Conflit Foncier dans la Gnagna : L’Eglise Evangélique SIM au centre d’affrontements sanglants

Publié le lundi 10 octobre 2016

Des bras brisés, des cranes ouverts sous le coup de coupe-coupe ; une famille nombreuse expulsée manu militari et réfugiée dans des taudis à la merci du soleil et de la pluie ; des concessions détruites, une dizaine de personnes aux arrêts… C’est entre autres les effets de la dernière escalade de la violence à Bouambou, un village perdu dans le fin fond de la Gnagna. Dans cette partie du Burkina, un conflit terrien oppose des agriculteurs à l’Eglise Evangélique SIM. Il atteint son paroxysme en mi-août avec un affrontement sanglant. La situation s’enlise et rien ne promet pour l’instant son extinction. Les protagonistes se radicalisent et se rejettent la responsabilité de la rixe.

25 aout 2016. Un procès public est programmé pour 8h 00 au Tribunal de Grande Instance (TGI) de Bogandé devant la chambre correctionnelle. Une aubaine pour comprendre la réalité des faits. Mais il sera renvoyé à une date ultérieure. Le président souhaiterait que des blessés produisent des certificats médicaux comme preuve.
Un grand terrain d’une superficie de 462 hectares 65a 37ca est au centre du conflit. C’est ce que révèle l’arrêté de la mairie de Manni N°2010/009/MATD/R-EST/PGNG/CM portant attribution à l’Eglise Evangélique SIM d’un terrain sis en zone non lotie. Le terrain attribué est situé dans un espace non viabilisé. D’après le pasteur Amidou Douna, ce terrain est destiné à un projet agro-sylvo pastoral. Les paysans eux, revendiquent un héritage ancestral. « Ce sont nos grands-pères qui sont venus s’installer ici il y a plus de 100 ans à la recherche de terres fertiles », indique Mano Hama dit Ardjuma. Il est le représentant des paysans plaignants. Au regard de l’étendue du territoire querellé, ce dernier estime que la superficie va au-delà de 700 hectares. Selon lui, ils sont environ 85 ménages et plus de 300 personnes à subir « les brimades » de l’Eglise Evangélique. Les paysans disent être résolus à défendre leur terre ancestrale sur laquelle se trouvent d’ailleurs leurs fétiches. Une situation qu’ils qualifient de « calvaire » qu’ils n’ont jamais connu avec « l’Eglise catholique qui est installée dans la zone depuis 1953 ». En face, on estime être dans la légalité de la possession. Le pasteur Amidou Douna assure que l’Eglise a suivi toute la procédure légale et même coutumière pour obtenir le domaine. Ce dernier ne cesse de marteler que « l’Eglise Evangélique fait tout pour préserver la paix » tout au long du long entretien que nous avons eu avec lui. Sauf que le bras de fer entre les deux camps qui remonte à une dizaine d’années a atteint son point culminant à la mi-août. Une exacerbation que traduit un sanglant affrontement ayant fait de nombreuses victimes.

La destruction de 11 concessions ouvre la boîte de pandore
Le procès du 25 août sur les dernières violences reporté, il fallait aller constater de visu les effets des affrontements notamment « les concessions détruites et les blessés » dont le camp de Mano revendique un lourd tribut.
L’acte qui a mis le feu aux poudres est la destruction d’un ensemble de concession. Selon, les paysans blessés, ils s’étaient organisés avec le reste du village pour aller reconstruire la cour du vieux Noaga Lankoandé le lendemain de sa destruction. C’est sur le site qu’ils auraient été surpris par une « centaine de militants » de l’église composés d’hommes, de femmes et d’enfants qui les auraient « agressés avec des machettes, des gourdins, des haches ». Une version qui est en contradiction avec celle du pasteur Amidou Douna. Ce dernier affirme que ce sont « les paysans qui sont allés attaquer les étudiants (impliqués dans l’église) -en riposte de la démolition des cases du vieux Noaga- et que ces derniers se sont défendus ».
Le pasteur justifie la démolition de la cour de Noaga par le fait que l’Eglise est devenue propriétaire de ce vaste domaine et à maintes reprises, ils ont fait savoir à tous ceux qui sont sur ce terrain de libérer les lieux (maison et champs). S’étant heurtée à leur refus, l’Eglise s’est alors résolue à faire un passage en force. Amidou Douna soutient que lorsque l’Eglise achetait cette terre, il n’y avait personne sur la superficie. Ni maison, ni champ. Rappelons que l’arrêté d’attribution a été acté en 2010. Le vieux Noaga Lankoandé assure qu’il habite les lieux il y a plus de 21 ans. Qui croire ?
Les maisons d’habitation saccagées appartenant à la grande famille Lankoandé sont au nombre de 9. Les lieux sont aujourd’hui occupés par des oiseaux notamment des pigeons. Pendant que nous inspectons les lieux, un homme surgit. Il tient deux houes que nous avons confondues avec des haches. Notre sang a tourné d’un cran au regard de la tension toujours vive entre les protagonistes. Un homme de teint noir avance et échange un salut fraternel avec notre accompagnant. Le spectacle nous rassure. L’homme d’un âge avancé est vêtu d’un vieux boubou de couleur kaki raccommodé à la main. Il se nomme Lankoandé Noaga. Noaga Lankoandé est le chef de la famille qui a assisté à la destruction de leurs maisons. Il déclare que sa famille est forte de 36 membres dont de nombreux enfants. Le vieux Noaga est visiblement déprimé de voir ses maisons à terre. « Je suis ici il y a plus de 21 ans. Ils sont venus casser toutes mes maisons. Et on m’interdit de venir dans mon champ », explique M. Noaga sur un ton affligé. Il sera interrompu par l’apparition brutale d’un important groupe de personnes composé essentiellement de femmes et d’enfants. Le vieux Noaga continue ses explications en indiquant que des personnes étaient venues début août les intimer l’ordre de quitter les lieux dans un délai de 5 jours. N’ayant pas obtempéré, une cohorte de forces de l’ordre est venue en mi-août encercler leur concession et procéder à leur expulsion en détruisant toutes les maisons. L’escouade était accompagnée de quatre autres personnes en tenue civile.
Parmi eux un pasteur de l’Eglise Evangélique. Ajoute-t-il. Le vieux ajoute que lorsque le groupe est arrivé un monsieur dans une tenue civile est venu les enjoindre de libérer les lieux dans les cinq minutes qui suivent. « Nous ne pouvons pas partir d’ici car nous n’avons où aller ». C’est ce que le vieux Noaga dit avoir professer en guise de réaction. Peu de temps après, des hommes en civil -d’après Noaga- s’introduisent dans les maisons pour faire sortir les effets, après quoi ils se sont mis à démolir les maisons sous le regard des forces de l’ordre. Pendant que le vieux parle, une vieille l’interrompt et se lâche : « Nous et les enfants n’avons plus d’abri. La pluie nous bat et le soleil nous brûle ». M. Noaga profite de l’intervention de la vieille pour nous inviter à visiter leur nouveau dortoir. Il ajoutera qu’il a perdu dans l’opération de déguerpissement une forte somme d’argent (plus de 250 000f CFA et trois portables). Après une dizaine de minutes de marche, nous apercevons trois galetas bâtis en paille. Nous nous immobilisons à leur niveau. Des pageots en bois alignés en deux groupes sous le soleil. Des lits de fortunes. Chaque ligne compte cinq lits. Une autre isolée est placée sous un arbre. La vieille femme se précipite pour nous annoncer que c’est le plumard du chef de famille Noaga. Celui-ci acquiesce et précise que c’est là qu’il dort nuit et jour. De grosses pierres sont déposées devant. Dans la foulée, une dame nous offre de l’eau à boire. Une eau terreuse avec des alluvions au fond qui n’incite pas du tout à boire malgré la forte soif. Mais il faut faire avec pour ne pas décevoir nos hôtes. Sur un air pathétique, le vieux nous dit qu’il veut retrouver sa cour et son champ. Il se plaint d’être privé de sa principale source de revenu, c’est-à-dire son champ.

Des victimes parlent
Mais avant d’arriver au village, nous rencontrons deux personnes à Bogandé qui étaient venus pour le procès. Le premier a une posture qui nous intrigue. Malgré ses mouvements, ses bras restent inertes sous une veste bleue. Informer de l’objet de notre arrivée, il se fait aider par le second pour se dévêtir. Son bras gauche est enserré à l’aide de baguettes liées entre elles. L’avant-bras droit est ceint d’une bande. Sa tête est barrée d’un gros sparadrap. Il décline son nom. Mano Yompanè. L’homme accuse « les religieux » d’avoir « brisé » ses membres supérieurs. Le second présente sa main gauche. A vue d’œil, l’auriculaire n’est pas à sa place. Ce dernier attribue « la fracture » de son doigt aux « hommes de l’Eglise » suite aux affrontements.
Mais avant d’arriver chez le vieux Noaga, notre guide qui connait bien Bouambou nous conduit chez les victimes. Le jeune Djabadou Tendano nous présente des blessures à la tête et sur le bras gauche. Sa mère montre ses deux coudes cicatrisés. Dans une cour suivante le vieux Itanga se décoiffe de son bonnet pour montrer une cicatrice sur son front. Un jeune homme dans une autre cour nous montre une trace de « machette » sur son dos et sur la tête. Il a eu la vie sauve grâce à une ambulance qui l’a rapidement transporté dans un centre médical à Dori. Mano Hama se mettra avec notre guide pour nous indiquer des cours qui ont été détruites. Deux cases nous ont été présentées. Un peu plus tard le pasteur Douna rectifie pour dire qu’il s’agit de « hameaux de culture mis à part la cour du vieux Noaga. » Le qualificatif hameau de culture est plus plausible qu’une maison au regard du fait que seules ces cases matérialisent une trace humaine. Mais M. Hama insiste pour dire qu’il s’agit de cases d’habitation. Il déclinera même l’identité de ceux qui en seraient les propriétaires. Il ajoute que ces personnes sont détenues à Bogandé. Chemin faisant, une dame vient se plaindre que les « les gens de l’Eglise ont envoyé leurs animaux paître dans son champ d’arachide ». Nous rencontrons un peu plus loin deux personnes gardant des bœufs particulièrement robustes. Nous les reverrons plus tard dans le centre de formation de l’Eglise. Nous reconnaitrons un homme de grande taille sur une photo que le pasteur Amidou Douna nous avait fait voir pour témoigner des blessés dans leur camp. Sur la photo, ce dernier debout à côté de six autres personnes portait un gros sparadrap sur la tête.
Nous continuons le reportage chez les partisans de l’Eglise. Dès l’entrée de l’école, deux personnes viennent à notre rencontre. Nous leur exposons l’objet de notre présence à Bouambou… L’homme s’écrie parce que nous avons parlé de « petit problème ». Nous reformulons alors notre phrase en mentionnant cette fois « gros problème ». Il acquiesce de la tête et ajoute : « ce n’est pas petit problème, c’est un gros problème même ». Un autre s’approche avec une vieille bible en main. Sur le tee-shirt blanc qu’il porte, un symbole. La carte du Burkina dans un livre ouvert avec une croix au milieu. Ils nous invitent à voir le responsable des lieux qui est déjà installé sous un hangar en compagnie de plusieurs hommes. Le lieu est bondé d’un nombre considérable d’animaux. Des bœufs dodus, des moutons bien en chair. Il y a également beaucoup de gallinacés. Ici l’eau à boire n’a rien à voir avec celle qu’on nous présentait dans l’autre camp. Elle est limpide et d’une fraicheur naturelle. Naturellement, elle se laisse boire. Après les salutations d’usage, nous entendons les femmes qui entonnent des chants dans le temple situé à une trentaine de mètres du hangar. Nous reconnaissons dans la foule un des gardiens des bœufs que nous avions rencontrés en brousse. Celui qui nous reçoit se nomme Nadinga Diandi. Après un premier coup de fil en aparté, il nous fait savoir qu’ils ne peuvent pas répondre à nos questions car nous ne les avons pas prévenus avant de venir. Il ajoute qu’il n’est pas le responsable des lieux et prend congé de nous pour un autre coup de fil. Il revient et nous invite à aller voir un certain Dabourgou Yiensougouri dans un autre village (Nindangou) à quelques encablures de Bogandé. Fin de la conversation dans une ambiance tout de même détendue. Nous n’avons d’autre choix que de reprendre le chemin pour Nindangou. Mais nous continuons d’abord à Mani pour rencontrer le maire que nous n’avions pu voir. Arrivé à Mani, ce dernier nous apprend au téléphone qu’il est en voyage. Durant les trajets, il faut souffrir le martyr causé par le mauvais état des pistes. Tantôt, on tombe dans des marécages, tantôt pour se retrouver après plusieurs détours. Sans compter les pannes fréquentes de la motocyclette.
Nous parvenons tout de même à Nindangou à la tombée de la nuit. Cette localité abrite un vaste centre protestant appelé Ecole Biblique Doulos EE/SIM Nindangou. C’est là que nous rencontrons Amidou Douna au lieu de Dabourgou Yiensougouri, ainsi que le surveillant Diandi nous l’avait annoncé. A la fin des échanges, le pasteur Douna nous montre une photo sur laquelle il y a six personnes. Trois d’entre elles portent à vue d’œil des sparadraps sur leurs têtes. Mais à cause de la situation conflictuelle poursuit le pasteur Douna, il y a 58 couples et 240 enfants sur les lieux « et personne d’entre eux n’a pu semer une graine ». Selon lui, les villageois sont allés menacer les étudiants. Il attribue la responsabilité de la dernière escalade aux paysans plaignants qui seraient « aller frapper les étudiants dans leur cour ». Le pasteur nous montre une photo sur laquelle on aperçoit des bâtons et des machettes qu’il présente comme les armes des paysans venus agresser les étudiants. Nous n’aurons cependant pas de victimes directes à interviewer dans le camp des religieux.

La paix par le fait accompli ?
Après l’usage de la force, aujourd’hui aucun paysan n’habite le domaine. L’Eglise a expulsé tout le monde et affirme désormais son autorité sur le domaine. Cependant, certains paysans disent prendre le risque d’aller cultiver leur champ qu’ils n’entendent pas abandonner. Le pasteur Douna assure que « l’Eglise ne veut pas de problème et est disposée à faire la paix ». Il invite chacun à jouer sa partition. Aux paysans d’en face, il dit qu’ils ont besoin « d’être bien conseillés ». Car selon lui, en démocratie il faut respecter la légalité. Quand nous lui rétorquons qu’au village cette vision n’est pas trop dans les esprits, le pasteur réplique pour dire que ces personnes (les paysans) ont des « intellectuels, des parents qui sont à Ouaga » qui peuvent les conseiller. Il ajoute que c’est aussi le rôle des journalistes qui doivent s’adresser à ces personnes dans les « langues vernaculaires ». Le pasteur assure qu’il connait la mentalité dans la localité. Il précise qu’il est né à Koala et qu’il connait bien les protagonistes…
Les paysans en minorité n’ont eu d’autre choix dans ce bras de fer que faire profil bas en se réfugiant, à l’instar du vieux Lankoandé Noaga sur un espace vide avec sa grande famille. Cependant, parmi eux ils sont nombreux à dire qu’ils n’abdiqueront pas. Pour l’instant chaque partie est préoccupée par la bataille qui s’est déportée sur le terrain judiciaire.
Une très haute personnalité de la mairie que nous avons jointe au téléphone assure qu’après la saison pluvieuse, elle se rendra à Bouambou pour tenter une conciliation entre les protagonistes. Cette dernière après s’être longuement expliqué au téléphone, conclut que si elle savait que l’entretien aboutirait à un article de presse, elle ne parlerait pas. C’est pourquoi, nous gardons son anonymat.

Par Hamidou TRAORE


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