Vallée de Samandéni : Les riverains donnent de la voix

Publié le jeudi 26 mars 2015

Devant la menace brandie par le Gouverneur des Hauts Bassins de faire intervenir la force publique pour les faire taire, les populations organisent la riposte. Premier acte : les notables des villages délocalisés n’entendent désormais laisser à personne le droit de dire qui doit les représenter. Notification en a été faite au coordonnateur du PDIS dans une lettre datée du 3 mars dernier. Dans la foulée ils ont décidé de rompre les amarres avec le programme, aussi longtemps que leur droit sera ignoré. Deuxième acte : Prendre la presse nationale à témoin sur la situation réelle des délocalisés. C’est fait depuis le 23 dernier sur le site de Samandéni. Notre reporter y était. En attendant d’y revenir, nous nous sommes entretenus avec M. Ouattara Abdouramane, le président du « Cadre de concertation ». Avec lui nous avons fait le point sur le dossier.

Votre différend avec la coordination du PDIS semble avoir atteint un point de non-retour avec la lettre des notables des villages concernés par le programme qui disent cesser toute collaboration avec celle-ci. Comment en est-on arrivé là ?
On peut vraiment dire que le torchon brûle aujourd’hui entre la coordination du PDIS et nous les populations affectées par la réalisation de l’ouvrage du barrage de Samendéni.
Nous sommes environ 26 000 ménages repartis en douze villages affectés directement ou indirectement par la construction du barrage (Banakorosso, Djifoloma, Maganfesso, Soungalodaga, Karangasso, Bazon, Nablodjasso, Cinfra, Cikorola, Kokoro, Sadina). Au début du processus de délocalisation et d’indemnisation ; le PDIS nous avait promis pendant les recensements des populations les mesures essentielles que sont : la construction des pistes rurales dans la zone, la reconstruction d’infrastructures communautaires, la reconstruction de nos logements, la réalisation d’adduction d’eau potable pour les populations et bien d’autres choses. Mais au fur et à mesure que le projet avançait, le discours a changé et le constat de la réalité est largement en deçà de nos attentes. Pour finir, le PDIS nous a versé que des sommes dérisoires pour reconstruire nos maisons, et des indemnisations des vergers et autres biens évalués au rabais comparativement à certains projets comme bagrépole et l’aéroport de Donsin appliquent aujourd’hui.
De nos jours, nous sommes dépossédés de nos terres sans aucune compensation et beaucoup d’autres questions qui touchent à nos droits et nos intérêts socioéconomiques et culturels sont sans aucune solution alors que nous savons maintenant que les choses se passent nettement mieux ailleurs dans de telles circonstances.
C’est pour cette revendication légitime de nos droits que nous nous sommes organisés pour élaborer une plate-forme afin que nos populations soient délocalisées et réinstallées dans les meilleures conditions. La coordination du PDIS refuse d’examiner ces questions essentielles pour nous et cela pousse naturellement à donner de la voix à l’endroit de nos autorités et de l’opinion nationale.

Mais tourner le dos à la coordination, n’est-ce pas leur faire un cadeau du moment où l’on cherchait à contourner votre regroupement ?
Nous ne tournons pas dos au PDIS, bien au contraire. Nous ne pouvons pas abandonner aujourd’hui tout notre patrimoine socioculturel et économique sans exiger une compensation juste et équitable dans le cadre de la délocalisation et de la réinstallation de nos populations.
Même si la coordination du PDIS cherche à nous contourner sous prétexte que le cadre de concertation des populations n’a pas une assise légale ; c’est une erreur grossière de sa part. Personne n’a demandé au Burkina à voir le récépissé de certaines organisations de la société civile telles que le balai citoyen ou le mouvement M 21 par exemple. Alors qu’ils ont fortement contribué à changer le cours de l’histoire de notre pays. Donc il faut que la coordination du PDIS se ressaisisse pendant qu’il est temps.
C’est pour le bonheur de nous les populations que l’Etat Burkinabè investi autant d’argent dans le projet. Donc c’est impossible de prétendre exécuter normalementun projet sans prendre en compte les aspirations profondes des populations. C’est pour ces raisons que les études environnementales et sociales valident les projets en amont. C’est à se demander si cette étape a été bien menée dans le cas du PDIS.

Pourquoi cette volte-face des populations alors que le processus d’indemnisation avait démarré
Nous ne faisons pas volte-face car ce n’est pas aujourd’hui que les contestations ont commencé par rapport au processus de délocalisation et d’indemnisation. D’autres associations et d’autres individus natifs de la zone du barrage ont tenté bien avant nous d’élever la voix ; mais la coordination du PDIS est arrivée je ne sais comment à les faire taire et à donner l’impression à nos autorités que tout va bien et que l’exécution du projet est un long fleuve tranquille.
C’est vraiment à cause d’un ensemble de promesses non tenues que les populations sont obligées de se faire entendre aujourd’hui. Le processus de délocalisation et d’indemnisation tel qu’exécuté actuellement n’est pas conforme aux objectifs assignés au PDIS.
Ce qui se fait présentement ne peut que créer les conditions matérielles de pauvreté et de misère des populations. Peut-on vraiment délocaliser des villages avec seulement sur les sites d’accueil rien que deux ou trois forages positifs pour toute la population ? Actuellement sur les sites de réinstallations, on manque de tout : il n’y a pas de pistes d’accès, il n’y a pas de lieux de cultes ni de marchés, les forages sont insuffisants et souvent à sec. Nos populations sont dépossédées de leurs terres sans aucune indemnisation et on prétend lutter contre la pauvreté en milieu rural.

Vous êtes personnellement mis en cause par la coordination dans l’éveil des populations. Que vous reproche-t-on au juste ?
Effectivement il y a une tendance à ramener les choses à ma personne et cela ne peut malheureusement rien résoudre. Même pour réagir aux correspondances du cadre de concertation, ils adressent leur courrier à OUATTARA Abdouramane. C’est parce que les dirigeants du PDIS me connaissent bien car nous sommes tous des agents placés sous la tutelle technique d’un même ministère.
Mais en s’acharnant sur ma personne, ils font fausse route car les problèmes évoqués par les populations sont pertinents et transcendent le simple cadre d’un individu et même d’un seul village. Il serait plutôt raisonnable pour eux de rechercher des réponses adéquates aux préoccupations légitimes des populations.

La saison des pluies arrive à grands pas, le mouvement de revendication ne risque –t-il pas de retarder le recasement des populations ?
L’arrivée de cette saison des pluies pose effectivement beaucoup de problèmes non seulement au niveau de nous les populations, mais aussi au niveau du PDIS lui même.
Pour nous les populations dont l’activité essentielle est l’agriculture et l’élevage, la saison pluvieuse nous annonce toutes sortes de difficultés pour cette campagne. Le PDIS doit occuper 54 000 ha sur nos terres pour la cuvette d’eau et jusque là on ne nous parle pas de l’indemnisation de toutes ces terres qu’on nous retire pour cause d’utilité publique. Nos capacités de production sont donc réduites au minimum et il n’y a aucune mesure d’accompagnement qui soit prise à cet effet. Le déboisement de cette cuvette d’eau a fortement nuit à l’environnement et à l’économie des villages affectés. Tous les arbres ligneux comme le karité, le néré, les baobabs ont été abattus et consumés en charbon de bois sans aucun dédommagement. Pourtant leur exploitation pourvoyait dans la zone des revenus substantiels aux femmes qui n’ont que leurs yeux pour pleurer aujourd’hui.
Dans le domaine de l’élevage, c’est les mêmes angoisses et les mêmes soucis. On a délocalisé les éleveurs de la zone sans aucune compensation du préjudice qu’ils ont subi. Le déboisement des 54 000 ha a eu un impact sérieux sur la végétation et cela pose d’énormes difficultés de pâturage pour les éleveurs. Ailleurs, sont payées des indemnisations pour permettre d’entretenir les cheptels pendant un certain temps, et pourquoi ne pas faire la même chose ?
Cependant pour le PDIS lui-même, la saison des pluies engendre l’arrêt des travaux de construction et de nos jours, le barrage ne peut pas être techniquement mis en eau en juillet 2016 comme prévu et annoncé. A ce retard, il faut ajouter le fait que le processus de délocalisation traîne et le PDIS n’a pas pu trouver des sites d’accueil pour certains hameaux de culture. Des villages entiers (Cikorola, Kokoro Karanguasso) n’ont jusque là rien perçu au titre des indemnisations des maisons et autres biens. Comment vont-ils déménager si la mise en eau du barrage est effective en juillet tout près.

Que dit l’autorité supérieure sur la crise qui secoue les activités du programme ?

Jusque là, nous n’avons pas reçu de réaction officielle de la part des autorités, mais nous avons bon espoir que ça ne saurait tarder. Nous savons que notre cause sera entendue au plan national car nous recevons beaucoup d’encouragements et de soutiens de part et d’autres.
L’implication du gouverneur des hauts bassins devait à mon sens ouvrir une sortie de crise en favorisant un climat de concertation et de dialogue. Mais c’est bien dommage que les informations qui lui ont été transmises ne reflétaient pas la réalité. Sinon il est difficile de comprendre que non content de ne pas prêter l’oreille à des populations qui réclament simplement de l’eau, des habitats appropriés, des routes, des infrastructures communautaires ; on choisit de déployer les forces de défense et de sécurité dans la zone pour intimider et confiner les populations au silence.
Naturellement cela a radicalisé davantage les positions au point que les chefs de village, les chefs de terre et les CVD viennent de notifier au PDIS la suspension de leurs participations aux instances de suivi du processus de délocalisation et d’indemnisation. Pour la suite, nous comptons nous mobiliser toujours pour que notre cause soit entendue par qui de droit.

A présent que le dialogue est rompu, que comptez-vous faire ?

Nous estimons que le dialogue n’est pas définitivement rompu ni avec le PDIS, ni avec toute autre structure ou autorité qui voudrait bien s’intéresser à la question. Du reste, il est dit dans la dernière correspondance que nous sommes disposés à envisager les choses positivement à condition que l’on cherche à réparer l’injustice dont nos populations sont victimes. Nous n’avons aucune intention de nuire à qui que ce soit et notre seule motivation est la quête d’un bien être légitime auquel nos populations aspirent aujourd’hui et bien entendu dans le contexte du barrage de Samendeni.

Quels avantages concrets attendez-vous du programme ?

Les avantages que nous attendons du programme sont immenses et variés.
Comme annoncé par les autorités du pays, la réalisation et l’exploitation des infrastructures du programme vont sans conteste contribuer significativement à la création de richesses, d’emplois et de revenus pour les populations à la base. C’est donc pour nous populations de la zone et de tout le Burkina un instrument économique de premier choix qui doit insuffler une dynamique de croissance économique pour d’abord la région des Hauts Bassins et ensuite pour toute notre nation. La retenue de l’eau dans le barrage, la réalisation de la zone agro-industrielle et la production d’énergie sont autant de motifs de satisfaction pour notre pays qui pourra ainsi amorcer une expansion économique véritable. Personnellement, je fonde beaucoup d’espoirs autour de ce projet pour le court et moyen terme, et aussi pour les générations à venir n

Interview réalisée par GBN


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