| Le disfonctionnement
des échanges entre l'Occident et la plupart des Etats d'Afrique, consécutif
à l'application des recettes des Institutions financières internationales
(IFI), a largement contribué à la faillite des économies
africaines. Mais, un autre facteur fortement renforcé par le phénomène
de mondialisation vient freiner davantage les efforts de développement
des pays africains, notamment subsahariens. Il s'agit du rôle de ceux qu'on
appelle communément " opérateurs économiques "
et de l'action du secteur informel. " Opérateurs
économiques " et secteur informel En effet, l'action conjuguée
des bourgeoisies compradores et du secteur dit informel a transformé la
plupart des pays africains subsahariens en de véritables " souks "
et " yars " servant de déversoirs pour les produits manufacturés
et les marchandises en provenance des pays industrialisés du Nord et d'Asie.
Cette fâcheuse situation contribue très fortement à freiner
leur développement économique. En effet, ces secteurs sont très
peu créatifs et producteurs de richesses matérielles. Au Burkina
Faso, par exemple, un rapide pointage nous montre que la quasi totalité
des milliardaires autochtones qui tirent le pays actuellement s'adonnent essentiellement
à l'import-export, cette forme d'activités économiques qui
contribue, on ne peut plus, à l'extraversion de l'économie locale.
Principalement liés à l'extérieur, ces intermédiaires
n'ont aucun intérêt au développement d'un marché intérieur
et d'une base économique nationale. Ils n'en ont ni la vocation, ni les
capacités, ni les compétences. Considérés comme les
principaux " animateurs " du secteur privé, ils sont trop organiquement
liés aux bourgeoisies bureaucratiques locales pour pouvoir constituer encore
une véritable alternative et leur assimilation des principes même
de la rationalité capitaliste laisse encore beaucoup à désirer.
Ces couches sociales privilégiées mais terriblement arriérées
et que l'on ne saurait nullement qualifier de bourgeoisies nationales se livrent
à une consommation exagérée et dilapident, sous des formes
variées et souvent improductives, une part trop importante de leurs revenus
au lieu d'accumuler pour investir, comme l'exige les lois de l'économie
capitaliste, à l'instar des bourgeoisies des pays occidentaux au XVIIIe,
XIXe et XXe siècle. Elles constituent des forces sociales totalement opposées
à toute émancipation nationale et ne favorisent pas, non plus, l'intégration
sous-régionale et régionale car leurs intérêts et activités
résident plus dans l'intégration du marché mondial. Par
ailleurs, le secteur des services et le secteur industriel embryonnaire existants
ont été presque totalement bradés par le biais des privatisations,
pour dit-on, attirer les capitaux grâce à la prise de participation
des sociétés industrielles ou bancaires, principalement du Nord,
dans les entreprises ou dans des domaines de production des pays d'Afrique noire.
Les groupes procédant à ces investissements posent alors des conditions
exigeant des garanties de sécurité pour leurs placements et consistant,
entre autres, en la possibilité de rapatrier intégralement leurs
bénéfices pour s'assurer contre des soit-disants risques. Il faut
ajouter, en plus, les licenciements massifs de travailleurs. Certains se comportent
même en délinquants comme l'attestent de nombreux faits et témoignages
des acteurs de différentes filières agricoles (riz, sésame,
soja) au Burkina Faso. Aujourd'hui, au Burkina, les groupes qui ont fait main
basse sur l'économie nationale ont pour noms Castel, Bolloré, Aga
Khan, CFAO et CFDT. Leur poids sur l'économie burkinabè est énorme
et contribue à accentuer énormément l'extraversion de celle-ci.
En effet, le groupe Bolloré est présent au Burkina Faso dans
le tabac, le transport, le transit, et le coton. Il est notamment propriétaire
de la Manufacture burkinabè de cigarettes (MABUCIG) qui emploie 147 personnes,
auxquelles s'ajoutent quelque 2 500 emplois indirects dans la culture du tabac.
Dans la filière coton, le groupe a investi, depuis 1999, des milliards
de francs CFA dans des plate-formes pour le stockage de ce produit, l'une des
principales ressources en devise du Burkina. L'industriel français, qui
possède à Ouagadougou, un immeuble administratif devant abriter
une centaine de collaborateurs du groupe, détient également la Société
internationale de transport ferroviaire des personnes et des marchandises (SITARAIL)
qui gère le trafic entre le Burkina et la Côte d'Ivoire. Il est présent
aussi dans le domaine du transit et de la transformation de matières plastiques
grâce à ses participations au capital de la SDV-BURKINA ainsi qu'à
celui de FASOPLAST. Il serait aussi intéressé par des investissements
dans la filière fruits et légumes. Son chiffre d'affaires est de
5 392 millions d'euros. Le groupe CFAO, filiale de Pinault-Printemps-Redoute,
est le leader dans le commerce, la distribution automobile et de matériel
industriel, agricole et pharmaceutique en Afrique occidentale. Au Burkina, il
est, en plus, très présent dans les industries du cycle (Yamaha
et Peugeot) avec la SIFA. Dans l'activité crédit automobile et biens
d'équipements, il détient une part importante du capital de la SOBCA.
CFAO est aussi un acteur reconnu dans la distribution de Nouvelles Technologies
de l'Information et de la Communication (NTIC) à travers son enseigne CFAO
TECHNOLOGIES représenté par Liptinfor au Burkina Faso. Ce groupe
s'active aussi dans le domaine de la santé avec la création de laboratoires
pharmaceutiques comme Laborex, basé au Sénégal, et qui possède
une succursale au Burkina. Il est appelé à étendre progressivement
son rayon d'action en Afrique de l'Ouest. Implanté dans 29 pays d'Afrique,
CFAO a réalisé en 2003 un chiffre d'affaires de 1,718 milliard d'euros
et emploie plus de 9 800 collaborateurs. Le groupe Aga Khan, depuis quelques
temps déjà, a pris le contrôle de la compagnie aérienne
burkinabé, Air Burkina. L'Etat burkinabè ne possédant que
14% des actions, c'est ce groupe industriel et financier international qui devient
majoritaire avec 56 % des parts. Les personnels possèdent 5 % et les 25
% restants sont partagés entre des investisseurs locaux et étrangers.
L'Aga Khan est aussi majoritairement présent au Burkina Faso dans l'entreprise
sucrière, SN-Sosuco, et dans le plastique avec la société
Faso Plast. Depuis peu, l'Aga Khan aurait proposé de produire l'électricité
et de la revendre à la SONABEL qui, à son tour, la revendra au consommateur
burkinabè. Cela augure de grandes douleurs pour le peuple burkinabè. Le
groupe CFDT, une des plus grosses et vieilles maisons françaises installées
en Afrique, contrôle, quant à lui, la transformation et la commercialisation
du coton au Burkina Faso à travers la SOFITEX, la première pourvoyeuse
de devises du pays. Il est aussi le numéro un dans la production d'huiles,
de savons, de pâte dentifrice et d'aliments de bétail avec son unité
SN-CITEC installée à Bobo-Dioulasso. Enfin, le groupe Castel
est présent au Burkina Faso dans les vins, l'eau minérale, les boissons
gazeuses et la bière, marché sur lequel il est leader en Afrique
francophone notamment depuis l'acquisition en 1990 des Brasseries et Glacières
Internationales (BGI). Au Burkina Faso, il détient majoritairement la Brakina.
En outre, ce groupe participe au capital de la Générale des Banques
du Burkina (SGBB) à hauteur de 15%. En dehors de ces groupes qui détiennent
la part du lion au Burkina, on peut dénombrer 48 filiales de groupes français
(cf. Le site www.IZF.net/5031.html) résidant au Burkina Faso et évoluant
dans des domaines aussi variés que les banques et les assurances (BICIA-B,
Bank of Africa, Foncias, SGBB) ; les mines et les forages (ANTEA-BRGM) ; la distribution
d'intrants et de pesticides (ASTERIA, SAPHYTO, SCAB) ; les télécommunications
et l'informatique (GRAPHI-SERVICE, COFATEL) ; les travaux publics (DTP-Bouygues,
SOGEA-SATOM, Razel, Colas) ; la pharmacie (CO.PHA.DIS, Laborex), etc. Les
forces sociales en présence Bref, les facteurs favorables pour
l'éclosion et le développement d'une économie et d'une véritable
bourgeoisie nationale capable de créer des richesses dans les secteurs
industriel et agricole ne sont donc pas réunis et seront extrêmement
difficiles à réunir dans ces conditions. Cependant, si la nature
et le camp où se situent ces forces sociales défavorables au développement
de nos pays sont faciles à déterminer, il est par contre plus difficile
de déterminer celles qui sont favorables à l'émancipation
de l'Afrique. En effet, pendant la lutte pour l'indépendance, la détermination
de l'ennemi à combattre étant facile à réaliser, il
était relativement aisé de mobiliser les acteurs politiques autour
d'un idéal et d'un objectif faisant l'objet d'un consensus. Mais, depuis
la fin de la colonisation, les données ont beaucoup changé. Non
seulement il y a eu la balkanisation qui a morcelé le continent en de nombreux
petits Etats pauvres et peu viables comme le nôtre, mais surtout, on constate
que tous les Africains n'ont pas les mêmes intérêts en plus
du fait que certains sont étroitement liés aux puissances étrangères
qui ont dominé et présuré le continent et dont ils défendent
les intérêts et les biens comme la prunelle de leurs yeux. Tout cela
dans l'opacité la plus totale dans le fonctionnement des institutions souvent
prises en otages par des réseaux et lobbies de toutes sortes, dépossédant
ainsi de fait les citoyens de leurs prérogatives naturelles et légitimes
de contrôle démocratique sur l'Etat. La conséquence de cette
situation se manifeste au niveau d'une bonne partie de l'élite politique
dirigeante, par une course effrénée à l'accumulation ou plutôt
à la prédation des biens publics. Le but et le sens de la vie ne
résidant uniquement que dans le bien-être individuel et familial,
la lutte pour rester aux affaires et pérenniser le pouvoir en place. L'autre
partie de l'élite et des cadres est menacée par une " clochardisation
" qui ne dit pas son nom. On assiste aussi à une décomposition
idéologique des classes moyennes agrippées à leurs maigres
privilèges. Reste le petit peuple des campagnes et des villes, mais surtout
une jeunesse désemparée et désorientée prompte à
s'engager dans toute sorte d'aventure pour trouver sa pitance (en cette période
pré-électorale, on assiste à une effervescence inouïe
qui illustre parfaitement cette réalité : jeunes soutenant telle
ou telle candidature, taximens par ci, petits commerçants par là,
sans oublier les tanties et sages auto-proclamés, etc. Il ne reste plus
que les garibous et les vendeurs de cubes maggi qui manquent à l'appel).
Ce sombre tableau est d'autant plus dramatique qu'il se déroule dans une
ambiance de " légalisation " de la corruption, de l'insécurité
et de l'impunité sous l'il indifférent d'une classe politique
dirigeante dont l'extraversion et la mégalomanie se le disputent à
la suffisance et à l'arrogance. La mondialisation capitaliste a
contribué à accélérer ce phénomène.
Ainsi, la notion même de peuple devient de plus en plus difficile à
circonscrire. On a du mal à situer le rôle et la place des différentes
couches sociales ainsi que leurs intérêts dans le combat pour la
libération humaine dans nos pays. Par conséquent, les élites
africaines, les intellectuels notamment, ont un rôle important à
jouer dans la mise en uvre du développement économique et
social du continent en débroussaillant le terrain pour les praticiens politiques. *
Chercheur au CNRST
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