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Par
Diallo Amadou
Depuis les années 1960, les élites intellectuelles
d'Afrique ont pris l'habitude de poser régulièrement
la question de la pertinence de leurs théories et de leurs
pratiques sociales en regard des conditions politiques, économiques
technologiques et scientifiques catastrophiques de notre continent.
Au début, beaucoup parmi elles ont sérieusement
cru à la grandeur du savoir pour construire l'Afrique post-coloniale.
Il existait comme un pacte évident entre la promotion des
savoirs et des pratiques scientifiques et les impératifs
sociopolitiques d'une Afrique à construire hors des ornières
du colonialisme. Il s'agissait en fait de briser l'étau
qui étranglait la destinée du continent depuis cinq
siècles d'humiliation dans nos relations avec le monde
occidental. Ce pacte entre science, développement et liberté
a très vite fait long feu. Il a brillé pendant un
temps dans les discours sans se transformer en pratiques politiques,
sociales, culturelles et scientifiques satisfaisantes. Nos sociétés
ont été précipitées dans une sorte
de descente aux enfers vertigineuse : avec des dictatures militaires
ubuesques, des partis uniques dévoyés et des logiques
sociales débilitantes. Les conséquences de cette
situation qui ont sérieusement cassé les ressorts
économiques et sociaux de nos pays sont devenues tellement
désastreuses que l'Occident qui avait fait semblant de
les ignorer a engagé contre elles une croisade mondiale
sous le drapeau de la "bonne gouvernance". C'est ainsi
que devant les orages sociaux qui s'annonçaient partout
en Afrique noire, soufflant un vent irrésistible de liberté
et de démocratisation, le discours de la Baule est venu
marquer le top départ d'un processus dont l'objectif profond
était de réorganiser les post-colonies afin d'éviter
de les perdre. Mais, depuis la Baule, qu'est ce qui a réellement
changé? Dans l'absolu rien, politiquement et socialement
parlant. En effet, les guerres et les coups d'Etat se sont multipliés
(23 coups d'Etat de 1990 au 24 décembre 1999, date du putsch
de noël en Côte d'Ivoire, guerres civiles et ethniques
au Rwanda, Libéria, Sierra Leone, RDC, Darfour, Côte
d'Ivoire, etc.). La démocratisation annoncée ne
s'est pas réalisée malgré les apparences.
Les droits fondamentaux et imprescriptibles des hommes (droit
de vivre, liberté de pensée et d'expression, droit
à la santé, à l'éducation, à
l'alimentation, etc.) sont encore très loin d'être
satisfaisants. L'environnement naturel continue de se dégrader
de façon inquiétante (avancée du désert,
dégradation continue des sols, pollution, insalubrité
dans les villes, etc.). Pire, la modernisation (informatisation,
téléphones portables, télévisions
satellitaires, etc.) se fait sans modernité (accès
à l'eau potable, à l'électricité,
à l'éducation, etc.). Enfin, malgré le grand
tapage fait autour de la situation inégalitaire et des
droits de la femme (conférences, colloques, séminaires,
discours politiques), celle-ci est encore très loin d'acquérir
la place qui lui revient.
Où sont nos élites intellectuelles et dirigeantes
Face à ce tableau peu reluisant, les dirigeants africains
et surtout les élites intellectuelles chargées de
trouver des solutions aux maux sévissant en Afrique sont
grandement interpellés. Mais, on constate que ceux-ci ont
déserté le champ des grands débats. Où
sont-ils ? Ils sont soit au pouvoir, soit en exil dans leur propre
pays, réduits au silence, ou ailleurs dans le monde. On
a l'impression que l'idéal chez eux est tombé dans
l'oubli, que nos élites dans leur grande majorité
sont devenues des hors-la-loi, des bandits de grands chemins,
des personnes peu recommandables et pourtant tout à fait
respectables. Ils sont devenus ou ont tendance à devenir
l'interface d'une certaine rationalité instrumentale en
cours qui accumule et compte, ordonne les décisions politiques,
hiérarchise les priorités économiques et
en même temps veut trouver des solutions à la pauvreté
mais sous l'angle du calcul et de la rentabilité à
partir des tares des sociétés néo-libérales.
Il s'en suit que la vie de la majorité des Africains se
réduit au vivre biologique oscillant entre le survivre
et la mort physique ou symbolique, l'exclusion de la vie politique,
intellectuelle et scientifique. Par exemple, au Burkina Faso,
nos savants ne sont pas visibles car ils sont ou bien morts ou
bien cachés, non reconnus, invisibles dans l'espace public
qui est organisé et pris en otage par le politique qui
se réserve le droit d'en faire un terrain de luttes politiciennes
où règne la loi du plus fort. Malheureusement, chez
nous, la force n'est pas du côté de la loi ou des
institutions qui sont sous la houlette du maître de la pensée
unique, qui, malgré tous les discours sur le multipartisme
et la démocratisation continue de régner comme un
Naba qui organise et nivelle les choses et les êtres selon
sa volonté. Il n'est point étonnant que l'espace
public comme lieu ouvert des confrontations d'idées et
des débats démocratiques n'existe plus. Individus,
groupes, communautés, société civile sont
quadrillés et muselés et toute pensée discordante
est convoyée vers le chemin de la pensée unique,
celle du maître du jour. Par ailleurs, on peut constater
en Afrique que, même quand il y a changement de maître,
la pensée aussi passe à l'autre camp. Il n'est donc
point étonnant que les moutons changent de champ pour se
nourrir et de rivière pour boire. En fait, ils pratiquent
la transhumance, mot bien connu en Afrique subsaharienne. Ce qu'il
faut noter avec force c'est que parmi ceux qui sont les plus aptes
à suivre le nouveau maître ou à le conseiller,
beaucoup d'"intellectuels", ces éléments
maîtres dans l'art de calculer la vitesse et le sens du
vent ainsi que la surface du champ de leurs propres intérêts,
jouent un rôle essentiel. Ils sont les théoriciens
chargés de veiller à la conservation du pouvoir
par le biais des médias militants pour la "raison
d'Etat" et de toutes sortes d'instruments animés c'est-à-dire
des humains prêts à accomplir les plus sales besognes.
Et même lorsqu'ils ne sont pas membres d'un parti politique,
certains "intellectuels" se livrent à des pratiques
qui prennent en otage les élans de développement.
Ils tirent les ficelles dans les couloirs des partis et des palais
présidentiels et jouent aux " nègres "
toujours prêts à se renier, pourvu que leurs intérêts
et ceux de leurs " patrons " prospèrent. En définitive,
l'Etat se réduit à un individu et à son entourage
: le locataire du Palais et sa cour immédiate. L'institution
étatique devient une affaire privée ou presque.
C'est pourquoi il est impérieux de rappeler à tous
ceux qui vivent sous de telles conditions, en ce début
du XXIè siècle, de façon franche et sincère,
qu'ils sont eux-mêmes responsables de leur sort. Il est
temps que chacun de nous se réveille de son profond sommeil.
Sinon, il n'y aura plus de place pour penser demain, ni de grands
débats pour notre émancipation car la place publique
est de plus en plus prise en otage par la Pensée Unique,
par ces "intellectuels" qui ont fait un tour au pouvoir
ou qui s'y sont installés. Cette confusion des fonctions
et des lieux explique en partie leur incapacité à
penser demain. En effet, réduits à cette situation,
ces intellectuels désertent le camp de la tâche critique
pour celui de la diversion, des flatteries et des flagorneries.
En dernière analyse, ils contribuent à transformer
l'Afrique en un dépotoir pour les uns, un laboratoire d'expérimentation
scientifique, politique et économique pour les autres ;
un vaste marché dans tous les cas. Pourtant, il existe
au niveau des intellectuels africains, une tradition de la pensée
qui, depuis maintenant plus de trois décennies, offre des
axes de réflexion et propose des solutions pour sortir
l'Afrique de sa situation.
Le discours de l'intelligentsia africaine
Ainsi, la génération des années 1970, à
travers l'une des grandes figures de la conscience africaine,
le philosophe, écrivain et penseur zaïrois, Yves Valentin
Mudimbé, avait d'emblée cadré sa réflexion
dans ce qui faisait vraiment problème pour nos peuples
: notre relation à l'Occident dont la présence en
nous et dans nos sociétés nous obsède. Ce
dernier avait compris que notre insertion dans l'espace discursif
de l'Occident avait créé une situation de fait où
notre pensée et notre réflexion se trouvaient engluées
dans l'ordre occidental du monde ; dans un carcan de concepts,
de pratiques et de schèmes de problématisation du
réel qui déterminaient notre regard sur nous-mêmes.
Au fond, il fallait oser un autre discours sur l'Afrique. Un discours
capable de sortir des théories déjà élaborées
ailleurs, en vue de comprendre la situation de l'Afrique à
partir de l'Afrique elle-même et de ses propres pratiques
discursives. Sous un autre angle, une deuxième génération
d'intellectuels africains, (Fabien Eboussi Boulaga, le philosophe
et théologien camerounais, peut être considéré
comme un de ses dignes représentants) a donné un
éclairage très intéressant sur cette exigence
de rupture au début des années 1980. Elle a clairement
montré comment l'Afrique est appelée à repenser
le cataclysme de sa défaite par rapport à l'Occident
en se décomplexant de l'intérieur, en profondeur,
pour assumer en toute responsabilité sa destinée
historique et produire un discours délesté du mimétisme
par rapport aux maîtres du monde. Elle proposait que les
africains développent une philosophie ancrée sur
la volonté de maîtrise du réel sur la base
des défis et des nécessités actuels qui sont
les leurs, au lieu de prétende faire comme les "autres"
et d'imiter constamment leurs discours. Elargissant le champ de
la recherche et de la réflexion, l'égyptologie africaine
contemporaine issue des travaux de Cheikh Anta Diop, avec à
sa tête Théophile Obenga, a indiqué la direction
de la libération du discours et des propositions des intellectuels
africains : la redécouverte des sources pharaoniques de
l'humanité africaine. L'ambition était de montrer
que la rupture avec "l'odeur du Père" occidental
exigeait une redécouverte consciente de la parole de notre
vrai "Père", une refondation courageuse de notre
être dans ses limons vitaux. C'est aussi dans cette perspective
que se situait la Fédération des étudiants
d'Afrique noire en France (FEANF) qui, à son 19e congrès
tenu en décembre 1966, interpellait les étudiants
et les intellectuels progressistes africains à l'intégration
aux masses populaires afin de s'imprégner davantage de
leurs traditions, de leurs langues et de leurs cultures, pour
mieux les assimiler et se les approprier afin de s'arracher définitivement
de la condition d'une "élite culturellement destructurée",
de "blanc-noir" que l'école et l'éducation
coloniales avaient pour mission de façonner chez les africains.
Dans le champ de l'économie politique, Samir Amin a proposé
une "déconnexion" avec le système mondial
qui étrangle l'Afrique, en vue d'une invention de nouvelles
perspectives de production et de distribution des richesses. A
ses yeux, il est moins question de sortir du monde que d'en réimaginer
les logiques fondamentales pour changer les rapports de force
actuels entre les civilisations, tâche urgente non seulement
pour l'économie et la politique en Afrique, mais pour l'ensemble
des mentalités sociales. Se situant dans la même
logique, le professeur Joseph Ki-Zerbo a constamment plaidé
pour l'intégration des cultures locales au développement
technologique. Pour lui, l'Afrique doit reconquérir son
identité, afin de redevenir acteur du monde, elle qui a
abrité les premiers hommes, puis la première civilisation
de l'humanité, la civilisation égyptienne. "Sans
identité- dit-il-nous sommes un objet de l'histoire, un
instrument utilisé par les autres. Un ustensile".
Enfin, avec les travaux de l'historien et politologue camerounais
Achille Mbembé, les intellectuels africains peuvent comprendre
aujourd'hui que la rupture dont il s'agit ne doit s'opérer
ni de manière traumatique ni de manière polémique.
Cela signifie qu'il ne sert à rien que nous demeurions
esclaves des traumatismes que nos sociétés ont subis
dans nos relations avec l'Occident depuis cinq siècles.
Cela veut dire également qu'il est stérile de toujours
accuser le monde occidental d'être la cause de nos catastrophes
au lieu de prendre à bras le corps les problèmes
de notre destin aujourd'hui. Actuellement, le champ de la réflexion
des intellectuels africains a pour enjeu la mondialisation. Il
foisonne toute une production théorique qui est celle d'une
Afrique, de plus en plus, concernée par son destin mondial
et confrontée aux nécessités d'une réflexion
de fond sur les conditions de son épanouissement.
En guise de conclusion
Dans la désillusion causée par l'effondrement des
rêves après les indépendances, les africains
s'étaient toujours demandés pourquoi ils n'arrivaient
pas à construire des sociétés à la
hauteur de ce que l'Occident moderne a construit grâce à
sa force matérielle et scientifique. Ils continuent de
se demander pourquoi depuis la fin de la colonisation, l'Afrique
vient en dernière position dans tous les paramètres
utilisés par l'ONU pour évaluer le progrès
économique, l'éducation, la santé, etc. Or,
aujourd'hui, cette question a presque épuisé son
potentiel de sens car tous ses paramètres ont été
analysé et décortiqué à travers plusieurs
théories :
Les théories des traumatismes causés par la traite,
la colonisation et la néo-colonisation dans la structuration
de nos mentalités.
Les théories de la dépendance et de l'échange
inégal dans l'ordre actuel du monde.
Les théories de notre impuissance matérielle, mentale
et psychique face à une civilisation mieux outillée
que la nôtre.
Les théories des faiblesses inhérentes à
notre système culturel incapable de répondre aux
défis de notre destinée.
Malgré la justesse des analyses et la force des vérités
qui y sont rappelées, le disque de ses théories
est rayé à force d'être joué à
tous moments et dans toutes les consciences. Nous ne l'entendons
plus sans nous dire à nous-mêmes qu'il n'a rien changé
à notre situation dans le monde moderne. Pourtant, si nous
regardons les choses du point de vue de ce que ce discours a investi
dans nos consciences depuis bientôt quatre décennies,
nous nous rendrons compte qu'il nous a conduit de la fascination
exercée sur nous par le monde occidental au doute profond
sur ce que l'Occident peut vraiment donner à l'Afrique
noire en possibilité de bonheur existentiel. Dans notre
inconscient collectif comme dans notre conscience, il est clair
que l'Occident n'a plus beaucoup de potentiel de sens à
conférer à notre existence. Aujourd'hui, nous sommes
désillusionnés face à l'Occident comme nous
avons été désillusionnés par nos rêves
d'indépendance. Nous avons beau continuer à dire
que nous voulons être et vivre comme vivent les peuples
d'Occident dans leurs valeurs aujourd'hui mondialisées
; nous avons beau glorifier leurs réussites scientifiques,
leurs systèmes de démocratie pluraliste, leur conscience
de la liberté et des droits humains, leur confiance dans
le libéralisme et leur efficacité dans la bonne
gouvernance ; nous avons beau déserter nos pays pour aller
vivre dans les grandes villes euraméricaines, nous ne croyons
plus en la capacité de l'Occident à nous rendre
plus humains. Le problème n'est plus d'entrer dans son
monde, mais d'en créer un autre. C'est face à cette
tâche que nous nous montrons réellement faibles,
mais non pas face aux paramètres actuels de développement
qui sont, somme toute, maîtrisables, comme les Asiatiques
l'ont prouvé en les maîtrisant. En effet, ainsi que
l'a si bien souligné le professeur Kä Mana : "La
tentation de l'Afrique est aujourd'hui de chercher sa libération
sans avoir traversé le désert implacable de l'Occident,
sans avoir subi l'épreuve initiatique d'une victoire sur
l'esprit occidental en vue d'un autre monde. C'est cela qu'il
est urgent de faire comprendre à nos peuples pour les organiser
en fonction de notre propre projet d'humanité, au-delà
de la mondialisation néo-libérale actuelle"n
Diallo Amadou
ameddiallo@yahoo.fr
Cell. : 76-68-01-07
1 Ziegler, Jean. Main basse sur l'Afrique. Paris : Seuil,
1980, p. 228-229
2 (cf. Le site www.IZF.net/5031.html)
3 (Hegel, La Raison dans l'Histoire. Introduction à la
Philosophie de l'Histoire, trad. Kostas Papaioannou, Paris, Plon,
1965
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