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La situation misérable
et dramatique des populations africaines qui vivent dans
une grande pauvreté, du fait, essentiellement, de
l'incapacité et de l'incompétence de leurs
dirigeants à penser et à pratiquer le développement,
est aggravée par la violation permanente des règles
du commerce international par les pays industrialisés.
Ils imposent, par le biais du Fonds monétaire international,
de la Banque mondiale et de l'Organisation mondiale du commerce,
l'ouverture des marchés africains à leurs
produits industriels et à leurs produits agricoles
subventionnés. Ces pratiques ont conduit à
la faillite les agriculteurs et les entrepreneurs du cru,
en même temps qu'elles ont institutionnalisé
la famine et la misère. Par ailleurs, la stratégie
des bailleurs de fonds qui consiste à prêter
individuellement aux pays pour financer des projets ou des
programmes d'ajustement structurels au lieu d'adopter un
programme de prêts coordonné sur une base régionale
et continentale a eu des effets désastreux. Elle
a donné naissance à un endettement dont la
légitimité est discutable. En effet, ces crédits,
plus connus sous la dénomination " d'aide publique
au développement " sont utilisés pour
acheter exclusivement les biens et services proposés
par les pays prêteurs. En Afrique, ils ont servi à
remplir les carnets de commandes des firmes occidentales,
à enrichir les élites africaines et à
générer un niveau d'endettement démentiel.
Contexte, modalités
et mécanismes des prêts
Il est important de camper le contexte, les modalités
et les mécanismes qui sont à l'origine de
la dette africaine pour rendre intelligible son caractère
illégal et justifier toutes les actions possibles
et nécessaires à sa résolution. A cet
égard, il faut savoir qu'il existe plusieurs sources
de financement du développement dont la plus importante,
le marché des capitaux, est fermé aux pays
d'Afrique au Sud du Sahara, à l'exception de l'Afrique
du Sud, du Botswana et du Sénégal. La raison
de cette exclusion du marché des capitaux des pays
d'Afrique noire est simple : ils ne disposent pas du sésame,
c'est-à-dire la notation financière ("
rating " en anglais) qui leur permet de s'endetter
sur les places financières du monde et d'utiliser
les sommes empruntées de la manière qui leur
semble la plus appropriée. Ce sont des agences privées1
qui détiennent le pouvoir exclusif de décerner
ce sésame. Cette notation est délivrée
sous forme de lettres alphabétiques. La notation
la plus élevée, le " triple " A
(AAA)2, est attribuée aux membres d'un club fermé
qui compte parmi ses adhérents des pays industrialisés,
des institutions multilatérales de financement telles
que le FMI, la Banque Mondiale, la Banque Africaine de Développement,
de grands conglomérats multinationaux, etc. Le niveau
de la notation dont jouit un emprunteur détermine
les conditions plus ou moins favorables de prêts dont
il peut jouir. Une bonne note permet d'emprunter au moindre
coût. Plus la note baisse, plus le taux d'intérêt
augmente, car les investisseurs exigeront une prime de risque.
Mais, paradoxalement, en dépit de leur soi-disante
insolvabilité, il est permis aux pays africains d'avoir
recours aux pays industrialisés et aux institutions
dont ils sont membres : le FMI, la Banque Mondiale ou la
Banque Africaine de Développement pour mobiliser
des prêts en vue de financer leur développement.
Ces institutions jouent donc les intermédiaires entre
les pays d'Afrique et le marché des capitaux. Ce
rapport de force qui leur est favorable permet à
ces bailleurs de fonds d'exercer un contrôle total
sur les politiques de développement de ces pays et
sur l'usage qu'ils doivent faire des prêts qu'ils
leur accordent. Ils choisissent les projets et programmes
qui forment la trame des activités économiques
des pays débiteurs. Ils les évaluent selon
leurs propres critères. C'est eux qui les jugent
rentables, c'est-à-dire en mesure de générer
des revenus susceptibles de rembourser les prêts qui
les financent. Toutes ces indications sont consignées
dans les rapports d'évaluation rédigés
par le personnel mandaté par les bailleurs de fonds
et assisté de bataillons d'experts et de bureaux
d'études fort onéreux pour les pays emprunteurs
qui paient les émoluments et les privilèges
qui s'attachent à leur statut d'expatriés.
Les pays emprunteurs doivent accepter leurs conclusions.
La latitude qui leur est donnée de les discuter est
purement théorique. Tout pays qui se risquerait de
discuter leur bien fondé se verrait immédiatement
fermer tout flux monétaire de quelque origine qu'il
soit.
Un constat terrible
Dans de nombreux pays africains, le service de la dette,
à quelque niveau que ce soit, est incompatible avec
la réalisation des objectifs de développement.
De toutes les sources de financement, " l'aide "
est la moins appropriée pour financer le développement.
Elle est la deuxième composante dans la formation
du PNB en Afrique subsaharienne, à l'exception de
l'Afrique du Sud. Elle y compte pour 11 %, alors qu'elle
n'est que de 1,2 % pour le Proche-Orient et l'Afrique du
Nord, 0,7 % pour l'Asie et 0,4 % pour l'Amérique
latine. Entre 1970 et 2002, l´Afrique a reçu
540 milliards de dollars environ en prêts ; mais bien
qu´elle ait remboursé près de 550 milliards
de dollars en principal et intérêts, elle affichait
encore un encours de la dette de 295 milliards de dollars
fin 2002. Les chiffres sont encore plus déconcertants
pour l´Afrique au Sud du Sahara, qui, ayant reçu
294 milliards de dollars en prêts et remboursé
268 milliards de dollars en service de la dette, reste cependant
débitrice de quelque 210 milliards de dollars3. Cela
équivaut à un transfert inverse de ressources
en provenance du continent le plus pauvre du monde. C'est
surtout dans la première moitié des années
80, entre 1985 et 1995, que le profil de la dette et sa
douleur se sont accrus dans le cadre des programmes d´ajustement
structurel et sous la surveillance étroite des institutions
de Bretton Woods. La grande majorité des économistes
estiment que pour que l´Afrique puisse réduire
la pauvreté de moitié d´ici à
2015, conformément aux objectifs du Millénaire
pour le développement, il faut au moins que les niveaux
de croissance doublent pour s´établir à
environ 7 ou 8% par an pendant la prochaine décennie,
ce qui est financièrement incompatible avec les niveaux
de service de la dette actuelle ou projetée4.
Ce qu'il faut souligner c'est que la responsabilité
morale des institutions de Bretton Woods est fortement engagée
car ce sont elles qui ont exercé la plus grande influence
sur les politiques de développement dans le continent
par le biais des programmes d´ajustement structurel
et des prêts correspondants, lesquels n´ont
pas donné les résultats escomptés en
matière de croissance et de développement.
De plus, les prêts publics sont, dans une large mesure,
assujettis à l´exécution de ces programmes.
Dans les conditions actuelles, il est donc illusoire d´escompter
que le continent africain puisse atteindre les objectifs
du Millénaire pour le développement au cours
des 10 prochaines années pour ne pas dire plus.
Solutions à la dette ?
La question de l'annulation de la dette africaine a mobilisé,
ces dernières années, beaucoup d'énergies
dans un élan humanitaire louable. Pour pouvoir peser
sur les pays les plus industrialisés et les plus
riches du monde, une vaste campagne internationale pour
la suppression ou l'allégement de la dette des pays
pauvres a été lancée partout par des
organisations non gouvernementales de développement
et de promotion des droits humains. En Afrique, l'écho
de cette campagne est encore faible au sein des populations,
malgré l'engagement de nombreuses personnalités,
d'institutions et d'associations. Heureusement que, même
s'ils ont été essentiellement centrés
sur la dénonciation les effets désastreux
de l'endettement sur les économies des pays pauvres,
les efforts déployés ont permis à beaucoup
d'Africains d'ouvrir les yeux sur cette calamité
d'une dette colossale dont on ne voit pas, dans la plupart
de nos pays, à quoi elle a servi vraiment, ni pourquoi
elle a été contractée sans l'aval des
peuples au nom desquels on l'avait sollicitée. En
ce qui concerne les solutions, deux attitudes se dégagent
par rapport à l'annulation de la dette africaine.
On note, d'un côté, ceux qui estiment qu'il
ne faut pas payer la dette, ce qui exposerait inévitablement
les pays récalcitrants à subir le courroux
et les sanctions des bailleurs de fonds et, de l'autre,
ceux qui soutiennent que le résolution de la question
de la dette doit passer par un arbitrage international sur
la base du droit. Cette voie semble la plus judicieuse compte
tenu des rapports de force actuel au niveau mondial.
Les partisans de cette approche, partant du contexte, des
modalités et des mécanismes qui sont à
l'origine de la dette africaine, et qui démontrent
son caractère illégal, estiment que sa solution
réside dans le recours à une instance d'arbitrage.
En effet, le problème de la dette est d'ordre juridique,
conformément aux dispositions des accords de prêts
en cas de litige. Par conséquent, il est logique
que le combat relatif à l'abrogation de cette dette
soit mené devant une instance d'arbitrage internationale,
l'élan humanitaire n'intervenant que comme appoint
moral, manifestation universelle de solidarité et
dynamique de mobilisation de l'opinion publique internationale
contre des pratiques usuraires qui n'affectent pas que l'Afrique.
En effet, l'emprunt procède d'une transaction financière
entre deux ou plusieurs parties. Mais si cette transaction
est préjudiciable à l'une des parties, celle
qui a été dupée peut et doit recourir
à la justice pour demander réparation et non
quémander pour que justice lui soit rendue. Il est
impératif de garder à l'esprit que les pays
insolvables et leurs populations (mis à part, tout
de même, leurs " élites formatées
"), n'ont pris aucune part dans l'élaboration
des politiques, ni dans le montage des prêts qui les
ont conduits à la faillite économique et sociale.
En l'absence d'accès aux marchés des capitaux,
l'Afrique noire a dû sous-traiter son développement
aux institutions de Bretton Woods et à la Banque
Africaine de Développement. Or le contrat de sous-traitance
n'a pas été honoré. Les rapports de
post-évaluation des projets financés par les
banques multilatérales l'attestent. En effet, après
les phases d'évaluation et de " négociations
", les procédures de suivi-évaluation
pendant l'exécution des projets et programmes de
développement sont entièrement contrôlées
par les bailleurs de fonds d'une manière qui engage
totalement leurs responsabilités. Cela se passe de
la façon suivante : Les bailleurs de fonds, munis
d'une panoplie de procédures d'acquisition de biens
et services maison, s'assurent que leurs projets et programmes
sont exécutés par des entrepreneurs, bureaux
d'études, consultants et personnel expatrié
de leur choix. Durant toute cette phase d'exécution,
leur personnel supervise en moyenne une fois par mois le
bon déroulement des opérations en se rendant
sur les sites mêmes des projets et programmes en voie
de réalisation. Tous les trois mois, les bureaux
d'études chargés de la supervision et de la
surveillance des travaux leur soumettent des rapports d'avancement.
Tous les ans des cabinets d'audit dont ils ont préalablement
approuvé le recrutement leur soumettent des rapports
d'audit, en plus de ceux fournis par leurs propres auditeurs
internes. A la fin de l'exécution des projets et
programmes, ils rédigent eux-mêmes un rapport
d'achèvement suivi, quelques temps après,
d'un rapport de post évaluation. En dépit
de toutes ces mesures, au demeurant fort coûteuses,
la grande majorité des projets financés n'atteignent
pas, selon les estimations mêmes de la Banque Mondiale,
les objectifs initiaux qui leur avaient été
assignés. En clair, l'absence de matérialisation
des revenus et des profits projetés se traduit par
un endettement qui a généré de la pauvreté
et de la dépendance plutôt que du développement.
Il n'a été question de développement
que pour servir d'alibi à tout un stratagème
mis en place pour enfermer l'Afrique, avec la complicité
de ses élus et de presque la quasi-totalité
des membres de son élite, dans une camisole de force.
Les documents sont disponibles. Il n'y a rien qui s'oppose
à ce qu'une procédure d'arbitrage, sous l'égide
des Nations Unies, soit engagée même s'il peut
sembler déraisonnable de demander à un otage,
encore en détention et sans aucun espoir de liberté,
de traîner ses geôliers devant la justice. Pourtant,
c'est la seule action envisageable au nom du droit, de la
morale et de la justice sociale. Il est vrai que cette approche
du problème peut paraître relever de l'utopie
dans l'ère de la mondialisation où justice
et équité sont administrées par une
communauté dite internationale chez qui la raison
du plus fort tient lieu de jurisprudence et l'humanitaire
de justification morale modelée sur cette vision
du monde. Après l'indemnisation des victimes de la
Shoa, il n'y a pas de raison que les Africains ne suivent
pas cette voie n
Notes
1 Les trois agences privées qui
sont chargées d'attribuer ces notes sont : Fitch
Ratings, Moody's Investors Service et Standard & Poor's
2 Le " triple " A (AAA) est le système
de notation attribué par les trois officines sus-citées.
La note - étalée de AAA à D - se fonde
sur une analyse de la solvabilité des emprunteurs.
Le mythique triple A, très convoité mais rarement
décerné, est accordé aux meilleurs
emprunteurs et indique une totale sécurité
de paiement. La note D constitue le zéro pointé
du système.
3 Cf. rapport publié par la CNUCED, intitulé
" Endettement viable: Oasis ou mirage? ", 2004
4 Au Burkina Faso, au vu des statistiques, en 2004, le service
de la dette (principal plus intérêts) se chiffrait
à environ 40 milliards de FCFA. On estimait le poids
de la dette publique à 40.6 % du PIB. La dette extérieure,
essentiellement contractée avec les Institutions
de Brettons Woods, quant à elle représentait
35.8 % du PIB et 407.8 % des exportations. (Source : Commission
de l'UEMOA, Avril 2004).
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