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Le phénomène de la vie chère actuelle avec
son lot de misère frappe très durement, plus qu'ailleurs
dans le monde, la quasi-totalité des pays africains. Il
se caractérise par la flambée généralisée
des prix sur le marché. A l'origine, la montée croissante
du prix du baril de pétrole sur le marché mondial
qui s'est répercuté sur tous les autres produits
dérivés et même ceux qui n'ont pas de rapport
direct avec le pétrole. Ce sont les produits alimentaires
surtout qui ont vu leur prix s'envoler. Face à cette situation,
la quasi-totalité des pays sur le continent a connu de
violents mouvements de protestation qui ont obligé les
dirigeants africains à prendre, à la hâte,
quelques mesures pour tenter de freiner le ras le bol montant
des populations.
Le libéralisme économique aujourd'hui
Au regard de l'ampleur et de l'importance des réactions
et des manifestations au niveau mondial contre la vie chère,
on est obligé de reconnaître que c'est là
un phénomène qui atteste que de sérieuses
mutations sont en train de changer le cours des choses sinon même
de l'histoire au niveau de la planète, au-delà des
systèmes économiques et idéologiques. Et
c'est paradoxalement au moment même où l'on nous
vente les vertus de la mondialisation libérale, d'une globalisation
de la pensée marchande et de l'unification des centres
d'intérêt, que se produit une succession d'explosions
qui remet en cause le postulat central du succès de l'idéologie
libérale et sa pratique capitaliste. Le début du
20ème siècle avait été dominé
par une concurrence à outrance entre les régimes
capitalistes et les autres systèmes économiques
et idéologiques. Il s'agissait de savoir si la société
industrielle fondée sur la liberté de circulation
de l'argent, la liberté de circulation des personnes, la
liberté d'entreprise à travers les frontières,
et l'élévation du profit au stade de loi universelle,
pouvait effectivement constituer le salut du citoyen pour son
développement harmonieux, et son bonheur ultime. Selon
les marxistes la réponse ne pouvait jamais être affirmative
car le propriétaire du capital ne pouvait être qu'un
cupide exploiteur dont la finalité est la ruine du travailleur
dans tous les sens. Par contre, pour les tenants de l'économie
libérale, les progrès de la société
industrielle devaient entraîner assez de biens, de lois
justes et d'opportunités pour organiser et garantir le
bonheur de tous. Cette thèse faisait de la production des
biens, de leur abondance, et des mécanismes de régulation
dans la distribution des revenus, un acquis. La croissance économique
devait permettre d'atteindre le plein emploi dans presque tout
l'Occident. En réalité, l'on a pu dès le
milieu du vingtième siècle, atteindre le plein emploi
dans presque toute l'Europe et l'Amérique du Nord. Soutenir
que dans les années 1970-80 l'Occident est à son
apogée dans la mesure où l'accès de toutes
les familles, de tous les citoyens, de tous les habitants, au
minimum de bien-être, aux fruits du développement
industriel et aux avantages des sciences et des techniques était
pratiquement garanti. A ce moment, le reste du monde pataugeait
encore dans de multiples difficultés et appréhensions.
La création de l'OMC (Organisation mondiale du commerce)
à la suite du GATT, au moment où l'idéologie
libérale avait étalé tout son modèle
et dicté ses lois dans toutes les sphères d'activité
de la planète, est venue accélérer le processus
de restructuration des mécanismes de la coopération
internationale à l'avantage exclusif des pays nantis au
lieu de réguler de façon équitable l'ensemble
des échanges mondiaux. C'est désormais l'ère
de la mondialisation tout azimut. Aujourd'hui, en effet, le capitalisme,
dont l'unique but est la recherche de profit, connaît une
mutation de grande ampleur. Sous l'égide de la finance
devenue mondiale, il porte l'exploitation du travail salarié
à un point jamais atteint dans la mesure où toutes
les activités humaines sont soumises à l'impératif
de rentabilité, où la concurrence finit de ruiner
toutes les petites productions individuelles surtout dans les
pays pauvres, et où la privatisation des services publics
et des ressources naturelles est programmée par les élites
économiques et politiques.
La mondialisation, triomphe du mode de production capitaliste
La notion de mondialisation apparaît sur la scène
et dans les discours publics, en Afrique subsaharienne, au début
des années 1990. Il ne fait aucun doute que la mondialisation
comme processus est liée au développement du capitalisme.
Elle implique le transfert (délocalisation) d'une économie
nationale à l'autre, de capitaux, de technologies et, dans
une moindre mesure, de la main-d'uvre avec, comme conséquence,
la diffusion, à travers les frontières, d'un seul
style de production, à savoir : le mode de production capitaliste.
Mais, le discours dominant tente de faire accepter, sinon même
d'imposer, l'usage du terme mondialisation pour désigner
d'une manière générale les phénomènes
d'interdépendance à l'échelle mondiale des
sociétés contemporaines, en évitant de les
mettre en relation avec les logiques d'expansion du capitalisme
et encore moins avec les dimensions impérialistes de son
déploiement. Cette absence de précision a pour objet
de laisser entendre qu'il s'agit là d'une contrainte incontournable,
indépendante de la nature des systèmes sociaux ;
la mondialisation s'imposerait à tous les pays de la même
manière, quelle que soit leur option politique et agirait,
donc, comme une loi de la nature consécutive à une
sorte de rétrécissement de l'espace planétaire
Il est donc clair que le phénomène de la mondialisation
est fortement lié au mode de production capitaliste et
à la suprématie, sans équivoque, du système
économique du monde dit libéral sur les autres systèmes.
En Afrique pour ou contre la mondialisation n'est plus la question.
Le vrai problème est de saisir et analyser comment ce continent
vit et subit ce phénomène dans toute sa complexité
et comment il doit réagir et se comporter à l'image
de certains pays d'Asie, d'Amérique du Sud et de l'Inde,
devant l'accélération de ce nouveau temps qui est
en train de redimensionner et de "déterritorialiser"
tout l'espace planétaire. Les différentes et violentes
luttes engagées par les peuples à travers le monde
contre la vie chère et qui n'épargnent aucun pays,
même les plus avancés viennent rappeler à
la face du monde l'inconsistance de ce que les maîtres actuels
du monde veulent faire passer pour parole d'évangile ou
de coran. C'est pourquoi, confrontés à cette situation
qui menace de perturber profondément l'ordre mondial qu'ils
ont instauré, les tenants du système néolibéral
actuel et leurs officines internationales ont entrepris des actions
pare-feu pour contenir les réactions en chaîne violentes
contre la vie chère et pour un changement qualitatif de
leurs conditions matérielles et sociales de vie que les
peuples à bout de souffle ont initié à travers
la planète.
Ainsi, dans une précipitation qui traduit un certain embarras,
le Fonds monétaire international a annoncé qu'il
allait allouer une enveloppe de plusieurs milliards de dollars
aux pays les plus pauvres et les plus vulnérables pour
pallier les conséquences de la hausse vertigineuse des
prix des produits alimentaires. De même, plusieurs grand
pays capitalistes et champions du néolibéralisme
à l'instar du Japon, des Etats-Unis, de la France et de
l'Allemagne, ont pris des décisions identiques. Quant à
la FAO, elle a même convoqué une grande rencontre
à son siège pour se pencher sur la question de la
crise alimentaire consécutive à la vie chère
afin d'y trouver des solutions idoines. Paradoxalement et dans
le même temps, les citoyens de ces grands pays, crient à
l'insupportable devant la flambée des cours du baril du
brut qui a fait une progression vertigineuse en quelques mois,
rompant tous les équilibres et désorganisant toutes
les prévisions des marchés.
La faillite du libéralisme
Nous sommes donc parvenus dans la situation exacte qu'ont décrite
les théoriciens marxistes dans leurs essais de projection
de la société libérale à outrance
sortie du capitalisme marchand et financier. En effet, Karl Marx
avait déjà anticipé sur cette question. Dans
le "Manifeste du Parti Communiste" il faisait déjà
un diagnostic cohérent et précis de la mondialisation
du capital qui est toujours d'actualité : "Par l'exploitation
du marché mondial, la bourgeoisie a rendu cosmopolites
la production et la consommation de tous les pays. Au grand désespoir
des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie
sa base nationale. (...) A la place des anciens besoins, satisfaits
par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant
pour leur satisfaction les produits de contrées et des
climats les plus lointains. A la place de l'ancien isolement des
provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes
se développent des relations universelles, une interdépendance
universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle
ne l'est pas moins des productions de l'esprit1 ". Il ne
s'agit pas seulement d'expansion mais aussi de domination car
la bourgeoisie "
force toutes les nations à
adopter le mode de production de la bourgeoisie; elle les force
à introduire chez elles la prétendue civilisation,
c'est à dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle
se façonne un monde à son image2". Cela constituait,
en 1848, bien plus une anticipation des tendances futures qu'une
simple description de la réalité contemporaine.
Il s'agit d'une analyse qui est beaucoup plus vraie aujourd'hui,
à l'époque de la "mondialisation", qu'il
y a 160 années, au moment de la rédaction du Manifeste.
En effet, jamais le capitalisme n'avait réussi, comme aujourd'hui,
à exercer un pouvoir aussi complet, absolu, intégral,
universel et illimité sur le monde entier. Jamais dans
le passé il n'avait pu, comme actuellement, imposer ses
règles, ses politiques, ses dogmes et ses intérêts
à toutes les nations du globe. Le capital financier international
et les entreprises multinationales n'ont jamais autant échappé
au contrôle des Etats et des populations concernées.
Jamais, auparavant, n'a existé un si dense réseau
d'institutions internationales comme le Fonds Monétaire
International, la Banque Mondiale, l'Organisation Internationale
du Commerce vouées à contrôler, gouverner
et administrer la vie de l'humanité selon les règles
strictes du libre marché capitaliste et du libre profit
capitaliste Aujourd'hui, devant la faillite, de plus en plus perceptible
du système libéral, certains grands acteurs de ce
système craignent un grand risque d'effondrement, si rien
n'est fait pour inverser la tendance actuelle de son développement.
Parmi ceux-ci, on peut citer George Soros un des plus grands possesseurs
de fonds de pension du monde et patron du groupe Quantum basé
aux îles caïmans et qu'on ne saurait nullement soupçonner
de sympathie marxiste. En effet, l'hebdomadaire français
Le Nouvel Observateur, dans son numéro 1682 (édition
du 30 janvier au 5 février 1997), a publié, sous
le titre "L'ennemi, c'est le capitalisme", un grand
article de celui qu'il présente comme "l'archétype
du spéculateur international, le financier qui a fait sombrer
la livre sterling et qui a accumulé, en jouant à
la Bourse, une fortune de 12 milliards de dollars ". C'est
par une référence à Hegel que Soros ouvre
son texte. " Hegel, écrit-il, a identifié un
modèle inquiétant : celui de l'érosion et
de la chute des civilisations en raison d'une dégénérescence
de leurs principes originels. J'ai fait fortune sur les marchés
financiers mondiaux, et pourtant je crains à présent
que l'intensification effrénée du capitalisme libéral
et l'extension des valeurs marchandes à tous les domaines
de la vie ne mette en péril l'avenir de notre société
ouverte et démocratique. Le principal ennemi de cette société,
ce n'est pas le communisme mais bel et bien le capitalisme".
En définitive, on peut dire que, manifestement, l'histoire
n'a pas encore dit son dernier mot. A l'allure où vont
les choses, la mondialisation ne peut être une voie salvatrice
pour les peuples pauvres et dominés. La solution se situe
plutôt au niveau de la capacité de ces peuples et
des pays sous domination de s'en sortir de l'extrême pauvreté
et de la misère en comptant sur leurs propres forces. En
effet, il s'agit de développer de façon endogène
des formes et des moyens de lutte pour domestiquer la nature et
l'univers afin de favoriser une amélioration sensible de
nos conditions de vie et surtout tracer de manière définitive,
la voie vers un développement économique, social,
culturel et politique sûr et durable.
De ce point de vue, le rôle des élites politiques
et intellectuelles et des leaders sociaux est fondamental car
de leur sérieux dans l'effort de conceptualisation, de
création et d'ingéniosité, pour traduire
dans les faits, dans la réalité, les aspirations
des masses, dépendra, en grande partie, l'adhésion
massive, conséquente et réfléchie de celles-ci.
En fait, la pauvreté n'est pas un mal insurmontable. Il
s'agit de savoir mobiliser les populations sur les voies et chantiers
du développement véritable en tirant profit de tout
ce qui peut positivement apporter un plus au bien-être des
populations .
Diallo Amadou
Céll. : 76-68-01-07
E-mail : ameddiallo@yahoo.fr
1 cf. Karl Marx et Friedrich Engels. le manifeste du parti
communiste. Oeuvres choisies, tome premier. Moscou : Ed. du progrès,
1970, p. 115
2 K. Marx, F. Engels, op.cit. p. 116
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