Election au Gabon : Dans la pure tradition du père

Publié le lundi 10 octobre 2016

« Il y a eu un semblant de transparence au début, avec des résultats donnant Ping en tête. Mais personne au gouvernement n’a pu se résoudre à la défaite. Il s’en est donc suivie une attente de 48 heures pour avoir les derniers résultats dans le fief du président Ali Bongo qui l’ont finalement donné vainqueur à 95% des voix, avec une participation de 99,93%. En 2009, déjà, ces résultats étaient arrivés en dernier avec le même type de manipulation. » Ces propos sont de Cyril Musila, chercheur associé à l’IFRI et spécialiste de l’Afrique centrale. Comme l’avait dit son père, Omar Bongo Ondimba, on n’organise pas une élection pour la perdre. La leçon a donc été bien retenue par son fils Ali.

Les ingrédients d’une bataille rangée entre les camps qui se disputent le pouvoir au Gabon étaient déjà réunis. La victoire par les urnes de l’opposition, fut-elle unie, était aléatoire non pas que l’expression du suffrage populaire soit impossible à réaliser mais plutôt parce que celle-ci aura du mal à être reconnue. La loi électorale gabonaise place en effet le ministère de l’intérieur au-dessus de la CENAP qui n’est qu’une structure technique. Le fichier électoral et donc la liste électorale qui sont les pièces maitresses d’une élection sont du ressort du ministère de l’intérieur. Les tâches qui incombent à la CENAP sont entre autres, la désignation des représentants dans les commissions d’établissement ou de révision des listes électorales, la fixation du calendrier électoral, la réception des dossiers de candidatures et autres tâches techniques du genre. La proclamation des résultats est du ressort du ministère de l’intérieur. Or, c’est une phase très importante en particulier quand il y a blocage ou même quand il s’agit d’une simple difficulté. Celui qui a le pouvoir de proclamer a aussi en principe le pouvoir de manipuler les résultats. Et c’est sans doute ce qui s’est passé au Gabon

Le refus du camp Bongo d’afficher les résultats électoraux de l’Ogooué
Le droit élémentaire de tout électeur gabonais c’est celui de connaître les résultats de son bureau de vote, que cela soit formellement écrit ou non. De fait, les résultats ont été publiés dans les bureaux de vote et les procès-verbaux établis. Là où le mystère s’épaissit c’est quand ceux-ci arrivent dans les centres de compilation, ils en ressortent tellement transformés qu’on a du mal à les reconnaitre. C’est ce qui explique l’insistance de l’opposition sur la publication des résultats du Haut Ogooué, fief du président Bongo, bureau par bureau. Il faut savoir que le fichier électoral gabonais géré par le gouvernement est l’objet de critiques. Un récent rapport intitulé « Gabon : ces curiosités de la liste électorale qui font douter de sa fiabilité » publiés sur le site mays-moussi.com montre que le nombre d’inscrits sur le fichier qui a servi de référence pour l’élection présidentielle a été artificiellement gonflé. En effet, on y relève que la totalité des habitants de 59 localités fait 39 291 habitants avec curieusement une population électorale de 66 073 personnes. Du recensement général de la population et du logement 2013 dont les résultats n’ont été rendus publics qu’en 2016, il ressort que la commune de Ndzomoé dans le département du Komo-Océan (Estuaire) comptait seulement 43 habitants alors que sur la liste électorale 946 personnes y sont inscrites. Toutes les plaintes de l’opposition n’ont pas permis de changer fondamentalement la nature du fichier électoral chasse gardée du ministre de l’intérieur. La publication des résultats détaillés de la région du Haut Ogooué aurait permis de comprendre l’alchimie à travers laquelle le candidat Ali a pu être propulsé devant Ping alors même que ce dernier semblait bénéficier d’une confortable avance sur lui. Eh bien le ministre de l’intérieur qui a proclamé les résultats provisoires s’est arc-bouté sur ses prérogatives pour opposer une fin de non-recevoir à la requête de l’opposition, au motif que la loi gabonaise ne prévoit pas un tel scénario. Mais en droit, ne dit-on pas que ce qui n’est pas interdit est permis ? On voit bien que si la victoire d’Ali Bongo était aussi clean, il n’aurait pas hésité à confondre ses adversaires et surtout la communauté internationale (France, USA, Union européenne, ONU). En plus c’est le meilleur moyen de faire cesser les violences.

Les sirènes africaines nationalistes
Après la rengaine sur un Laurent Gbagbo nationaliste qui aurait payé au prix fort son indépendance vis-à-vis de la France, nous voici encore en face d’autres sirènes essentiellement africaines pour qui Ali Bongo serait une victime de la Françafrique. Ainsi donc l’appel unanime de la communauté internationale en faveur de la transparence électorale au Gabon est dénoncée par ces « indignés » comme une grossière ingérence néocolonialiste. Mais ceux qui poussent ces hauts cris s’imaginent qu’on ne voit pas le matelas d’intérêts qui les lie au candidat Bongo et qui est la véritable cause de leur indignation mille fois intéressée. Que ces clameurs « patriotiques » viennent du Burkina qui sort à peine d’une épreuve de force victorieuse contre un pouvoir dynastique ne peut que surprendre, même si on ne peut s’étonner que les hommes soient souvent tenus par le ventre. Dans les questions démocratiques, il faut avant tout voir quelles sont les aspirations du peuple. Au Gabon, les gens ne veulent plus de la dynastie Bongo qui a régné sur le pays pendant cinquante ans. Peu importe si l’alternative qui s’offre au peuple n’est guère meilleure aux yeux de certains. C’est ce que traduit ce vote serré malgré les ajustements qui ont pu être opérés en faveur d’Ali Bongo.
Il est tout de même dommage que les consciences indignées s’expriment à la manière du médecin après la mort. Le mal absolu se situe en amont du scrutin, sur le fichier électoral. Le fichier électoral gabonais a besoin d’une réforme profonde. Celle-ci n’est cependant possible que sur la base d’un recensement général de la population, afin d’en expurger les incohérences et anomalies constatées sur le fichier de 2013. Gemalto, une société française, avait été recrutée en 2011 sur appel d’offres pour travailler à la fiabilisation du fichier électoral gabonais. Mais ce groupe se serait empêtré dans des opérations de corruption et est depuis 2015, l’objet de poursuites judiciaires en France. Le chantier de la réforme du fichier reste donc toujours largement ouvert.

Le Gabon peut-il être sauvé ?
De toute évidence, les acteurs politiques gabonais sont incapables de se sortir par eux-mêmes de ce bourbier postélectoral. La campagne haineuse menée dans chacun des camps contre l’adversaire a atteint un point de rupture. Certes, l’impopularité d’Ali Bongo est notoire mais l’irresponsabilité de certains leaders de l’opposition en particulier de Jean Ping ne l’est pas moins. Il a accumulé les provocations comme s’il appelait l’affrontement de ses vœux. La théorie du coup de pied de l’âne auquel il faut répondre ne peut nullement prospérer. On n’est pas obligé de répondre à la provocation par la provocation. Mais on ne saurait aussi renvoyer dos à dos les deux belligérants. Ali Bongo est le chef de l’Etat gabonais. La sécurité du Gabon et des Gabonais dépend avant tout de lui.
C’est donc de lui que dépend le retour de la paix au Gabon. L’Union africaine, la communauté régionale et internationale peuvent y aider par la facilitation. Mais l’avenir des Gabonais reste entre leurs mains.

Par Germain B. NAMA


Commenter l'article (0)