement est dirigé par des hommes politiques ayant contribué à assassiner Thomas Sankara, à le salir et à tenter de l’effacer de la mémoire des Burkinabè et des peuples ; considérant qu’elle ne peut envisager une quelconque collaboration avec ce gouvernement tant que justice n’est pas rendue à propos de l’assassinat de Thomas Sankara et de tous les crimes du régime de Blaise Compaoré ; (…) l’équipe du site décide de ne pas soutenir cette initiative ni d’y collaborer et souhaite que son serveur soit libéré de l’hébergement de la liste créée pour échanger sur la poursuite du projet avec le gouvernement. (…). L’équipe du site thomassankara.net réaffirme donc sa disponibilité pour un projet totalement indépendant du gouvernement. Toute collaboration avec le gouvernement,, toute subvention de sa part, doivent pour l’instant être refusées, tant que justice n’est pas rendue sur les assassinats du 15 octobre. » Elle prend ses distances d’avec le projet, d’autant plus qu’elle se convainc que c’est le ministre de la culture et du tourisme, membre du gouvernement dont les bonzes sont accusés d’avoir « contribué à assassiner Thomas Sankara, à le salir et à tenter de l’effacer de la mémoire des Burkinabè et des peuples ». D’après Jaffré, les véritables initiateurs du projet sont les membres de l’Initiative Centre Thomas Sankara (ICTS). Pourtant l’ICTS ne se reconnaît pas dans la polémique qui, selon elle, a été créée à sa place. L’un de ses membres, Serge Bayala, affirme même que « Jaffré se fonde sur de fausses certitudes ». Avant sa sortie, précise-t-il, « l’ICTS avait déjà donné son accord de principe pour le Mémorial ». Puis, il nous fait cette confidence : « Tahirou Barry ne fait pas partie du comité international pour le projet Mémorial Thomas Sankara. Il est porteur du projet à travers le ministère de la culture et du tourisme ».
Sur les réseaux sociaux également, certaines personnes se réclamant « héritières » de Sankara ont accusé Tahirou Barry de voler une idée dont il ne connait pas l’origine. D’autres l’accusent de récupérer politiquement une idée populaire et indépendante.

Aux origines du mémorial  
Si pour certains Tahirou Barry est un « usurpateur » et un « opportuniste », pour d’autres, l’homme est un sankariste dans l’âme et porte ce projet bien avant l’insurrection populaire de fin octobre 2014. Nous n’avons pas pu le rencontrer personnellement dans le cadre de cet article mais des personnes bien informées de l’idée d’un mémorial pour réhabiliter Thomas Sankara nous en parlent. L’un d’eux est Jonas Hien. Président de la Coalition des organisations de la société civile intervenant dans le secteur minier regroupées au sein de l’Organisation pour le renforcement des capacités de développement (ORCADE), il se définit comme un apolitique. Celui-ci témoigne : « En 2013, lors d’un voyage d’étude au Ghana au nom de l’Initiative pour la Transparence des Industries Extractives (ITIE) pour partage d’expériences dans le cadre des ressources minières, Tahirou Barry m’a dit : « J’ai été au Ghana. J’ai visité le mémorial Kwamé Nkrumah. Ça m’a impressionné. Est-ce qu’on ne ferait pas pareil pour Thomas Sankara ? » . Avant d’être ministre Tahirou en parlait déjà. Nommé ministre il se peut qu’il ait trouvé là une opportunité de réaliser un rêve ». Jonas Hien note d’ailleurs que l’idée n’est pas nouvelle. « Entre 1997-1998, nous avions pensé à la création d’un centre Thomas Sankara. C’était une idée de deux ou trois personnes mais elle est restée au stade d’idée ». Selon lui, ce n’est que dix ans plus tard, en 2007, à l’occasion du 20e anniversaire de l’assassinat de Thomas Sankara qu’elle a pris corps officiellement. Elle fut l’une des recommandations du symposium international sous la présidence de Chérif Sy. Plusieurs nationalités y étaient impliquées, des sankaristes de tous bords mais sans coloration politique. L’euphorie du 20e anniversaire passée, les choses n’ont pas évolué de façon significative.

Des jeunes dessinent les lignes
Il a fallu attendre 2014 pour voir les choses bouger grâce à l’Initiative Centre Thomas Sankara (ICTS), un regroupement de jeunes sous l’impulsion de Thea Mometer, une expatriée allemande. Le 11 mars 2015, elle présente le projet dans un document officiel. Plusieurs acteurs sont ciblés pour sa concrétisation : la population de Dagnoën et Wemtenga, notamment les autorités coutumières, religieuses, politiques et les jeunes ; la société civile burkinabè ; les associations engagées pour l’environnement, la santé publique, la sécurité, le développement et la cause de Thomas Sankara ; la société civile internationale, les partis politiques et les individus œuvrant dans le même esprit. Le centre devrait être composé entre autres d’un musée qui héberge les effets personnels du défunt capitaine et une exposition sur sa vie, une bibliothèque avec accès libre avec une partie d’archives écrites, audio et audio-visuelles, une salle d’informatique, un amphithéâtre de 250 places assises et un plateau pour des conférences-débats, projections de films, de spectacles de musique, théâtre et danse et un monument de Thomas Sankara. Le joyau devrait remplacer la décharge d’immondices à ciel ouvert sur le terrain situé au côté Nord du cimetière de Dagnoën. Selon les membres de l’Initiative, le choix de ce lieu s’explique par le symbolisme historique du cimetière, considéré comme l’endroit où sont enterrés le leader de la révolution et ses douze compagnons, et qui accueille chaque 15 octobre, jour anniversaire de son assassinat, une foule nombreuse réclamant justice. L’objectif tel que défini par l’ICTS est le développement des quartiers Dagnoën et Wemtenga par l’élimination partielle ou totale de la décharge afin d’éviter la pollution de l’environnement provoquée par le dépôt de déchets de tous genres, préserver la santé des riverains que pourrait causer la toxicité de ces déchets puis de garantir leur sécurité grâce à un éclairage et à un désenclavement de la zone.
L’idée conçue, place maintenant à sa mise en œuvre. Shérif Sy, Smockey, Sams’K, Abdoulaye Diallo, Bruno Jaffré et bien d’autres personnes ressources sont approchées au regard de leur attachement à l’idéologie sankariste. Des démarches ont été également entreprises auprès des autorités communales de Bogodogo pour l’obtention du terrain. C’est en ce moment que l’ICTS apprend que Tahirou Barry est porteur d’un projet similaire. Ce dernier avait déjà contacté la famille Sankara et des personnalités au niveau local et international, celles-là même que l’ICTS ciblait. Il aurait même obtenu l’accord du conseil des ministres. Une audience entre les deux parties permettra d’accorder les violons et de créer une synergie pour le projet Mémorial Thomas Sankara.

Exorciser le Conseil
Du cimetière de Dagnoën, c’est finalement le Conseil qui est choisi pour abriter le Mémorial. Parmi les arguments qui ont favorisé ce choix il y a la certitude que c’est le lieu où le capitaine a été assassiné. La salle de réunion d’où il est sorti, le couloir dans lequel il a été abattu sont toujours là. Les impacts des balles sur le mur sont aussi toujours visibles. Selon les initiateurs et porteurs du projet, ce sont des symboles à conserver. L’autre argument est que le cimetière se veut un lieu de recueillement. Jadis siège du Conseil de l’Entente, ce lieu couramment appelé Conseil était l’épicentre du pouvoir Sankara à l’avènement de la révolution le 4 août 1983. Après l’assassinat de Thomas Sankara le 15 octobre 1987, il est devenu le symbole des tortures et des assassinats sous l’ancien président Blaise Compaoré. Aujourd’hui encore, la triste réputation de ce lieu hante toujours les esprits. « Il faut l’exorciser », recommande Serge Bayala, membre de l’ICTS. L’érection du Mémorial au Conseil va changer sa réputation.

Par Gaston Bonheur SAWADOGO


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