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Un cycle électoral est entrain de s'installer dans notre
pays et on connaît les risques liés à ces
périodes. La situation au sein des forces au pouvoir fait
l'objet de spéculations où toutes les hypothèses
sont permises. Du côté de l'Opposition, les déclarations
martiales se font de plus en plus entendre. Et, comme à
chaque crise ou tension sociopolitique, on constatera que pour
certains acteurs et détenteurs de la puissance publique,
le potentiel d'intolérance reste intact, juste masqué
pour les formalités de l'État de droit.
Après l'échec d'une première tentative de
réconciliation nationale, puis l'organisation unilatérale
d'une Journée nationale de pardon (JNP), une bipolarisation
récemment marquée de la symbolique du 15 Octobre,
un peu moins en 2009, le moins que l'on puisse dire, pour le cycle
électoral à venir, c'est gare à la cohésion
nationale !
Quelques rappels
Dans l'histoire post-coloniale de notre pays, comme partout ailleurs,
il y a régulièrement eu des bouffées de fièvres
dont certaines ont débouché sur des changements
de régime. Ces bouffées nous valent, en 50 ans d'indépendance,
cinq États d'exception et quatre Républiques. La
2ème et la 3ème Républiques, avec, respectivement,
4 et 3 ans de durée, n'ont même pas réussi
à boucler un cycle électoral chacun et n'ont eu,
ensemble, qu'une seule et même personnalité comme
Président. On remarquera que s'il y a eu des coups d'État
sans changement de Président, il n'y a pas encore eu de
changement de Président sans coup d'État.
Si l'on considère les 3 périodes de la vie politique
d'après indépendance (avant, pendant et après
la Révolution), ces bouffées de fièvre ne
sont pas propres à une période ou à une autre.
Elles ne sont pas non plus, le fait d'un courant politique ou
idéologique en particulier, pour autant que l'on puisse
les discriminer. La différence essentielle réside
dans le niveau de violence qui a atteint le seuil de l'irréparable
qu'est l'assassinat à partir de la Révolution. C'est
à partir de là que les problèmes de réconciliation
ont commencé à se poser de façon hautement
plus préoccupante : la profondeur et la rémanence
de la fracture qu'un assassinat peut générer sont
d'une autre dimension, tant en lui-même qu'en ce qu'il peut
habiliter et valider comme formes de traitement des divergences
politiques. Ainsi, de fracture en fracture, la Révolution
a montré non seulement ses propres limites mais, aussi,
celles des États d'exception en général,
en matière de cohésion et de mobilisation sociales
pour l'épanouissement des citoyens. Épanouissement
qui reste, faut-il le rappeler, la finalité de tous les
systèmes politiques.
Le communiqué n°51 du Front Populaire (FP), puis le
retour à l'État de droit déclenché
en 1990, avaient redonné des espoirs en matière
de colmatage de ces fractures sociales successives et relancé
les mobilisations civiques et politiques pour un État de
droit.
Dans cette transition vers un État de droit, l'Opposition
est rentrée par une "symphonie à deux voix2"
: celle de la Droite reconnaissante envers le FP réparateur
de tant de torts, et celle de la Gauche vindicative envers le
même FP, générateur de tant de torts. Puis
ce fut le spectacle tantôt réconfortant, tantôt
désespérant, faite de coalitions, compositions et
décompositions des formations politiques, et de mutations
et permutations des acteurs politiques individuels.
Dans la confusion et les incertitudes quant aux rapports de forces
entre les partisans et les adversaires d'une conférence
nationale souveraine, de nouvelles violences se sont ajoutées
à celles en cours de réparation. La solution alors
trouvé fut le Forum de Réconciliation Nationale.
Forum de réconciliation nationale
C'était la première tentative de réconciliation
d'envergure nationale après les violences des périodes
révolutionnaires et suivantes. Avec sa suspension sine
die en février 1992, ce fut aussi le premier échec,
d'autant plus retentissant que les espoirs suscités étaient
énormes. C'était après dix jours de recherches
infructueuses de consensus autour de sa gestion médiatique.
Ce forum avait été convoqué deux mois après
ce que certains ont appelé "la nuit des longs couteaux"
: alors qu'on était virtuellement dans un État de
droit, un responsable de parti politique est assassiné,
et d'autres personnalités politiques, pourchassées
ou blessées. Pour ce qu'on sait à travers les médias,
les victimes étaient des cibles clairement politiques,
tous enseignants d'université qui n'avaient que la puissance
de leur pensée comme arme politique. Pour l'ensemble des
faits susceptibles d'inspirer un Forum de réconciliation
nationale, il n'est plus utile de spéculer sur l'opportunité
ou non de la période choisie. Mais sur ces événements
ayant inspiré le Forum, le réflexe propre à
l'État de droit (objectiver la vérité et
rendre justice) ne semblait pas être pris en compte. La
situation de l'époque et les questions en débat
étaient génératrices de fortes émotions
et de pressants calculs politiques liés aux élections
annoncées. Dans ces conditions, dix jours d'échec
quant à l'obtention d'un consensus n'étaient certainement
pas suffisants pour conclure à l'impossibilité d'un
consensus et, en la matière, un pays n'est pas à
des jours près. Erreur d'appréciation ou calcul
machiavélique, toujours est-il que le Burkina Faso politique
a vendangé une bonne occasion de réconcilier les
fils du pays.
Et voilà qu'à peine bouclé un cycle électoral,
survient l'assassinat de Norbert ZONGO qui, également,
n'avait que la puissance de sa pensée comme arme. Dans
les tentatives de sortir le pays de la crise sans précédent
qui s'en est suivie, une Journée Nationale du Pardon est
organisée en fin mars 2001.
Les Journées Nationales du Pardon
La journée nationale du pardon (JNP) rappelle inévitablement
à la mémoire, l'échec du Forum de Réconciliation
Nationale. Mais au contraire de ce dernier, elle avait le handicap
de ne pas faire l'unanimité au sein des parties prenantes
essentielles: victimes emblématiques et Collectif contre
l'impunité, d'un côté, le pouvoir et ses partisans,
de l'autre.
La JNP a été inspirée par les travaux du
Collège des sages qui "recommande que l'application
de la catharsis commence par
le Président du Faso
(qui) pourrait pour cela, dans un discours bref et solennel déclarer
face à la Nation qu'en tant que premier responsable :
- il assume l'entière responsabilité de ce qui s'est
passé et qui traumatise notre peuple ;
- il demande pardon au peuple ;
- il promet que de telles pratiques n'auront plus cours ;
- il s'engage à travailler à l'avènement
d'une société plus humanisée et plus consensuelle."
Aussi, le "plus jamais ça" de la première
édition devait marquer, dans les esprits et les faits,
la fin des violences politiques, la fin des comportements susceptibles
de les générer au profit de comportements préventifs
et correctifs : la recherche du consensus au détriment
du passage en force, par exemple.
Mais les concepts de pardon et les voies et moyens pour y parvenir,
théorisés par les partisans du pouvoir étaient
biaisés et suffisamment injustes: tout le monde était
censé demander pardon à tout le monde, se réconcilier
avec tout le monde, et tous les régimes successifs étaient
rendus coresponsables de tout, etc. La vérité sur
les nombreux faits similaires antérieurs et les responsabilités,
toute chose préalable à un pardon, ont été
escamotées ou renvoyées à plus tard. Dans
cet amalgame de concepts et de valeurs pour diluer les responsabilités,
ce qui était proposé par le Collège des sages
comme un commencement est devenu un couronnement dans l'urgence,
comme si en matière de réconciliation et de pardon,
le pays était à quelques semaines près !
A présent que faut-il retenir de la JNP comme leçon,
pour quoi faire et pour qui être, sous l'angle du rôle
de la violence et du rapport de force versus débats, consensus
et légalité dans nos modes de gouvernances (politique,
sociale, économique, etc.) ? En particulier, que peut-on
dégager a posteriori de ce discours doré de la JNP,
adressé tout à la fois à ceux qui reconnaissent
et respectent la valeur de l'or et à ceux qui la méconnaissent
et la méprisent. Le célèbre chorégraphe
américain# disait à peu près que "si
vous regardez marcher une girafe et vous vous étonnez qu'elle
ne marche pas comme un chien, alors il vous manque quelque chose".
La JNP était un impossible défilé de "girafes"
et de "chiens". Au fil du temps et de l'évolution
de la crise, le vrai défilé et son donneur de rythme
se sont révélés et tentent d'en imposer à
la communauté nationale.
Actuellement, la fièvre de la crise est tombée et
le pays s'est remis en état de marche "cahin caha,
plutôt caha que cahin"3. Les élections législatives
consensuelles, par une CENI consensuelle, à l'aide d'un
Code électoral consensuel, avaient permis d'enrichir le
paysage politique au cours de la 3ème législature
(2002-2007), de nouvelles têtes ont émergé
sur la scène publique et le débat semblait promis
à un bel avenir. Et depuis deux ans, les conditions pour
faire des affaires se seraient nettement améliorées
et, dans la morosité ambiante, les affaires semblent bien
prospérer pour certains.
Mais voila que les théoriciens du protocole (de gouvernement)
ont été écartés du gouvernement postélectoral
de 2006, malgré les efforts qu'ils ont consentis pour affaiblir
et démobiliser le Collectif et le Groupe du 14 février,
malgré le fait qu'ils souhaitaient légitimement
poursuivre l'expérience de la démocratie consensuelle,
comme promis en fin 20004. Le code électoral consensuel
est révisé, sans consensus, pour recréer
les bases du tuk-guili opéré en 2007. Les députés
des petits partis d'opposition sont, un à un, arrimés
à la majorité à la faveur d'une véritable
banque de "mouvanciers", recevant et créditant
toutes sortes de "monnaies et de devises" s'y positionnant
chacune comme elle peut, pour y avoir une bonne cotation. Et comme
par enchantement, certains partis d'opposition ayant une certaine
consistance se rallient au pouvoir, sont déchirés
et leurs leaders, discrédités par des scandales
de gros sous.
Les dossiers pendants pendent toujours, aussi bien dans les circuits
judiciaires et administratifs que, surtout, dans les mentalités
des Burkinabè mais certainement pas seulement. Cela, à
l'instar des problèmes d'efficacité et de crédibilité
de la justice, à l'instar des problèmes de neutralité
des moyens de l'administration publique vis-à-vis des campagnes
électorales et autres activités politiques. Les
célébrations du 15 octobre 2007 et 2008 ont mis
à nu l'hypocrisie de plus d'une larme versée à
l'occasion des préparatifs et du déroulement de
la JNP. Le simple respect de la douleur d'une partie de la population
ne semblait même plus à l'ordre du jour pour certains.
Et pour couronner le tout, c'est l'article 37 de la Constitution,
modifié en 1997 puis restauré en 2000 sur recommandation
du Colllège des sages, qui est de nos jours jeté
en pâture aux détaillants et autres esprits courts.
Au total, deux crises majeures et deux solutions ratées
: l'une interrompue avant même d'avoir commencé et
l'autre, biaisée au départ puis, avec le temps,
complètement évidée. Les sources de violences
politiques n'ont pas suffisamment reculé et sont loin d'être
bannis des esprits de certains hauts fonctionnaires, responsables
politiques et détenteurs de la puissance publique. Bien
au contraire, l'insouciance sociale, économique et politique
et les mauvaises habitudes semblent avoir repris le dessus.
Il est connu qu'au sein du Collectif, il y avait deux tendances
quant à l'orientation stratégique de la lutte contre
l'impunité : celle qui consistait à résoudre
la crise en dehors de l'État de droit (tékré,
coup d'Etat démocratique, etc. en ont été
des expressions publiques) et celle qui consistait à trouver
une solution à la crise dans le cadre de l'État
de droit. C'est manifestement cette dernière tendance qui
a triomphé et imposé ses options à la vie
et à la lutte du Collectif. L'État de droit et ses
animateurs-bénéficiaires doivent faire en sorte
que ceux qui ont soutenu et défendu cette option n'aient
pas à se désoler et à regretter. Autrement,
l'idée qu'il faille chercher et trouver en la 4ème
République les solutions à une crise nationale qui
surviendrait au Burkina serait caduque. Il resterait alors les
autres possibilités, et on ne les connaît que trop
bien !
Sibougo
sibougo@yahoo.in
1 Diffusé le 15 Octobre 1987, il levait virtuellement
l'essentiel des sanctions prises pendant la Révolution.
2 C'est le titre d'un court métrage d'un compatriote sur
les enfants issus des 'couples mixtes' en Union Soviétique
3 Merce CUNNINGHAM, propos tenus sur TV5 le 8 novembre 2001 et
cités de mémoire
4 Expression du Pr KI-Zerbo vers la fin des années 1970,
citée de mémoire.
5 Dans son discours du 10 décembre 2000, le Chef d'État
avait parlé "d'engager une nouvelle décennie
de démocratie consensuelle", soit jusqu'en 2010, au
moins.
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