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Par
Diallo Amadou
Dans l'histoire de l'humanité, on peut constater que ceux
qui développent une faculté universelle de penser
l'emportent, à la longue, sur ceux qui l'étouffent
ou la négligent comme c'est souvent le cas en Afrique.
C'est cette faculté de penser et de concevoir qui fournit
une base ferme à notre autonomie et à l'égalité
avec les autres. C'est donc grâce à elle que l'homme
s'élève et se donne d'autres alternatives possibles,
qu'il les compare, les confronte afin de comprendre et maîtriser
leurs réalisations ; qu'il accroît son savoir et
partant son pouvoir de prévoir et d'agir sur les choses
; d'élaborer des projets en limitant considérablement
ses tâtonnements et ses risques d'erreurs. En définitive,
l'acquisition du savoir et de la connaissance doit amener l'homme
à augmenter son emprise sur le réel et améliorer
sa condition dans le monde. Cela est aussi valable pour les Etats
et les peuples car le niveau de développement de la pensée
et le degré de savoir atteint par un peuple ou dans un
pays culmine avec l'affirmation de la puissance de ce peuple ou
de ce pays. Actuellement, le centre du monde est entrain de se
déplacer encore vers l'Asie. L'on est donc obligé
de s'accorder que les façons de penser de l'Occident ne
sont pas les seules valables et qu'il existe des alternatives
au système occidental de compréhension du monde.
Et cela d'autant plus que la caractéristique majeure actuelle
de l'évolution mondiale est l'émergence de grands
pays (des pays continents même) que sont la Chine, l'Inde
et le Brésil sans oublier les autres petits dragons émergents.
Il est évident pour tout esprit lucide, même au sein
du système capitaliste mondial, que dans quelques décennies,
la prospérité matérielle ne sera plus l'apanage
de l'Occident. Déjà, ce dernier ne possède
plus le monopole sur la production de valeurs à prétention
universelle. Pour nous autres africains et burkinabé particulièrement,
ces constats nous interpellent sur la nécessité
de réfléchir et de travailler davantage à
une renaissance de notre pensée et de notre compréhension
du monde pour être à même de prendre en charge
notre destin politique et économique si nous voulons devenir
des pays modernes capables de s'assumer afin de jouer un rôle
dans le monde actuel.
La situation actuelle
de l'Afrique noire
L'on a trop tendance à représenter les problèmes
qui freinent l'émancipation du continent noir africain
en les liant à son retard sur les plans scientifique et
technique, à son aptitude ou non au développement,
à l'inexistence de la démocratie avec comme prisme
la vision que l'Occident nous en donne. Alors que la démocratie
occidentale n'est pas une panacée pour assumer son avenir
comme nous le montre l'exemple des pays émergents de l'Asie
et d'Amérique. Elle n'est, en fait, qu'un discours symbolique
au moyen duquel une minorité de politiciens, de financiers,
de militaires, d'ecclésiastiques, etc., asservit une majorité
consentante. Si l'Afrique, notamment l'Afrique au sud du Sahara,
tient à se développer sur le modèle occidental,
elle ira droit à sa perte, elle sera condamnée à
mourir. En effet, l'Afrique noire d'aujourd'hui (à commencer
par le Burkina Faso dont les dirigeants prétendent en faire
une nation émergente), sur les plans politique, économique
comme géographique, n'est qu'un produit d'une stratégie
occidentale, une sorte de succursale du monde occidental qui l'utilise
et le présure en fonction de ses besoins. Il est évident
aujourd'hui que les " indépendances " n'ont été
que des acquisitions fictives et jusqu'à présent
la grande majorité des Etats d'Afrique noire, à
l'image du Burkina Faso, demeurent des terres occupées,
des proto-nations, c'est-à-dire de vraies-fausses nations
que Jean Ziegler avait, il y a déjà un bout de temps
décrit ainsi : "La proto-nation est aujourd'hui la
forme la plus répandue en Afrique. Je le répète
: elle n'est pas une étape sur le chemin de la construction
nationale. Elle n'est pas non plus une forme pervertie de nation
achevée et qui aurait périclité. La proto-nation
est une formation sociale sui generis. Elle est une pure création
de l'impérialisme. Cette mainmise est admirablement camouflée.
Un gouvernement " indépendant " règne
formellement sur le territoire. Un état autochtone (police,
armée, législation du travail, etc.) étouffe
toute velléité de révolte ou de revendication
contre la spoliation. Une bourgeoisie locale, étroitement
associée aux organes de spoliation, vit des miettes de
l'exploitation impérialiste du pays et administre tout.
Surtout, cette bourgeoisie produit un discours "nationaliste",
un discours "d'indépendance" revendicateur et
même révolutionnaire" qui, s'il ne tire jamais
à conséquence, agit comme un écran (
)1.
Presque cinquante (50) ans après les "indépendances",
il est dommage que des paroles aussi justes et des vérités
aussi fortes aient besoin d'être rappelées. Mais,
c'est ça l'Afrique noire actuelle. Tant que l'on refusera
de reconnaître cette réalité et de travailler
à la reconsidérer afin de lutter pour y mettre fin,
aucun développement ne sera possible. Les élites
intellectuelles africaines doivent s'en convaincre sinon elles
ne seront d'aucune utilité et leurs lamentations seront
irrecevables. La situation du Burkina Faso illustre bien cette
citation. En effet, aujourd'hui, au Burkina, les groupes qui ont
fait main basse sur l'économie nationale ont pour noms
Castel, Bolloré (qui offre des vacances dorées au
Président Sarkozy), Aga Khan, CFAO et CFDT. Leur poids
sur l'économie burkinabé est énorme et contribue
à accentuer énormément l'extraversion de
celle-ci.
Ainsi, le groupe Bolloré est présent au Burkina
Faso dans le tabac, le transport, le transit, et le coton. Il
est propriétaire de la manufacture burkinabé de
cigarettes (MABUCIG). L'industriel français détient
également la Société internationale de transport
ferroviaire des personnes et des marchandises (SITARAIL). Il est
présent aussi dans le domaine du transit et de la transformation
de matières plastiques grâce à ses participations
au capital de la SDV-BURKINA ainsi qu'à celui de FASOPLAST.
Le groupe CFAO, quant à lui, est le leader dans le commerce,
la distribution automobile et de matériel industriel, agricole
en Afrique. Au Burkina, il est, en plus, très présent
dans les industries du cycle (Yamaha et Peugeot) avec la SIFA.
Dans l'activité crédit automobile et biens d'équipement,
il détient une part importante du capital de la SOBCA.
Ce groupe s'active aussi dans le domaine de la santé et
de la pharmacie avec la firme Laborex qui possède sa succursale
burkinabé. Le groupe Aga Khan, depuis quelques temps déjà,
contrôle la compagnie aérienne burkinabé,
Air Burkina. C'est ce groupe industriel et financier international
qui est majoritaire avec 56 % des parts. L'Aga Khan est aussi
majoritairement présent au Burkina Faso dans l'entreprise
sucrière, SN-Sosuco, et dans le plastique avec la société
Faso Plast. Le groupe CFDT, une des plus grosses et vielles maisons
françaises installées en Afrique, contrôle,
quant à lui, la transformation et la commercialisation
du coton au Burkina Faso à travers la SOFITEX, la première
pourvoyeuse de devises du pays. Il est aussi le numéro
un dans la production d'huiles, de savons, de pâtes dentifrice
et d'aliments de bétail avec son unité SN-CITEC
installé à Bobo-Dioulasso.
Enfin, le groupe Castel est présent au Burkina Faso dans
l'eau minérale, les boissons gazeuses et la bière,
marché sur lequel il est leader en Afrique francophone.
Au Burkina Faso, il détient majoritairement, la Brakina.
En outre, ce groupe participe au capital de la Générale
des Banques du Burkina (SGBB) à hauteur de 15%. En dehors
de ces groupes qui détiennent la part du Lion au Burkina,
on peut dénombrer au moins 48 filiales de groupes français2
résidant au Burkina Faso et évoluant dans des domaines
aussi variés que les banques et les assurances (BICIA-B,
Bank of Africa, Foncias, SGBB) ; les mines et les forages (ANTEA-BRGM)
; la distribution d'intrants et de pesticides (ASTERIA, SAPHYTO,
SCAB) ; les télécommunications et l'informatique
(GRAPHI-SERVICE, COFATEL) ; les travaux publics (DTP-Bouygues,
SOGEA-SATOM, Razel, Colas) ; la pharmacie (CO.PHA.DIS, Laborex),
etc. Après ce constat, on peut mieux apprécier les
propos stupéfiants du président français
Nicolas Sarkozy (l'ami des Bolloré et autres) à
l'université Cheikh Anta Diop, une Université qui
porte le nom de l'un des plus grands penseurs de la renaissance
africaine. Reprenant, presque mot pour mot, le philosophe allemand
Hegel3, il s'exprimait ainsi : "Le drame de l'Afrique, c'est
que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire
(
) Jamais il ne s'élance vers l'avenir (
) Dans
cet univers où la nature commande tout, l'homme reste immobile
au milieu d'un ordre immuable où tout est écrit
d'avance (
) Il n'y a de place ni pour l'aventure humaine,
ni pour l'idée de progrès ". Au-delà
de l'incongruité de ses propos, Nicolas Sarkozy renoue
ainsi avec le discours de légitimation de la conquête
coloniale qui justifiait la " mission civilisatrice "
de la France dans les colonies par l'incapacité de l'âme
primitive à "entrer dans l'Histoire ", à
mettre en valeur les fabuleuses richesses du continent et à
épouser les idées du "Progrès",
toute engluée qu'elle était dans "l'immobilité"
de la Tradition. L'avenir des Bolloré et autres Bouygues
et ELF est encore radieux en Afrique.
La dimension identitaire
et culturelle
Cette importante question interpelle les dirigeants et les élites
africaines sur la nécessité d'assimiler les langues,
la culture et l'histoire de leurs sociétés pour
prétendre travailler à la libération réelle
de leurs peuples au lieu de s'épuiser à soutenir
et à valoriser des causes et des structures étrangères
à leur culture. Le problème n'est donc pas de proposer
à l'Afrique noire et partant au Burkina Faso une solution
pour se redresser, mais plutôt de rechercher en profondeur,
de lui redonner une âme, une conscience historique, une
conscience nationale. A défaut de cela, aucune logique
de développement n'est viable et n'a sa place. Il nous
faut donc reconnaître notre conscience identitaire comme
le début d'une conscience nationale moderne. En effet,
sans un passé dûment reconnu et consciemment intériorisé
et mis en valeur, aucun peuple n'a jamais pu se construire un
présent stable et assurer son avenir de façon prometteuse.
C'est ce qu'ont pu réaliser beaucoup de pays asiatiques
et sud américains aujourd'hui traités et reconnus
avec envie de pays émergents et qui sont entrain de modifier
l'ordre mondial actuel. Ces pays ont su opérer une rupture
identitaire et culturelle avec l'Occident. En effet, les peuples
de ces pays avec leurs élites intellectuelles en tête
n'ont jamais renoncé à leurs racines culturelles
(langues, cultures, valeurs et patrimoine) contrairement aux pays
d'Afrique noire où la langue officielle et des institutions
est celle du colonisateur. Le résultat se traduit par un
climat d'aliénation extrêmement poussé à
même de maintenir et pérenniser la domination et
l'exploitation par l'occident. En Afrique même, des pays
comme le Maroc et l'Egypte sont des nations homogènes et
respectés parce qu'elles peuvent se réclamer d'un
enracinement profond à leur histoire et à leur terre.
C'est la voie à suivre pour que beaucoup de nos complexes
accumulés dans nos consciences tombent d'eux-mêmes
dès que cette prise de conscience pénètre
notre cerveau. Il nous faut reconquérir l'initiative historique
afin que l'Afrique noire se repositionne dans le système
actuel de la mondialisation en tant qu'acteur et non comme sujet
ou consommateur uniquement.
Les africains devront, de plus en plus, se convaincre que la résolution
des nombreux maux qui s'opposent au développement total
du continent ne saurait se limiter seulement aux questions économiques
et politiques. Loin s'en faut. Il s'agit donc de comprendre que
par rapport à cette problématique, ils doivent désormais
intégrer, à partir de recherches approfondies, les
données nouvelles et/ou inconnues de l'histoire et de la
culture de leurs peuples. Il est tout à fait reconnu aujourd'hui
que la culture est l'un des éléments fondamentaux
dans la construction de l'individu. Toute connaissance quelque
soit son origine est un produit culturel du fait que c'est notre
rapport au monde, régi par notre culture qui crée,
favorise ou inhibe les conditions de son existence. Il nous faut
donc aller nous ressourcer dans les eaux pures de nos traditions
et de notre civilisation pour mieux affronter le monde actuel.
Nous organiser et resserrer nos rangs pour mieux étudier
nos problèmes et travailler à trouver des propositions
et des alternatives crédibles pour les résoudre.
En définitive, les africains doivent sérieusement
intégrer le fait qu'aucun pays au monde n'a pu accéder
aux grandes transformations sans secousses révolutionnaires
et sans d'énormes sacrifices. Dans aucun pays au monde,
les droits humains et économiques n'ont été
octroyés aux citoyens et aux peuples. Ils ont toujours
été arrachés par la lutte, souvent au prix
fort. Dans cette lutte, le volet culturel et linguistique ne saurait
être négligé car c'est en oeuvrant à
désencombrer leur conscience des pesanteurs idéologiques
consécutives à plusieurs siècles d'esclavage,
de domination coloniale et néocoloniale que les africains
et les burkinabé pourront assumer pleinement leur destin
et tracer la voie de leur propre développement. Le Père
Englebert Mveng avait tout à fait raison d'interpeller
les africains ainsi : " il faut enfin abandonner la négation
de nous-mêmes par nous-mêmes, née de la dépersonnalisation
coloniale, pour accéder à l'humble affirmation de
notre volonté de vivre, d'autant plus ferme et d'autant
plus humble que nous sommes sans illusion, aux prises avec l'expérience
quotidienne de nos propres limites (
) Il faut que l'Afrique
cesse de subsister pour de nouveau exister". Cependant, "Il
est vain de vouloir penser désormais le destin de l'Afrique
en dehors du destin du monde" n
Diallo Amadou
ameddiallo@yahoo.fr
Cell. : 76-68-01-07
1 Ziegler, Jean. Main basse sur l'Afrique. Paris : Seuil,
1980, p. 228-229
2 (cf. Le site www.IZF.net/5031.html)
3 (Hegel, La Raison dans l'Histoire. Introduction à la
Philosophie de l'Histoire, trad. Kostas Papaioannou, Paris, Plon,
1965
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