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Langues nationales
La problématique du nombre



Combien de langues nationales y'a-t-il au Burkina Faso ? La question peut sembler sans importance, mais peu de gens pourraient y répondre de manière précise, On parle généralement d'une "soixantaine" de langues. Le chiffre est toujours approximatif, ce qui montre que 50 ans après l'indépendance, l'unanimité n'est pas encore faite sur la question. La méconnaissance du nombre de langues est révélatrice du peu d'intérêt porté sur la question des langues et sur la politique linguistique qui est pourtant vitale pour le développement socioculturel et économique d'un pays. Ignorer les langues, c'est sans doute aussi méconnaître leurs locuteurs et certaines réalités socioculturelles du pays. Une telle méconnaissance peut, quelque part, fausser la base des décisions en matière de politique de développement social, culturel et économique.

L'objectif visé ici est de partager un point de vue sur cette question du nombre des langues. Pour cela, nous nous appuierons essentiellement sur les travaux de l'atlas linguistique du Burkina (Haute Volta à l'époque), mais aussi sur de plus récents travaux de recherche ainsi que sur notre expérience personnelle du terrain. Il est souhaitable que d'autres expériences s'expriment soit pour ajouter la/les langues que nous n'aurions pas prises en compte, soit pour retrancher ce qui serait en trop dans notre inventaire des langues nationales. Par l'échange des informations et des expériences, on devrait parvenir à un consensus sur la question du nombre exact des langues nationales au Burkina Faso. Il ne fait aucun doute qu'une bonne connaissance des langues et des situations de langue permettrait une meilleure orientation des efforts de recherche et de valorisation des langues comme outils et supports du développement.

Etat des lieux

Le Burkina Faso a un riche patrimoine linguistique et culturel qui mérite d'être géré avec un plus grand soin comme les autres ressources dont dispose le pays. Bien qu'il existe déjà de nombreuses études sur les langues, la question de leur nombre n'est toujours pas tranchée. On sait, par contre, que l'ensemble des langues nationales se répartit en trois familles de langues :

- Les langues gur : 74,57%
- Les langues mande : 15,25%
- Les langues Ouest-atlantique et autres dont le fulfulde : 10, 16%

A côté de ces trois familles de langue, on trouve quelques autres langues qui sont soit isolées ou non classées. Il s'agit des langues Nilo-Sahariennes représentées par le songociini et le kaadciini, les langues Chamito-Sémitique avec une langue Tchadique, le hausa et une langue berbère, le tamasheq. Le dogon fait partie de la grande famille Niger-Congo. Enfin, il y'a le s´m_ (siamou) qui est considéré comme une langue kru (Person, 1966 ?).
Trois positions se dégagent par rapport à la question du nombre des langues nationales. Il y'a :

- ceux qui avancent un chiffre inférieur ou supérieur à 60 langues,
- la position des experts étrangers,
- la position du CNRST/INSS.

La divergence des positions est peut-être liée à la définition que l'on donne à la langue et cette définition n'est pas forcément la même pour tout le monde. Pour ceux qui considèrent tout code servant à la communication comme étant une langue, la distinction entre langue et dialecte n'est plus nécessaire : tout est langue. Par contre, ceux qui font la distinction pensent que la langue n'existe pas à "l'état pur". Elle n'existe qu'à travers un ensemble de dialectes, c'est-à-dire des formes locales. Ces formes locales sont identifiables par les traits particularisés qu'elles présentent. Il y'a une intercompréhension plus ou moins aisée entre les personnes qui parlent les dialectes d'une même langue.

Nombre inférieur
ou supérieur à 60 langues

Parmi les chercheurs nationaux, certains soutiennent que le Burkina compte une "cinquantaine" de langues, tandis que d'autres soutiennent qu'il y'a "plus de soixante" langues. Le français est pris en compte dans les deux positions, considérant qu'il fait désormais partie du paysage linguistique du Burkina Faso. Sur quelle base parlent-ils d'une "cinquantaine" ou de "plus de soixante" langues ? Ils n'en disent rien. On peut donc croire que leurs estimations reposent plus sur des impressions que sur des données empiriques.

Les experts étrangers

Après un séjour plus ou moins long, parfois de quelques semaines, certains chercheurs étrangers deviennent des "experts" des langues du Burkina Faso. Ainsi, Barreteau (2000) a établi un inventaire de 64 langues en y incluant le français. Il aurait même découvert une nouvelle langue, le "cècèn". Il s'agit en réalité du "tinkan" (prononcé ky_kan), le parler toussian du village de Tin (province du Kénédougou).
Sur son site web, la SIL présente un inventaire de 71 langues, y compris le français. Le nombre élevé des langues dans cet inventaire s'explique par le fait que la SIL compte comme "langue", ce qui de notre point de vue, n'est qu'un dialecte ou une variété de langue. C'est le cas, par exemple du bobo, du bwamu, du karaboro, du san et du toussian pour ne citer que quelques-uns.

La position du CNRST/INSS

L'Institut des Sciences des Sociétés (INSS), l'un des quatre Instituts du Centre national de la recherche scientifique et technologique (CNRST), a mené, au début des années 1980, des enquêtes nationales sur la situation des langues. Ces enquêtes, du reste, entraient dans le cadre d'un projet de recherche plus vaste, le projet "Atlas et Etudes Sociolinguistiques des Etats du Conseil de l'Entente". Les chercheurs qui ont conduit les travaux de l'atlas linguistique du Burkina non seulement font la distinction entre langue et dialecte, mais prennent aussi en compte le sentiment d'appartenance ou d'auto-identification des locuteurs.
Trois types d'enquête ont été menés sur l'ensemble du territoire national.
Il s'agit des enquêtes topologiques, linguistiques et sociolinguistiques.

Les enquêtes topologiques

Ces enquêtes ont été menées dans plus de dix mille villages. L'instrument de ces enquêtes était le carnet topologique qui a servi à recueillir dans chaque village les informations sur :

- l'autonyme et les hétéronymes éventuels du village,
- la langue qui a formé l'autonyme,
- Le ou les fondateurs du village,
- la langue principale du village,
- les autres langues parlées dans le village.

Les données ainsi recueillies étaient destinées à la rectification orthographique des toponymes et à la confection d'un dictionnaire des villages du Burkina Faso. Ces données ont également permis d'ébaucher la configuration spatiale des langues et de leurs dialectes.

Les enquêtes linguistiques.

L'enquête linguistique a suivi l'enquête topologique. L'instrument de l'enquête linguistique était un questionnaire de 123 mots et phrases, une adaptation de la liste de Swadesh. L'administration du questionnaire a pris en compte les variations dialectes qui ont été signalées au cours de l'enquête topologique. Pour le bwamu, par exemple, le questionnaire a été administré dans 17 localités, allant de Boni à Djibasso (Kossi). Les données linguistiques devaient servir à affiner la classification des langues, à confectionner la carte linguistique du pays et à établir l'inventaire des langues nationales.

L'enquête sociolinguistique

L'enquête sociolinguistique a également été conduite sur la base d'un questionnaire. L'objectif général de cette enquête était de connaître la dynamique des langues inventoriées. Spécifiquement, il s'agissait de recueillir des informations sur :

- La situation du bilinguisme dans les différentes régions et les communautés linguistiques,
- L'intercompréhension au sein des dialectes d'une même langue,
- Les langues en progression ou en régression,
- la configuration spatiale du fulfulde, du jula et du moore.

A l'époque, la configuration spatiale du fulfulde, du jula et du moore intéressait particulièrement le projet d'introduction des langues dans l'enseignement.
Les résultats

C'est à partir des données de ces enquêtes que l'inventaire des langues nationales a été établi, un inventaire de soixante (60) langues. Ces données ont également abouti aux publications suivantes :

1982 : Situation des langues parlées en Haute Volta : perspectives de leur utilisation pour l'enseignement et l'alphabétisation,
1983 : Carte linguistique du Burkina Faso,
1983 : Langues de Haute Volta : les langues gurunsi (listes lexicales).
Il faut souligner ici que les données recueillies par ces trois types d'enquête n'ont pas été suffisamment exploitées à cause de l'instabilité et du nombre insuffisant des chercheurs à l'époque. Néanmoins, c'est à partir des travaux de l'atlas linguistique que l'on a commencé à parler de la "soixantaine" de langues. La position de l'INSS par rapport au nombre des langues nationales a cependant évolué.

La position actuelle de l'INSS

Kedrebéogo (1995) a revu à la baisse le nombre des langues. La raison de cette révision tient au fait que la 60ème langue, le koroboré, avait été enregistrée au cours de l'enquête topologique sur la base d'informations non vérifiées. Les vérifications de Kedrebéogo (1995) ont confirmé l'existence du koroboré. Cette langue est parlée à Yalgo (Namentenga) par des pêcheurs maliens venus de la région de Gao et de Tombouctou. Par son vocabulaire, cette langue est très proche du so_ay-zarma. Ces locuteurs n'étant pas de nationalité burkinabè et n'étant pas des résidents permanents au Burkina, il est difficile de compter le koroboro comme une langue nationale. S'il fallait compter toutes les langues en présence au Burkina Faso, il ne fait aucun doute que le nombre serait beaucoup plus élevé.
Si l'on prend en compte le critère de l'intercompréhension et le sentiment d'appartenance des locuteurs, on pourrait encore réviser le nombre des langues à la baisse. En effet, au regard de leur proximité génétique et de l'intercompréhension qui existe entre elles, la délimitation entre les langues n'est pas toujours aisée. C'est le cas, par exemple, du songociini, du kaadciini et du zarmaciini. Au Mali et au Niger, on les considère comme étant une seule langue : so_ay-zarma. C'est aussi le cas du moore, du yaana et du zaoore. En comparant ces trois langues, la SIL a établi les taux d'intercompréhension comme au tableau ci-dessous :
Le tableau montre que le taux d'intercompréhension est de :
- 90% entre le moore et le ya'ana,
- 95% entre le moore et le zaoré,
- 80% entre le ya'ana et le zaore.
Au-delà de cette intercompréhension qui est remarquable, les Moose, les Ya'ama et les Zaosse se reconnaissent une origine commune et leurs cultures présentent des similitudes qui ne sont pas le fait du hasard ou de la proximité géographique. Selon leur tradition, ils seraient tous venus de la région de Gambaga dans l'actuel Ghana. Si les Moose sont les descendants d'une fille mampurga (Yennega), les Ya'ama, eux, se disent descendants d'un prince mampurga. Les Ya'ama de Sangha qui auraient maintenu des liens plus étroits avec Gambaga considèrent les Ya'ama du Nord (Ouargaye, Dourtenga et Lalgaye) comme des Ya'am-moose. En effet, le rite d'intronisation du chef de Sangha nécessite toujours l'intervention et la participation d'une délégation de Gambaga.
En tenant compte des critères de l'intercompréhension et du sentiment d'appartenance à la même communauté ethnolinguistique, le songocciini, le zarmaciini et le kaadciini se réduisent à une seule langue. De même, le moore, le ya'ana et le zaore ne constitueraient qu'une seule langue. Le nombre des langues nationales réduirait ainsi à 55. Dans cette perspective, le zarmaciini, le kaadciini, le ya'ana et le zaoore deviennent respectivement des dialectes du so_ay-zarma et du moore. Si par contre, on considère tout code servant à la communication comme étant une langue, le moore seul pourrait se subdiviser en au moins 4 langues. Dans cette perspective, il faudrait multiplier le nombre de langues par 10 ou plus. De notre point de vue, il est préférable et plus avantageux de mettre l'accent sur ce qui rassemble (les similitudes) plutôt que sur ce qui disperse (les divergences même insignifiantes).
On trouve des situations similaires avec d'autres langues telles que le nankana et le kusa'al, le dagara et le birifor.
Il est aujourd'hui reconnu que la diversité des langues et des cultures constitue une richesse pour l'humanité. Il est également reconnu que la langue et la culture déterminent la qualité du développement d'un pays. Un Etat multilingue et multiethnique comme le Burkina Faso se doit donc de chercher à connaître son patrimoine linguistique et culturel pour le gérer avec soin et en tirer profit. En amont et en aval du développement, il y'a l'homme, un être qui parle et qui transmet donc ses expériences, son savoir et son savoir-être par un médium linguistique qu'est la langue n

Gérard KEDREBEOGO, Ph.D.
Maître de Recherche
CNRST/INSS

Pour en savoir plus

KEDREBEOGO, G. HIEN, TH., YAGO, Z. 1982. Situation des langues parlées en Haute-Volta: Perspectives de leur utilisation pour l'enseignement et l'alphabétisation. CNRST/DIST - ACCT/Paris - ILA/Abidjan.
KEDREBÉOGO, G. 1995. Language Maintenance and language Shift in Communities of Oral Tradition: The Case of the Sillanko in Burkina Faso. Ph.D. Dissertation. Department of Linguistics, University of Illinois at Urbana-Champaign (USA).
BARRETEAU DANIEL ET YARO ANSELME, 2000, Scolarisation et niveaux de compétence en français au Burkina Faso, Semaine de la francophonie, Ouagadougou, 11-21 mars 2000.
LEWIS, M. PAUL (ed.), 2009. Ethnologue: Languages of the World, Sixteenth edition. Dallas, Tex.: SIL International. Online version: http://www.ethnologue.com

 







© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne: 1er Septembre 2010