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Par Victor Komondi
Aux nombres des contributions qui ont déjà paru
dans les colonnes de L'Evénement, traitant de l'apport
de l'Afrique à la Philosophie, je voudrais à travers
cet écrit participer au débat que suscite le sujet.
Le retard économique de l'Afrique et sa mal gouvernance
ne sont pas les seuls points de marginalisation du continent.
Cette flagellation de l'Afrique est imputable aussi à ses
productions scientifiques. Dans bien de domaines de la réflexion,
l'Afrique est toujours victime de ségrégation vis-à-vis
de certaines institutions philosophiques européennes. En
1945, des thèses négativistes et primitivistes vont
voir le jour avec Lévy-Bruhl et David Hume. Ces penseurs
se fondent sur le fait que le monde est composé de sociétés
à degrés inégaux d'évolution. Le summum
de cette évolution étant la civilisation représentée
par des sociétés occidentales ; toutes les autres
sont inférieures, primitives, de ce fait ces sociétés
n'ont pu s'élever à la conceptualisation et partant
à la philosophie, puisqu'elles sont inférieures
et réglées selon une mentalité mystique prélogique.
Dans The Philosophical works of David Hume, l'auteur David Hume
fait l'exposé de la limite de l'intelligence des Noirs
: "Je suspecte les Nègres et les autres espèces
humaines d'être naturellement inférieures à
la race blanche. Il n' y a jamais eu de nation civilisée
d'autre couleur que la couleur blanche ni d'individu illustre
par ses actions ou par sa capacité de réflexion
Il n'y a chez eux ni engins manufacturés, ni art, ni science.
Sans faire mention de nos colonies, il y a des nègres esclaves
dispersés à travers l'Europe ; on n'a jamais découvert
chez eux le moindre signe d'intelligence". De par ces préjugés,
Hume et ses compères excluent chez les Noirs la capacité
d'avoir une pensée discursive dont l'expression la plus
indiscutable de la pensée profonde est la philosophie.
Hegel ira plus loin que Lévy-Bruhl et David Hume. Pour
ce philosophe prussien, l'expression profonde de toute philosophie
ne peut se faire que chez des sujets libres. Selon Hegel, non
seulement le Noir africain n'a ni raison ni liberté, il
est à la périphérie de l'Histoire universelle
: "L'Afrique, aussi loin que remonte l'histoire, est restée
fermée, sans lien avec le reste du monde ; c'est le pays
de l'or, replié sur lui-même, le pays de l'enfance
qui, au-delà du jour de l'histoire consciente, est enveloppé
dans la couleur noire de la nuit
c'est un monde anhistorique
non développé, entièrement prisonnier de
l'esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de
l'histoire universelle[
] Le Nègre représente
l'homme naturel dans toute sa barbarie et son absence de discipline
". Cette vision raciste de Hegel sera soutenue par d'autres
auteurs qui pensent que la mentalité du Noir n'est dominée
que par la magie, les contes et les mythes d'où son incapacité
à produire un discours logique qui pourrait être
qualifié de philosophie. L'activité rationnelle
serait étrangère à l'Africain. Or la philosophie
est une activité rationnelle, en tant que telle, sa naissance
et son existence supposent le dépassement des mythes, des
croyances mythologiques et populaires et l'existence de la logique.
C'est de par ces préjugés que les autres peuples
ont été exclus de l'histoire de la philosophie.
Voilà pourquoi Martin Heidegger n'a pas hésité
à affirmer dans son oeuvre Qu'est -ce que la Philosophie,
que "la Philosophie est par essence grecque et marche devant
l'Europe-Occident".
Cet ethnocentrisme va pousser des penseurs Africains et d'ailleurs
à la réaction.
L'idée de philosophie africaine: l'ethnophilosophie
Bien que ce ne soit pas le premier écrit qui fait l'éloge
de la réflexion philosophique de l'Afrique, l'oeuvre de
Placide Tempels, missionnaire au Katanga, intitulé La philosophie
bantoue parue en janvier 1945, va briser la glace du silence et
permettre une nouvelle orientation de la Philosophie africaine.
Le Révérend Père Placide a écrit ce
livre à partir des découvertes de plus en plus riches.
Missionnaire belge envoyé au Congo, il cherchait d'abord
un point de ralliement entre la culture baluda et l'évangile.
Une fois cette corrélation établie, il pourra maintenant
transmettre aisément le message biblique. C'est dans cette
étude qu'il va faire l'une des découvertes les plus
inouïes. Inouïes pour lui, parce qu'il partait du postulat,
véhiculé par les préjugés racistes,
négativistes, selon lequel l'Africain est idiot. De l'observation
qu'il va faire des mythes, légendes et contes, il aboutira
à une conclusion de l'être comme force. "Je
crois serrer de plus près la vérité si je
définis la notion d'être du primitif : l'être
est force. Pour le Bantou, la force n'est pas un accident, c'est
même bien plus qu'un accident nécessaire, c'est l'essence
même de l'être en soi. Pour lui, la force vitale,
c'est l'être même tel qu'il est, dans sa totalité
réelle actuellement réaliste et actuellement capable
d'une réalisation plus intense". Louis- Roi- Boniface
Attolodé dans l'idée de philosophie africaine fera
le commentaire de cette découverte de Tempels en montrant
l'écart différentiel par rapport à la conception
occidentale, statique de l'être, l'idée de force
vitale donnant une connotation dynamique à l'être,
surtout si l'on y adjoint les trois principes qui sont corrélés.
Le premier indique que la force croît et décroît
et est donc d'une intensité variable. Le second fait état
de la possibilité pour une force supérieure de "déforcer"
ou de "renforcer" une force inférieure. Le troisième
est une hiérarchisation des êtres : au sommet du
clan se trouve "la force suprême" (Dieu), après
vient les "archipatriaches", créateurs du clan,
puis "les défunts par ordre de progénitures",
ce qui fait que le mort d'il y a un mois a plus de force que celui
d'hier, puis les "hommes vivants" ensuite les "animaux
et végétaux", enfin les minéraux. A
la suite de Tempels, le philosophe rwandais Alexis Kagamé,
auteur de deux ouvrages dont La philosophie bantoue-rwandaise
de l'être et La philosophie bantou comparée, va plus
loin en comparant des équivalents linguistiques, ce qui
lui a permis de dégager des éléments de la
philosophie africaine, faite d'une logique rigoureuse, reconnaissant
les catégories aristotéliciennes, avec une ontologie
spécifique. L' Abbé Alexis Kagamé retiendra
que les mythes et proverbes ne sont pas à exclure de la
philosophie, ce sont des richesses de la philosophie collective,
implicite, spontanée. Au regard de cette analyse de Kagamé,
il semble ressortir que l'Africain fait de la philosophie sans
le savoir : "Nous ne prétendons pas que les bantous
soient à même de nous présenter un traité
de philosophie, exposé dans un vocabulaire adéquat
(
) C'est nous qui pourrons leur dire, d'une façon
précise, quel est le contenu de leur conception des êtres,
de telle façon qu'ils se reconnaissent dans nos paroles,
et acquiescent en disant : "tu nous a compris complètement,
tu ''sais'' à la manière dont nous ''savons''"
Même si les uvres de Tempels et de Kagamé ont
été très bien reçues en occident par
d'éminents philosophes (Gabriel Marcel, Gaston Bachelard,
Louis Lavelle) comme une preuve tangible d'authentification de
la philosophie africaine, leurs idées n'échapperont
pas à de vives contestations par des philosophes africains
qui ont baptisé la philosophie africaine telle que présentée
par Tempels et Kagamé d'ethnophilosophie.
L'ethnophilosophie au crible
de la critique
Ils sont nombreux les intellectuels africains à s'être
insurgé contre l'uvre de Tempels : Parmi eux figurent
Aimé Césaire, Mudimbé, Fabien Eboussi Boulaga,
Paulin Hountondji, N'joh Mouellé, Marcien Towa. Ces derniers
ont fait front commun pour fustiger cette doctrine qu'ils jugent
de pseudo- philosophie. Du point de vue de Marcien Towa, le but
de Tempels n'est pas un but philosophique, mais un but hautement
religieux. Car il tenait à trouver une nouvelle méthode
de christianisation et de colonisation. Ainsi, la philosophie
bantoue s'inscrivait-elle dans une tradition d'évangélisation,
de domination économique, politique et culturelle de l'Afrique.
Ajoutons à cela que Tempels n'est ni Africain, ni philosophe.
Marcien Towa, Paulin Hountondji et Eboussi Boulaga vont reprocher
à Tempels d'avoir pratiqué un genre ambigu qui n'est
ni de l'ethnologie, ni de la philosophie, mais d'ethnophilosophie
qui consiste à attribuer à tout un peuple une pensée
populaire, collective, unanime. Selon ces derniers, il s'agit
là de l'unanimisme.
En utilisant le terme d'"ethnophilosophie", Marcien
Towa veut montrer que l'ethnophilosophie n'est rien d'autre qu'un
mouvement de réaction, tout comme la Négritude sa
devancière. Selon Towa, c'est à l'Afrique d'apporter
à l'histoire, la foi et l'idée que le monde du savoir
n'est pas seulement livré à l'Occident, qu'il n'appartient
pas non plus au hasard. "Nous n'avons pas d'autre but que
d'éliminer le hasard. Nous devons chercher dans notre histoire,
un but universel pour nous réaliser dans l'existence et
développer nos propres personnalités". L'homme
africain doit s'efforcer de comprendre fidèlement l'histoire,
d'appréhender le vrai car le vrai ne doit pas résider
seulement dans la superficie sensible comme nous l'ont fait croire
la Négritude et l'Ethnophilosophie.
Vers une Afrique philosophique
Dans les domaines de la littérature de l'art, de la musique
et du sport, les prouesses des Africains sont irréfutables
tant les richesses produites sont évidentes. Parfois ces
exploits sont à l'honneur des communautés occidentales,
qui prennent à leurs comptes les productions des Africains,
en faisant fi de leurs origines après les avoir adoptés
par la nationalité octroyée. L'exemple du philosophe
Ghanéen du XVIIIe siècle, Antoine Guillaume Amo,
élevé dans la culture allemande qui a été
auteur d'uvres philosophiques au même titre que les
philosophes allemands de cette époque, prouve bien que
n'importe quel homme, originaire de n'importe quelle culture,
formé dans les mêmes conditions, peut accéder
aux mêmes aptitudes, aux mêmes capacités de
création ou d'invention. Nous vient alors l'épineuse
question de savoir pourquoi autant de mal à reconnaître
la réalité philosophique de l'homo africanus.
Très souvent, l'Afrique retourne dans son passé
glorieux à travers l'Egypte pour tenter de prouver la capacité
du Noir à mener des réflexions cartésiennes.
Aujourd'hui, cette réflexion est à dépasser.
Car si l'Egypte est à prendre en compte, ce débat
sur la philosophie africaine n'a plus sa raison d'être.
Car l'Egypte à elle seule suffit pour démontrer
l'existence d'une philosophie spécifiquement africaine.
De par les productions des maximes comme les Égyptiens
Imhotep (2800 avant J.-C), Ptahhotep, Djordedef, etc., qui ont
produit des uvres intellectuelles considérables pouvant
être qualifiées de philosophie. Qu'on pense à
Ptahhotep dont les maximes de sagesse nous sont parvenues en totalité.
Son livre est d'ailleurs considéré comme le premier
du monde. Je ne m'attarderai pas sur les thèses de Cheikh
Anta Diop, déjà très bien développées
dans l'article de Monsieur Merneptah Noufou ZOUGMORE, intitulé
: "Peut-on parler de philosophie africaine ?" paru dans
le n° 157 du 10 février 2009. On pourrait prolonger
la liste en rappelant l'apport de l'éminent savant Théophile
Obenga qui a émerveillement démontré que
le Platonisme par exemple, notamment à propos de sa doctrine
de l'immortalité de l'âme est redevable à
l'Egypte. Certes, l'héritage égyptien est un axe
incontournable dans l'histoire de l'Afrique. Cependant, la question
de la philosophie africaine si elle doit mériter le débat
qu'on lui consacre, elle doit faire le deuil du passé et
assumer le présent. Oui l'Afrique ne doit pas compter seulement
sur le passé égyptien, car cette Egypte là
a totalement disparu. Selon Dominique Folscheid, elle s'est retrouvée
ailleurs: "L'Afrique n'était plus en Afrique. Que
lui est-il resté de son héritage disparu ? Des traces
laissées dans ses langues locales, mais rien de l'hypothétique
conceptualité d'origine. On expliquera la chose comme on
voudra, le résultat est là : l'Afrique a égaré
la rationalité philosophique au cours de son cheminement
historique. Elle n'a renoué avec elle que tardivement,
à l'occasion des invasions européennes. Mais elle
n'a pu le faire qu'en partant des miettes tombées de la
table du vainqueurs". Aujourd'hui, il est certain que le
travail revient aux philosophes africains de restaurer ou de ressusciter
sa pensée discursive d'antan.
Les réflexions ont commencé à porter du fruit.
Car même si le mythe grec a malheureusement engendré
une arrogance intellectuelle déplorable et une tendance
négationniste chez beaucoup de philosophes européens
vis-à-vis des peuples étrangers, ils oublient le
fait que l'origine de la pensée grecque était essentiellement
une littérature orale, comme c'est le cas aujourd'hui de
l'Afrique. D'ailleurs, Socrate qui est l'une des colonnes de la
philosophie grecque, n'a jamais écrit le moindre mot. Mentionnons
fortement que le même Socrate pratiquait la kataklisis (qui
consistait à se coucher toute la nuit sur une peau de bête
pour "incuber"), qu'il entendait des voix, dont celles
de son daimon, et qu'il avait des extases mystiques ? Que juste
avant de boire la ciguë, il avait demandé à
ses disciples de sacrifier pour lui le coq qu'il devait encore
à Asclépios, dieu de la médecine ? Que Pythagore
et Empédocle cultivaient ce qu'on appelle aujourd'hui le
chamanisme ? Que tous les Grecs parlaient d'âmes volées
et de Bildseele, l'âme qui double l'être vivant ?
Qu'ils ont élaboré et pratiqué la science
des rêves et des visions? Toutes ces pratiques renvoient
à la tradition africaine. Il ressort alors de manière
aisée que l'Afrique peut mettre à profit ses richesses
culturelles, mythologiques, anthropologiques pour en tirer une
bonne dose de substance philosophique spécifiquement africaine.
Pierre BAMOUNY ne réfute pas cette idée. Pour ce
professeur de Philosophie de Dakar, la science physique elle-même
est née des cosmologies et cosmogonies primordiales. Ce
qui signifie que, pour l'Afrique aussi, la voie est libre pour
nous enrichir des mythes surtout, des contes et de la littérature
orale de nos communautés originaires afin de pouvoir par
après entreprendre des élaborations profondes qu'ils
nous autorisent en tant que visions spécifiques du monde.
Une philosophie née des mythes est une philosophie en soi
inépuisable ; d'autant plus que tout n'est pas encore explorée
malgré les progrès de la science. De ce fait, nous
remarquons que l'ethnophilosophie, même si elle est critiquable,
elle n'est pas à balayer du revers de la main. Car les
mythes permettent une riche et diverse interprétation d'eux-mêmes
et des réalités qu'ils fondent. À partir
du fond inépuisable des mythes, il est encore possible
de créer des mondes, de renouveler les choses, d'engendrer
des philosophies et des connaissances immaculées. Nous
pouvons aussi puiser une grande philosophie esthétique
de la profonde sensibilité de notre art, surtout de la
sculpture. Toutes les belles productions artistiques des sociétés
africaines sont une source inexhaustible d'inspiration philosophique.
victorkom@gmail.com
Tel : 70 32 95 90
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