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Ces derniers temps, les critiques au sujet du développement
se font de plus en plus vives. On peut en effet recenser
très rapidement : " le développement,
où qu'il soit, ici ou ailleurs, est une impasse "
; " le développement n'a été que
la poursuite de la colonisation par d'autres moyens comme
la nouvelle mondialisation, a son tour, n'est que la poursuite
du développement ", ou encore, " le développement
durable, dernière née des mystifications conceptuelles
" . Le développement, ici stigmatisé,
est cette entreprise paternaliste conduite par les pays
dits riches au lendemain des indépendances. L'expérience
historique des peuples, en l'occurrence celle des pays dits
pauvres, et les variations subies par le concept de développement
enjoignent sinon un rejet du moins de la prudence face à
ce qu'on entend par développement.
L'Afrique noire ne représenterait aujourd'hui que
moins de 2% dans la production mondiale. Le résultat
du développement se résume en cette désolation
économique qui côtoie l'impressionnante faillite
politique. Il y a comme une mystification du développement
qui aboutit de nos jours à un développement
de la mystification avec les concepts de développement
durable, de Nepad (Nouveau Partenariat pour le Développement
de l'Afrique). N'est-il pas temps de mettre un terme aux
débats sur les modalités du développement
pour une salutaire remise en cause au regard des résultats
des quelques quarante années de politique de développement
? Doit-on encore envisager notre avenir sous l'horizon de
ce concept ? N'est-il pas temps d'en faire le deuil en tant
que depuis son déploiement ce concept se révèle
être un instrument de domination et sa responsabilité
dans la situation de déréliction d'une grande
partie de la population ne semble faire l'objet d'aucun
doute ?
Du mythe du développement au développement
d'un mythe
L'appréhension économique du concept de développement
est notre actualité. C'est la politique et l'économie
où on le retrouve au moyen d'un transfert qui ont
fait le bonheur du concept de développement. . Ce
que l'on oublie trop souvent c'est que le concept est de
provenance biologique et psychologique où l'on parlait
de développement de l'enfant, de l'embryon, de l'intelligence.
Du développement, on pourrait parler d'une constitution
accidentelle, d'une accidentalité constitutive en
tant qu'il n'advient que comme simple proposition d'un fonctionnaire
qui voulait octroyer de l'originalité au discours
présidentiel, à savoir permettre aux nations
défavorisées de profiter de l'aide technique.
Aux trois points du discours que devait prononcer le président
Harry S . Truman le 20 janvier 1949 et qui sont : le soutien
des Etats-Unis à l'ONU nouvellement créée,
la poursuite du plan Marshall, la création de l'OTAN,
on ajouta comme quatrième point : " il nous
faut lancer un nouveau programme qui soit audacieux et qui
mette les avantages de notre avance scientifique et de notre
progrès industriel au service de l'amélioration
et de la croissance des régions sous-développées.
Plus de la moitié des gens de ce monde vivent dans
des conditions voisines de la misère. Leur nourriture
est insatisfaisante. Ils sont victimes de maladies. Leur
vie économique est primitive et stationnaire. Leur
pauvreté constitue un handicap et une menace, tant
pour eux que pour les régions les plus prospères.
Pour la première fois de l'histoire, l'humanité
détient les connaissances techniques et pratiques
susceptibles de soulager la souffrance de ces gens.
(
) Je crois que nous devrions mettre à la disposition
des peuples pacifiques les avantages de notre réserve
de connaissances techniques afin de les aider à réaliser
la vie meilleure à laquelle ils aspirent. Et, en
collaboration avec d'autres nations, nous devrions encourager
l'investissement de capitaux dans les régions où
le développement fait défaut.(
). Cela
doit constituer une entreprise collective à laquelle
toutes les nations collaborent à travers les Nations
Unies et ses institutions spécialisées pour
autant que cela soit réalisable." (G. Rist,
2001).
Les aspirations des peuples, dès lors, se résumeront
uniquement en une accumulation matérielle, en un
niveau de bien-être quantitativement repérable.
Depuis ce discours, le développement devient une
nécessité en tant qu'unique solution aux problèmes
de tous les hommes. Le mythe du développement conduira
au développement du tenace mythe mystificateur du
salut , de la félicité, de la prospérité
matérielle possible pour tous et toujours espéré
par ceux qui sont pourtant les grandes victimes du développement.
En effet, le sous-développement est appréhendé
comme un manque, les sous-développés comme
des pauvres, d'une pauvreté qui ne relève
plus de son acception vernaculaire comme perte des relations
de solidarité, de réciprocité et de
convivialité avec les autres mais qui ressortit à
la vision purement économique.
L'ensemble des pays du monde devait s'ordonner par rapport
à un modèle unique qui avait trouvé
son expression parfaite dans certains pays du monde qu'il
faut considérer comme modèle. Le développement
se déploiera comme mimésis de l'occident.
Il supposera donc de la croissance économique, des
infrastructures lourdes, de la rationalité économique
et managériales, des écoles et des projets
qui changent les mentalités .
L'échec du développement
Après quarante années de développement,
le constat est là clair et net : c'est l'existence
de ce que Serge Latouche appelle " les trois quarts
mondes ", " cette internationale de mendiants,
de réfugiés, de proscrits, ces milliards de
mal-nourris, mal-logés, bref ces éclopés
du développement et de la modernité. "
( Latouche 1991) L'échec du développement
est repérable dans les évolutions langagières,
les innovations conceptuelles ou si l'on veut les habillages
sémantiques. On peut à cet effet recenser
: développement autocentré, endogène,
participatif, communautaire, intégré, authentique,
autonome, local, équitable
et ces derniers
temps, nouveau trompe l'il, le développement
durable. Toutes ces variations signifient que le développement
est sinon un échec du moins un problème. Ces
changements de mots ne traduisent pas l'éradication
de maux. On change les mots mais la situation ne change
pas ou plutôt elle empire.
Toutes ces années de développement ont engendré
des résultats différents des objectifs assignés.
La course de rattrapage entamée pour aboutir à
la prospérité, à l'opulence pour tous
se révèle être une course sans poteau
d'arrivée. Le mythe du développement n'aboutira
qu'à ce qu'on peut appeler les dégâts
du développement, c'est-à-dire les problèmes
sociaux et environnementaux actuels : exclusion, surpopulation,
misère, pollutions diverses, etc. Après le
mur de Berlin édifié par le communisme totalitaire
dont l'effondrement date déjà de 1989 se dresse
partout le tout aussi redoutable mur de l'argent. L'économie
de marché crée partout la précarité
de vie pour un nombre exorbitant de citoyens en contrepartie
de l'enrichissement scandaleux de quelques uns. La course
planétaire à la productivité n'a de
rapport ni avec la satisfaction des besoins fondamentaux
de l'humanité, ni avec l'épanouissement des
individus. C. Castoriadis avait déjà stigmatisé
l'économie de marché comme étant au
principe d'une double destruction qui peut être létale
: une destruction anthropologique et une destruction naturelle
ou écologique.
A côté de ces aspects visibles, il en est d'autres
moins apparents mais plus inquiétants : le développement
a colonisé et profondément modifié
les esprits.
Le NEPAD ( Nouveau Partenariat pour le Développement
de l'Afrique) est aussi une preuve manifeste de l'échec
du développement. Le NEPAD est la reconduction ,
mutatis mutandis, du geste du président américain
Truman, mais cette fois par des Africains et encore une
fois par des présidents. Il est frappant de constater
l'homologie de structure entre le NEPAD et le discours fondateur
du développement. Dans le NEPAD comme dans le discours
du président américain, il est question de
pauvreté, de misère des régions sous-développées,
de paix et de sécurité, de ressources, d'infrastructures,
de production pour l'exportation, d'accès au marché,
de mobilisation de capitaux et tout cela, toujours comme
dans le discours inaugural du développement, dans
l'optique libérale comme en témoigne l'introduction
du document officiel fourni par le secrétariat du
NEPAD.
Les priorités du NEPAD ne résistent pas à
l'analyse. Sans entrer dans les détails, le diagnostic
biaisé des difficultés du continent africain
conduit encore une fois à une fausse thérapie.
Comment ne pas percevoir que la situation du continent est
dans une large mesure redevable au développement
dans lequel ils veulent inscrire leur action? Faire de la
paix et de la sécurité des objectifs préalables
au développement tout en cautionnant le libéralisme
responsable des désordres, des turbulences auxquels
nous sommes confrontés c'est faire sinon preuve de
cécité du moins de méconnaissance inquiétante
des réalités donc d'incompétence dans
la conduite des Etats ou bien de traîtrise .
Est-il besoin de rappeler les situations de désordre,
d'instabilité et partant de conflit engendrées
par la détérioration des termes de l'échange,
les suppressions d'emplois dues aux privatisations, etc.
? Nos ancêtres ont construit, par exemple, des routes,
des ports, des chemins de fer au prix de leur vie, servant
pour l'essentiel à évacuer des produits dont
les pays dits développés avaient besoin. Si
de nos jours, il ne s'agit plus de travaux forcés,
il est question de dépossession. Avec la vague de
privatisations imposées par les institutions financières
internationales, le groupe Bolloré, par exemple,
a racheté le maximum d'infrastructures de transport
ouest africain et a élargi sa gamme de produits tropicaux
qui va du cacao au coton en passant par le café,
le caoutchouc, l'huile de palme , etc. Ce groupe assure
la gestion de presque tout le réseau ferré
d'Afrique noire en plus de celle des ports et lignes maritimes.
Ce groupe est l'illustration parfaite de l'étroitesse
des liens entre colonisation, développement et mondialisation.
Le NEPAD, tout comme le premier développement, est
une non solution. Les aspirations de tous les hommes se
déclineront en une accumulation matérielle,
à un niveau de bien-être quantitativement repérable.
Ils ne mettent au centre de la vie d'autres significations
que l'expansion de la production et de la consommation :
des valeurs occidentales au fondement des problèmes
contemporains et des catastrophes vers lesquels se dirige
le monde.
Le NEPAD est la véritable confirmation de l'idée
selon laquelle les colonisés ont intériorisé
les valeurs du colonisateur en tant que les victimes du
développement n'envisagent pas d'autre remède
à leur malheur qu'une aggravation du mal.
Il est connu depuis longtemps que le modèle de développement
du Nord n'est pas généralisable en raison
d'évidentes limites écologiques. C'est devenu
un véritable truisme d'énoncer que si tous
les hommes devaient consommer comme l'américain moyen
les limites physiques de la planète seraient largement
dépassées.
Il est aussi connu depuis longtemps que les rapports de
domination anciens et actuels sont identiques et ont les
mêmes résultats. Le développement n'
a été que la continuation de la mise en valeur
coloniale. On peut en effet convenir avec Serge Latouche
que le développement n'a été que la
poursuite de la colonisation par d'autres moyens, la nouvelle
mondialisation n'est que la poursuite du développement
avec d'autres moyens. Ceci permet d'identifier la mondialisation
comme le stade suprême de la colonisation. Le NEPAD
se révèle, dans la perspective d'une telle
analyse, une nouvelle mystification.
* Maître de conférences à l'université
de Ouagadougou
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