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La mystification du développement
Par Gomdaogo Pierre Nakoulima*


Ces derniers temps, les critiques au sujet du développement se font de plus en plus vives. On peut en effet recenser très rapidement : " le développement, où qu'il soit, ici ou ailleurs, est une impasse " ; " le développement n'a été que la poursuite de la colonisation par d'autres moyens comme la nouvelle mondialisation, a son tour, n'est que la poursuite du développement ", ou encore, " le développement durable, dernière née des mystifications conceptuelles " . Le développement, ici stigmatisé, est cette entreprise paternaliste conduite par les pays dits riches au lendemain des indépendances. L'expérience historique des peuples, en l'occurrence celle des pays dits pauvres, et les variations subies par le concept de développement enjoignent sinon un rejet du moins de la prudence face à ce qu'on entend par développement.
L'Afrique noire ne représenterait aujourd'hui que moins de 2% dans la production mondiale. Le résultat du développement se résume en cette désolation économique qui côtoie l'impressionnante faillite politique. Il y a comme une mystification du développement qui aboutit de nos jours à un développement de la mystification avec les concepts de développement durable, de Nepad (Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique). N'est-il pas temps de mettre un terme aux débats sur les modalités du développement pour une salutaire remise en cause au regard des résultats des quelques quarante années de politique de développement ? Doit-on encore envisager notre avenir sous l'horizon de ce concept ? N'est-il pas temps d'en faire le deuil en tant que depuis son déploiement ce concept se révèle être un instrument de domination et sa responsabilité dans la situation de déréliction d'une grande partie de la population ne semble faire l'objet d'aucun doute ?
Du mythe du développement au développement d'un mythe
L'appréhension économique du concept de développement est notre actualité. C'est la politique et l'économie où on le retrouve au moyen d'un transfert qui ont fait le bonheur du concept de développement. . Ce que l'on oublie trop souvent c'est que le concept est de provenance biologique et psychologique où l'on parlait de développement de l'enfant, de l'embryon, de l'intelligence.
Du développement, on pourrait parler d'une constitution accidentelle, d'une accidentalité constitutive en tant qu'il n'advient que comme simple proposition d'un fonctionnaire qui voulait octroyer de l'originalité au discours présidentiel, à savoir permettre aux nations défavorisées de profiter de l'aide technique. Aux trois points du discours que devait prononcer le président Harry S . Truman le 20 janvier 1949 et qui sont : le soutien des Etats-Unis à l'ONU nouvellement créée, la poursuite du plan Marshall, la création de l'OTAN, on ajouta comme quatrième point : " il nous faut lancer un nouveau programme qui soit audacieux et qui mette les avantages de notre avance scientifique et de notre progrès industriel au service de l'amélioration et de la croissance des régions sous-développées. Plus de la moitié des gens de ce monde vivent dans des conditions voisines de la misère. Leur nourriture est insatisfaisante. Ils sont victimes de maladies. Leur vie économique est primitive et stationnaire. Leur pauvreté constitue un handicap et une menace, tant pour eux que pour les régions les plus prospères. Pour la première fois de l'histoire, l'humanité détient les connaissances techniques et pratiques susceptibles de soulager la souffrance de ces gens.
(…) Je crois que nous devrions mettre à la disposition des peuples pacifiques les avantages de notre réserve de connaissances techniques afin de les aider à réaliser la vie meilleure à laquelle ils aspirent. Et, en collaboration avec d'autres nations, nous devrions encourager l'investissement de capitaux dans les régions où le développement fait défaut.(…). Cela doit constituer une entreprise collective à laquelle toutes les nations collaborent à travers les Nations Unies et ses institutions spécialisées pour autant que cela soit réalisable." (G. Rist, 2001).
Les aspirations des peuples, dès lors, se résumeront uniquement en une accumulation matérielle, en un niveau de bien-être quantitativement repérable. Depuis ce discours, le développement devient une nécessité en tant qu'unique solution aux problèmes de tous les hommes. Le mythe du développement conduira au développement du tenace mythe mystificateur du salut , de la félicité, de la prospérité matérielle possible pour tous et toujours espéré par ceux qui sont pourtant les grandes victimes du développement.
En effet, le sous-développement est appréhendé comme un manque, les sous-développés comme des pauvres, d'une pauvreté qui ne relève plus de son acception vernaculaire comme perte des relations de solidarité, de réciprocité et de convivialité avec les autres mais qui ressortit à la vision purement économique.
L'ensemble des pays du monde devait s'ordonner par rapport à un modèle unique qui avait trouvé son expression parfaite dans certains pays du monde qu'il faut considérer comme modèle. Le développement se déploiera comme mimésis de l'occident. Il supposera donc de la croissance économique, des infrastructures lourdes, de la rationalité économique et managériales, des écoles et des projets qui changent les mentalités .
L'échec du développement
Après quarante années de développement, le constat est là clair et net : c'est l'existence de ce que Serge Latouche appelle " les trois quarts mondes ", " cette internationale de mendiants, de réfugiés, de proscrits, ces milliards de mal-nourris, mal-logés, bref ces éclopés du développement et de la modernité. " ( Latouche 1991) L'échec du développement est repérable dans les évolutions langagières, les innovations conceptuelles ou si l'on veut les habillages sémantiques. On peut à cet effet recenser : développement autocentré, endogène, participatif, communautaire, intégré, authentique, autonome, local, équitable … et ces derniers temps, nouveau trompe l'œil, le développement durable. Toutes ces variations signifient que le développement est sinon un échec du moins un problème. Ces changements de mots ne traduisent pas l'éradication de maux. On change les mots mais la situation ne change pas ou plutôt elle empire.
Toutes ces années de développement ont engendré des résultats différents des objectifs assignés. La course de rattrapage entamée pour aboutir à la prospérité, à l'opulence pour tous se révèle être une course sans poteau d'arrivée. Le mythe du développement n'aboutira qu'à ce qu'on peut appeler les dégâts du développement, c'est-à-dire les problèmes sociaux et environnementaux actuels : exclusion, surpopulation, misère, pollutions diverses, etc. Après le mur de Berlin édifié par le communisme totalitaire dont l'effondrement date déjà de 1989 se dresse partout le tout aussi redoutable mur de l'argent. L'économie de marché crée partout la précarité de vie pour un nombre exorbitant de citoyens en contrepartie de l'enrichissement scandaleux de quelques uns. La course planétaire à la productivité n'a de rapport ni avec la satisfaction des besoins fondamentaux de l'humanité, ni avec l'épanouissement des individus. C. Castoriadis avait déjà stigmatisé l'économie de marché comme étant au principe d'une double destruction qui peut être létale : une destruction anthropologique et une destruction naturelle ou écologique.
A côté de ces aspects visibles, il en est d'autres moins apparents mais plus inquiétants : le développement a colonisé et profondément modifié les esprits.
Le NEPAD ( Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique) est aussi une preuve manifeste de l'échec du développement. Le NEPAD est la reconduction , mutatis mutandis, du geste du président américain Truman, mais cette fois par des Africains et encore une fois par des présidents. Il est frappant de constater l'homologie de structure entre le NEPAD et le discours fondateur du développement. Dans le NEPAD comme dans le discours du président américain, il est question de pauvreté, de misère des régions sous-développées, de paix et de sécurité, de ressources, d'infrastructures, de production pour l'exportation, d'accès au marché, de mobilisation de capitaux et tout cela, toujours comme dans le discours inaugural du développement, dans l'optique libérale comme en témoigne l'introduction du document officiel fourni par le secrétariat du NEPAD.
Les priorités du NEPAD ne résistent pas à l'analyse. Sans entrer dans les détails, le diagnostic biaisé des difficultés du continent africain conduit encore une fois à une fausse thérapie. Comment ne pas percevoir que la situation du continent est dans une large mesure redevable au développement dans lequel ils veulent inscrire leur action? Faire de la paix et de la sécurité des objectifs préalables au développement tout en cautionnant le libéralisme responsable des désordres, des turbulences auxquels nous sommes confrontés c'est faire sinon preuve de cécité du moins de méconnaissance inquiétante des réalités donc d'incompétence dans la conduite des Etats ou bien de traîtrise .
Est-il besoin de rappeler les situations de désordre, d'instabilité et partant de conflit engendrées par la détérioration des termes de l'échange, les suppressions d'emplois dues aux privatisations, etc. ? Nos ancêtres ont construit, par exemple, des routes, des ports, des chemins de fer au prix de leur vie, servant pour l'essentiel à évacuer des produits dont les pays dits développés avaient besoin. Si de nos jours, il ne s'agit plus de travaux forcés, il est question de dépossession. Avec la vague de privatisations imposées par les institutions financières internationales, le groupe Bolloré, par exemple, a racheté le maximum d'infrastructures de transport ouest africain et a élargi sa gamme de produits tropicaux qui va du cacao au coton en passant par le café, le caoutchouc, l'huile de palme , etc. Ce groupe assure la gestion de presque tout le réseau ferré d'Afrique noire en plus de celle des ports et lignes maritimes. Ce groupe est l'illustration parfaite de l'étroitesse des liens entre colonisation, développement et mondialisation.
Le NEPAD, tout comme le premier développement, est une non solution. Les aspirations de tous les hommes se déclineront en une accumulation matérielle, à un niveau de bien-être quantitativement repérable. Ils ne mettent au centre de la vie d'autres significations que l'expansion de la production et de la consommation : des valeurs occidentales au fondement des problèmes contemporains et des catastrophes vers lesquels se dirige le monde.
Le NEPAD est la véritable confirmation de l'idée selon laquelle les colonisés ont intériorisé les valeurs du colonisateur en tant que les victimes du développement n'envisagent pas d'autre remède à leur malheur qu'une aggravation du mal.
Il est connu depuis longtemps que le modèle de développement du Nord n'est pas généralisable en raison d'évidentes limites écologiques. C'est devenu un véritable truisme d'énoncer que si tous les hommes devaient consommer comme l'américain moyen les limites physiques de la planète seraient largement dépassées.
Il est aussi connu depuis longtemps que les rapports de domination anciens et actuels sont identiques et ont les mêmes résultats. Le développement n' a été que la continuation de la mise en valeur coloniale. On peut en effet convenir avec Serge Latouche que le développement n'a été que la poursuite de la colonisation par d'autres moyens, la nouvelle mondialisation n'est que la poursuite du développement avec d'autres moyens. Ceci permet d'identifier la mondialisation comme le stade suprême de la colonisation. Le NEPAD se révèle, dans la perspective d'une telle analyse, une nouvelle mystification.


* Maître de conférences à l'université de Ouagadougou




© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne: 25 Janvier 2004