Propos de Salif Diallo sur la Banque Mondiale et le FMI : Positionnement politique ou stratégie concertée ?

Publié le lundi 10 octobre 2016

Le torchon brûle-t-il au sommet de l’Etat ? Salif Diallo est-il entré dans la défiance ouverte avec Roch Kaboré ? Le Burkina tout entier bruisse de rumeurs alarmistes sur un début d’incendie qui menacerait la cohésion de l’exécutif. A la base de ces rumeurs, des indices : la critique en règle de Salif Diallo de la politique du gouvernement qui n’aurait pas assez d’audace, l’urgence d’aller à la confrontation avec les institutions de Bretton Woods qui serait pour lui le seul moyen d’avoir un véritable appel d’air au niveau de l’économie nationale, l’ajournement qu’il souhaite du PNDES pour permettre aux élus nationaux de mieux l’examiner, sont autant d’éléments avancés pour prouver que les hommes de l’exécutif ne regardent plus dans la même direction. Et pourtant, diront certains, le chef du parlement ne fait qu’exercer les prérogatives qui sont les siennes. Ne lui revient-il pas de tirer la sonnette d’alarme quand ça ne va pas, d’indiquer ce qu’il croit être le meilleur chemin pour parvenir rapidement à la satisfaction des besoins du peuple ? Seulement, voilà ; Depuis l’élection de Roch Marc Christian Kaboré à la présidence du Faso, Salif Diallo est devenu le premier responsable du parti présidentiel. Le candidat du MPP a été élu sur la base d’un programme dont Salif lui-même en a été un des artisans de premier plan. Sur cette base, d’aucuns estiment qu’il fait un mauvais procès au gouvernement Thiéba. A-t-il l’intention de créer la crise pour provoquer une redistribution des cartes ? D’aucuns le pensent. Depuis la gestation (trop longue diront certains) de la nomination du premier ministre, suivie de la cacophonie sur l’identité de l’occupant du poste, on a compris qu’il y avait des difficultés. Au finish, c’est Paul Kaba Thiéba qui est sorti du chapeau et l’on y avait vu un choix imposé presqu’au « forceps » par Roch Kaboré. Sommes-nous alors dans un scénario de revanche ? C’est possible. L’unité entre camarades n’empêche pas de petites tensions de positionnement. Quand on n’est pas dans la pensée unique, les dissonances sont tout à fait normales. Celles-ci ont pu être notées dans les nominations à des postes considérés comme stratégiques à tous points de vue, ou encore dans le processus de passation de certains marchés. Ce sont là de petits « meurtres » peut-on dire entre amis qui ne seraient pas de nature à modifier fondamentalement l’équilibre de l’attelage.
Il est cependant important, qu’une culture du débat s’instaure dans les rapports de pouvoir et au plus haut niveau. Si Salif Diallo a pu critiquer aussi aisément le gouvernement, c’est aussi parce qu’il fait partie du système. Or la culture politique chez nous, fortement nabalisée ne s’accommode pas de la critique du chef, encore moins quand celle-ci est ouverte. C’est le problème que pose la sortie médiatique de Salif Diallo. L’opinion a tendance à s’intéresser davantage à l’effet politique produit par le discours qu’à sa pertinence du discours. Nous nous sommes intéressés au fond du débat en donnant la parole à un universitaire (en lui envoyant juste un questionnaire), expert en économie. Avec lui, nous avons décortiqué les propos du président de l’Assemblée nationale et aux conditions de sa pertinence dans notre contexte national.

« Mobiliser des financements massifs sans au préalable préparé votre pays à les absorber sera vain et contre-productif », dixit professeur Idrissa Ouédraogo

Professeur Ouédraogo, la Banque mondiale et le FMI sont célèbres dans le monde mais beaucoup de Burkinabè ne les connaissent pas bien. Pouvez-vous les présenter succinctement ?
Pour être bref, disons que la Banque Mondiale (BM) et le Fonds Monétaire international (FMI) constituent les deux piliers des institutions financières internationales dont les accords de création ont été signés en juillet 1944 lors de la conférence monétaire et financière de Bretton Woods dans le New Hampshire aux États-Unis.
Au départ, c’était la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), formellement créée en décembre 1945, qui portait communément l’appellation Banque mondiale. Aujourd’hui, le groupe banque Mondiale regroupe, cinq institutions internationales dont la BIRD, la Société financière internationale (IFC) créée en 1956, l’Association internationale de développement (AID, ou IDA) créée en 1960, le Centre international de règlement des différends (CIRDI) créé en 1966 et enfin l’Agence multilatérale de garantie des investissements (MIGA) établie en 1988. La BM avait initialement été mise en place pour participer à la reconstruction de l’Europe et du Japon à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais avec le temps, ses activités se sont étendues au reste du monde, notamment les pays en développement d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine. Elle a aussi vu ses missions s’élargir. La BM dont l’objectif initial était la promotion de la croissance s’est, au fil des années, impliquée dans la lutte contre la pauvreté, la promotion de la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption, le développement durable, le changement climatique. Les fonds distribués par la BM se font sous forme de dons à hauteur de 20 % et le reste se faisant sous forme de prêts à des taux concessionnels (i.e., des taux d’intérêt faible ou nul).
La création du FMI est fondée sur la nécessité d’assurer la stabilité du système monétaire internationale qui avait été fortement ébranlé pendant les années 1930 ; années où les dévaluations intempestives avaient favorisé la crise des années 30. Il fallait donc mettre en place un cadre de coopération économique qui garantirait cette stabilité du système monétaire international après la Seconde Guerre Mondiale. Ce rôle a été confié au FMI. Pour assurer ces tâches, le FMI a tout d’abord un rôle de surveillance et de conseil (surveillance des politiques économiques financières des pays), il a ensuite un rôle d’assistance financière (appui pour corriger les problèmes de balance de paiement) et ensuite, un rôle d’assistance technique et de formation (renforcement des capacités d’élaboration et d’exécution des politiques économiques).

Quels sont les rapports qui lient le Burkina à ces deux institutions ?
Etant un Pays membre de chacune de ces institutions et étant classé parmi les pays fragiles, une autre façon de dire les pays les plus pauvres, le Burkina est l’un des sites d’intervention privilégiés de ces institutions. A ce titre, il a très souvent bénéficié de leurs appuis et assistances. Le FMI vient régulièrement au Burkina pour ses revues statutaires et a accordé des facilités de crédit au Burkina Faso en soutient à sa balance des paiements. La Banque Mondiale, à travers ses financements, est présente dans de nombreux secteurs vitaux de notre économie. Au regard de cette situation, on est tenté de croire que notre pays a des relations de cordiale coopération avec ces institutions mais en vérité, ce sont des relations où ces institutions sont dans une position dominante. Très souvent, c’est ce qu’elles proposent qui s’applique.
Il est vrai que depuis la conférence internationale sur le financement du développement de Monterey au Mexique (communément appelé conférence de Monterey), la primauté est donnée à un partenariat entre donateurs et bénéficiaires. C’est un partenariat qui donne un rôle central aux autorités nationales dans la conception et l’exécution des stratégies de développement. Mais malheureusement nos Etats n’ont pas toujours su profiter de cette disposition lorsqu’il s’agit de négocier avec la BM et le FMI. Au-delà des stratégies de développement que nous élaborons (CSLP, SCADD, PNDES), il faut dans la pratique discuter avec les partenaires pour mobiliser les ressources et les utiliser dans les conditions qui nous conviennent le mieux et qui vont dans le sens du développement économique et social de notre pays. Et c’est là que nous avons de sérieux problèmes car nous sommes très souvent, peu préparés pour affronter les techniciens de ces institutions ; nous leur portons la réplique que très rarement. Nos négociateurs maitrisent très peu les dossiers. Ils ne préparent pas les rencontres ; chacun se pointe avec un lot de dossiers (quand ces dossiers ne sont pas distribués sur place), qu’il n’a pas regardé et sur lesquels aucun échange préalable n’a été fait.
A propos de cette impréparation, et peut être de l’incompétence de nos techniciens, j’aime raconter cette anecdote à mes étudiants. Lors des discussions préalables pour la préparation des documents de base en vue de négocier et mettre en œuvre les Programmes d’Ajustement Structurels (PAS) au Burkina Faso dans les années 90, il fallait s’accorder, entre autres, sur les mesures à adopter pour réduire les dépenses publiques. Le gel de la masse salariale était une des options à considérer et les discussions portaient sur l’agrégat à retenir comme indicateur : salaire nominal ou salaire réel ? La masse salariale nominale correspond à ce qu’on dépense nominalement par an pour les salaires (par exemple, un milliard par an) ; la masse salariale réelle correspond au salaire nominal divisé par le niveau des prix autrement dit, vous tenez compte du niveau de l’inflation. Dans ces conditions même lorsqu’on dit qu’il y a gel des salaires, vous avez la latitude de les ajuster en fonction de l’inflation. Il est donc très probable que vous puissiez augmenter votre masse salariale d’année en année proportionnellement aux variations du niveau des prix. Ce qui n’est pas le cas, lorsque vous choisissez la masse salariale nominale. Et croyez-le ou non, c’est cette dernière option que nos envoyés s’apprêtaient à choisir si l’un des fonctionnaires burkinabè du FMI n’avait profité d’une pause pour attirer leur attention sur l’absurdité de la situation et sur les coûts que cela pourrait engendrer.

Quel regard le spécialiste que vous êtes porte sur l’évolution de nos rapports avec ces deux institutions au cours de cette décennie ?
Je dirais que le Burkina a très souvent été considéré comme un bon élève de ces institutions. Nous nous sommes très souvent rendus disponibles et avons suivi quasiment à la lettre, ce qui nous était proposé. Si je ne veux pas faire dans la langue de bois, je dirais que nous nous sommes constamment pliés aux injonctions polies et courtoises mais pressantes de ces institutions. Très souvent, les revues du FMI sont favorables pour le Burkina Faso. Il ne pouvait en être autrement, puisque dans nos relations avec ces institutions, notre souci premier est de satisfaire les desideratas de ces dernières. Ce faisant, d’année en année, nous avons reçu assistance, aide et prêts de la part de ces institutions. Ces dernières décennies, le FMI a apporté son assistance au Burkina Faso à travers les programmes de Facilité Elargie de Crédit (FEC) dont les dernières sont les accords FEC 2010-2014 et FEC 2014-2016. Quant à la BM, comme je le disais plus tôt, elle intervient dans des secteurs aussi variés que le développement rural, la santé, l’éducation, l’agriculture et le transport.

En déclarant que l’aide apportée par ces deux institutions n’a jamais permis de développer un pays, est-ce que Salif Diallo ne déplace pas le problème. Le problème se situe-t-il réellement au niveau de ces deux institutions ?
Je crois qu’il faut relativiser cette appréciation en indiquant que, pour que l’aide, quel que soit son origine, puisse participer au développement d’un pays, certaines conditions préalables doivent être réunies. Le rôle de l’aide, y compris celles de la banque Mondiale et du FMI, est d’appuyer les pays dans la mise en œuvre de leur politique de développement en leur apportant les appuis demandés par ces pays. A mon avis, le problème doit être posé en termes de responsabilités réciproques. Il faut tout particulièrement interroger les responsabilités de la partie nationale dans les échecs de nos stratégies de développement, en dépit des flux importants de capitaux qui sont déversés dans notre pays. Il nous faut comprendre que nous sommes et devons être les maitres de nos stratégies et programmes de développement et à ce titre, nous devons avoir une bonne connaissance de ces stratégies et être prêts à les vendre au meilleur prix et au mieux disant autrement dit, nos techniciens et nos autorités doivent être totalement imprégnés des moindres contours de nos programmes et pouvoir les défendre en toute circonstance. Mais malheureusement, comme je le disais tantôt, ils ne sont pas toujours au fait de leurs dossiers. Très souvent, les Partenaires Techniques et Financiers semblent avoir plus de maitrise de nos dossiers que la plupart de nos négociateurs parce que eux, ils se préparent avant de venir discuter avec nous.
Il faut comprendre que ces institutions ont un modèle de développement qu’elles souhaitent voir appliqué dans nos pays et pour cela, elles cherchent à influencer nos décisions dans ce sens. C’est à nous de savoir défendre nos programmes et savoir proposer des alternatives. Pour cela, il faut avoir quelque chose à proposer et la volonté de le faire, je parle ici de la volonté politique. C’est dans ce sens que je suis en accord avec le Président de l’Assemblée nationale Salifou Diallo pour dire qu’il faut pouvoir dire non au FMI et à la BM. Mais, il faut savoir le dire en se préparant aux discussions avec ces institutions, en ayant un projet de société et une stratégie clairement définie à mettre sur la table des négociations. Je ne suis pas certain que le régime actuel, tout comme les régimes passés, soit vraiment préparé à cela.
J’ai la ferme conviction que si nous avons quelque chose de consistant à proposer aux PTF et que nous le défendons avec fermeté et conviction, ils seront obligés d’aller dans notre sens. Nous oublions très souvent que les Etats sont les vrais patrons de la BM et du FMI et que dans ce sens, ces derniers sont tenus de respecter nos exigences tant qu’elles ne violent pas les principes de base qui les régissent et qui sont acceptés par tous. La norme est qu’elles nous accompagnent et non nous imposer quoi que ce soit. C’est ce que certains pays asiatiques et africains ont fait et sont en train de réussir leur développement.

Salif dit que ce dont le pays a besoin c’est des financements massifs. Ne met-il pas la charrue devant les bœufs parce que le problème de nos pays n’est-ce pas avant tout la gouvernance. Qu’en pensez-vous ?
Je suis tout à fait d’accord avec vous. Le problème de notre pays c’est moins le financement que les conditions préalables à l’attractivité de ces financements et surtout, les conditions d’utilisation de ces financements. Mobiliser des financements massifs sans au préalable préparé votre pays à absorber ces financements, sera vain et contreproductif. J’ai compris que pour l’année 2016, le Burkina Faso a été contraint d’annuler 49 milliards de FCFA sur les financements extérieurs du pays du fait de son incapacité à absorber ces financements. Cela veut tout simplement dire que nous n’avons rien, en termes d’investissement, à proposer pour utiliser ces fonds qui pourtant étaient mis à notre disposition. Ceci est un exemple patent de nos faibles capacités à gérer notre économie et à proposer des modèles viables de développement de long terme. Nous nous préoccupons un peu trop du court terme et ce, très souvent, pour des raisons électoralistes. Il nous faut, pour une fois au moins, aller au-delà de nos intérêts égoïstes.
Cela pose de fait, le problème de la crédibilité du pays, le problème de la gouvernance dans notre pays notamment, dans sa dimension économique. Mobiliser des ressources massives comme le suggère le Président Salifou Diallo, requiert un panorama économique favorable et attrayant ; en un mot, un climat des affaires attractif. Cela veut dire, qu’il faut donner toutes les assurances nécessaires aux potentiels investisseurs afin qu’ils acceptent bien financer votre économie. Autrement dit, il faut des actions fermes de lutte contre la corruption, une justice impartiale et forte, une situation sécuritaire rassurante et une saine gestion des finances publiques. Le taux d’intérêt (le prix du crédit) auquel les prêts vous seront octroyés dépend fortement de cette situation. Si elle est mauvaise, le crédit sera très coûteux et si elle est bonne, le prix du crédit sera relativement bas. Je vous laisse juger vous-même de la situation actuelle du pays et de sa capacité à mobiliser des financements bon marché.

On sait que les financements obtenus par les pays auprès de ces institutions dépendent de leurs capacités de remboursement. Existe-t-il d’autres alternatives à cela ?
C’est vrai que l’on parle souvent de la capacité de remboursement, ou encore capacité d’endettement, des pays comme un des éléments déterminants des financements qu’un pays peut mobiliser. Derrière ce terme se cache beaucoup d’autres réalités qui sont prises en compte dans la décision d’octroi du crédit et de la détermination du montant. Au-delà des montants que l’emprunteur peut dégager pour le remboursement du prêt (c’est à dire, la capacité de remboursement), la crédibilité générale du pays est prise en considération. Cela signifie que tant le niveau de la dette du pays que les équilibres macroéconomiques et l’environnement institutionnel et politique sont considérés. Ce n’est pas pour rien que les revues du FMI consistent généralement à analyser la situation économique des pays. Le FMI vient et fait son diagnostic, note le pays et le cas échéant, propose des solutions.
Oui, des alternatives existent. On peut par exemple penser à mobiliser des fonds sur les marchés des capitaux et ou alors capter les Investissements Directs Etrangers (IDE) ou encore monter des projets de Partenariat Public Privé (PPP). Mais le problème est que de façon générale, les investisseurs privés, pour une majorité d’entre eux, fondent leurs décisions finales sur les évaluations du FMI et de la Banque Mondiale. Les investisseurs ne sont pas des philanthropes, ils veulent rentabiliser leurs investissements et pour ce faire, souhaitent avoir un environnement favorable.
C’est pour cela les revues du FMI sont très souvent attendues avec fébrilité par les gouvernants et avec une certaine malice par les autres partenaires car, bon nombre de ces PTF assujettissent, entre autres conditionnalités, le décaissement de leurs financements aux résultats des revues du FMI.

Ensuite il nous invite à regarder l’expérience de certains pays asiatiques comme la Malaisie qui se sont développés en tournant le dos à la Banque mondiale et surtout au FMI. Quelle est cette expérience ?
Je suis partiellement d’accord avec Salif sur l’analyse qu’il fait de l’expérience des pays qui ont, d’une façon ou d’une autre, tenu tête au FMI et à la BM. Oui, on doit pouvoir dire non à ces institutions mais dans les conditions que j’ai décrites plus tôt. Permettez-moi cependant d’indiquer que de façon générale, le leadership dans ces pays était et est toujours de qualité dans ce sens que le peuple est mis au centre des préoccupations des dirigeants. Même si parfois, certains de ces pays, notamment la Malaisie, l’exemple du Président de l’Assemblée nationale, sont considérés comme non démocratiques.
Ce pays qui a en effet, rejeté le programme du FMI, et donc l’aide extérieure, a adopté un modèle de développement que de nombreux observateurs considèrent comme étant une « économie ouverte et libérale sans démocratie ». Le développement de ce pays s’est fait avec un régime politique qualifié indifféremment de « démocratie modifiée », de « quasi-démocratie » ou « d’autoritarisme soft ». Au nom de la stabilité politique, aucune critique du pouvoir en place n’était autorisée. Mais en plus de cet aspect, il faut retenir que la Malaisie avait élaboré et implémenté une stratégie dénommée « Nouvelle Politique Économique (NEP) » à partir de 1970 qui de fait était une politique de discrimination positive en faveur des Malais. De nombreuses facilités, pour faire d’eux de véritables acteurs du développement économique de leur pays leur étaient accordées. L’autre originalité de ce pays est qu’il a su maintenir sa souveraineté tout en s’ouvrant à l’économie mondiale : les stratégies de développement du pays sont endogènes et donc orientées vers la satisfaction du peuple. Et l’Etat était très impliqué dans la mise en œuvre de ces stratégies en participant directement dans la création d’entreprises dans les secteurs considérés importants et stratégiques et qu’il convenait de développer. Nous sommes ici, en face d’un Etat développeur qui joue tour à tour le rôle d’industriel et de financier.

A quelles conditions pourrions-nous dupliquer ce qu’on pourrait appeler les bonnes pratiques asiatiques ici chez nous ?
Difficile de dupliquer les cas de succès dans notre pays parce que chaque pays a ses spécificités dont il faut tenir compte. Les conditions de réussite là-bas ne sont pas toujours les mêmes ici. On peut cependant, tirer quelques leçons qui pourraient nous servir. Tout d’abord, je dirais qu’il nous faut une véritable stratégie de développement qui met l’homme au centre de ses préoccupations et qui serait ancrée dans une vision de société. Il faut ensuite investir dans le capital humain et national et favoriser l’éclosion de véritables acteurs du développement en faisant de sorte que les nationaux participent pleinement et activement à la vie économique du pays. L’Etat, en un mot doit être omniprésent dans la vie économique en accompagnant les agents économiques nationaux.

Les Alternatives

Le marché financier international exerce-t-il quelque influence sur la souveraineté des Etats ? Si oui quelle alternative pour les Etats soucieux de construire un modèle économique conforme aux aspirations des populations ?
Oui, de multiples intérêts se cachent derrière le capital international. Tout d’abord, comme je le disais tout de suite, le détenteur de capitaux qui se décide à placer ses ressources dans un pays donné le fait principalement pour générer du profit. Et comme la conviction aujourd’hui est que l’économie de marché, qui peut revêtir plusieurs degrés de libéralisme, est la seule alternative qui vaille dans le contexte actuel du monde, la tendance est d’investir dans les économies qui adoptent un modèle d’économie de marché. Ceci n’est pas un problème pour le Burkina Faso puisque ce modèle est aujourd’hui accepté par tous. Maintenant, il reste à s’interroger sur nos capacités à proposer une stratégie de développement viable qui s’inscrit dans les principes du marché et qui est au service des populations.
C’est cette démarche que la Malaisie et beaucoup d’autres pays, y compris le Rwanda, ont adopté et ont ou, sont en train de gagner leur pari. Nous pouvons nous aussi le réussir. Nous le pouvons, si nous avons la volonté et si nous choisissons de nous inscrire dans le long terme en entreprenant les réformes structurelles dont l’économie a besoin pour se mettre sur le sentier d’une croissance inclusive (une croissance au service des populations). Les structures de production et de transformation de notre économie (quand il en existe) sont désuètes et très peu productives. Comment voulez-vous relancer l’économie dans ces conditions. Je suis persuadé qu’une transformation de l’économie qui privilégie l’offre, et non la demande comme on a tendance à le faire dans notre pays, conduira notre économie vers plus de croissance et une répartition plus équitable des fruits de la croissance. En réalité, une politique de relance par la demande marche dans les pays qui ont un système de production capable de répondre à la nouvelle demande. Ceci n’est pas le cas du Burkina Faso.
Il est vrai que ce type de démarche convient très peu aux politiciens impatients, soucieux de leurs réélections. Le retour sur investissement de ce type de politique est long à venir. Les retombées politiques sont donc lointaines mais le résultat final est beaucoup plus bénéfique pour le pays et pour les populations. Malheureusement, beaucoup de nos dirigeants se soucient peu de leur peuple.

Le PNDES c’est le nouveau référentiel en matière de développement. Quelles sont selon vous ses forces et ses faiblesses ?
Beaucoup d’efforts ont été déployés pour l’élaboration de ce programme. Je sais que de nombreux techniciens du pays ont pris part au processus et parmi eux on compte des gens très qualifiés. Mais malheureusement, l’agenda politique a pris le pas sur l’efficacité technique et le document final (tout au moins celui que j’ai reçu) est très en deçà des attentes. Manifestement, les rédacteurs n’ont pas eu suffisamment de temps pour travailler sur ce document qui pourtant est censé être le référentiel des politiques publiques au Burkina Faso sur l’horizon 2016-2020. On sent la précipitation à travers les incohérences dont recèle le document. Nos collègues de Free Afrik ont fait une évaluation exaltante de ce document. Je ne reviendrais pas sur les différents éléments soulevés par cet institut. Notons tout simplement avec eux, que non seulement l’analyse diagnostique est incomplète mais aussi, que le programme tel que proposé aura des difficultés à réaliser les ambitions initiales, c’est-à-dire la réduction de la pauvreté et des inégalités. Mais en dépit de cela, il convient de retenir que le document comporte des propositions relativement intéressantes notamment, les reformes structurelles proposées.

Si vous aviez un conseil à donner à nos gouvernants que leur diriez-vous sur la meilleure manière de créer de la richesse et de relancer l’économie ?
C’est tout un programme que de répondre à cette question ! Et je n’aurais pas la prétention de proposer des solutions pour une relance adéquate de notre économie. Je dirais tout simplement que des pistes ont été évoquées tout au long de cette interview. Ce sont des éléments épars qu’il conviendrait de regrouper sous une stratégie globale bien pensée et centrée sur l’homme. Si je dois ajouter quelque chose à ce que j’ai dit avant, c’est de dire qu’il faut garder à l’esprit que le développement est un tout et est l’affaire de tous. Autrement dit, si l’on veut réussir une relance économique qui serait au service des populations, il conviendra de mettre l’homme et la société au centre du processus. L’objectif ultime c’est le bien-être des populations. Les populations adhéreront aux politiques mises en place si elles ont la conviction que ces politiques visent à améliorer leur niveau de vie n

Interview réalisée par Germain B. Nama
et Raphaël N. Aspavati


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