|
Au cur de l'Afrique occidentale,
émergeaient dans les années 1950-1960, deux
figures politiques totalement divergentes, voire contradictoires.
Ces deux figures avaient à leur époque suscité
des espoirs et des déceptions. De leur empreinte,
ils ont légué un lourd héritage à
leurs peuples. En cette année 2007, soit 35 ans après
la mort de Nkrumah (1972) et 14 ans pour Houphouët
(1993), le verdict de l'histoire est sollicité car
les vraies victoires, la vraie vérité sont
celles que l'histoire décerne à un homme ou
à un peuple.
Houphouët : la Côte d'Ivoire et l'Afrique
Houphouët, né vers 1905, fut l'un des pères
fondateurs du RDA à Bamako en octobre 1946. Le nouveau
parti créa dans les colonies francophones des espoirs
car il incarna les préoccupations des masses africaines.
Chaque colonie en créa sa section. A cette époque,
Houphouët était la figure emblématique
de la lutte anti-colonialiste. Puis subitement dans les
années 1950-1951, il devint le défenseur acharné
de la balkanisation de l'Afrique et des oppressions coloniales.
Il refusa l'indépendance au profit de la communauté
franco-africaine. Il avait fallu la pression de De Gaulle
pour l'obliger et le rassurer. Dès qu'il devint président
de la Côte d'Ivoire, il uvra très audacieusement
dans la défense des intérêts français
en Afrique. Il combattit toute volonté unificatrice
du continent. Contre la prometteuse Fédération
du Mali, il créa le moribond Conseil de l'Entente.
Il fut très impliqué dans les complots contre
les leaders nationalistes en Afrique (Sékou Touré,
Modibo Keïta
) et dans son pays. Ses compagnons
de combat qui n'épousaient pas ses idées déviationnistes,
avec une main de maître, il les élimina. A
cet effet, Bonin est on ne peut plus clair lorsqu'il écrit
: Houphouët avait " tué les uns après
les autres les têtes fortes du RDA et surtout du PDCI
dont Biaka Boda en 1950, Sekou Sanogo en 1951, Ernest Boka
et surtout Ouezzin Coulibaly en 1958 ". D'une main
de fer, il utilisa l'épouvantail ethnique pour se
maintenir au pouvoir. C'est alors qu'en 1963, il massacra
très cruellement avec l'appui de l'armée française
des Ivoiriens de Gagnoa à savoir les Bété,
ethnie dont le président Laurent Gbagbo est issu.
Durant son long règne, les Bété et
lui n'avaient jamais été en odeur de sainteté.
Il ne sut jamais asseoir une politique pour favoriser la
réconciliation. A l'Ivoirien, il lui inculqua toutes
les mondanités, loin de toutes les vertus du sacrifice
dans le travail et dans le désintéressement
pour une cause noble. En Côte d'Ivoire, la corruption,
la gabegie, la délation, le goût de la paresse
et de la jouissance étaient érigés
au rang des valeurs politiques de gouvernement comme c'est
malheureusement le cas aujourd'hui au Burkina sous la IVème
République.
N'Krumah : son peuple
et les Africains
N'Krumah , son ennemi juré, quant à lui,
est né le 18 septembre 1909 à Nkroful près
de la frontière sud-ouest de la Côte d'Ivoire.
Il s'adonna, s'abandonna à la lutte pour l'indépendance
de son pays en 1957. Il avait une vision unitaire de l'Afrique
et estimait que le Ghana ne serait pas totalement indépendant
tant qu'aucun pays africain demeurerait sous domination
coloniale. Alors, il mit l'économie de son pays au
service des luttes de libération et de décolonisation
de l'Afrique. Accra devint le lieu de pèlerinage
de tous les nationalistes, panafricanistes et progressistes
africains et même du monde. Il enseigna à son
peuple des valeurs de sacrifices, de justice et de dignité.
Par une intelligente politique éducative, il tua
l'esprit ethnique et tribaliste en ses concitoyens pour
ériger le Ghana au rang de Nation. La rigueur qu'il
imposa à ses concitoyens, il était le premier
à se l'être imposée. Jusqu'à
sa mort, ni lui, ni sa famille éloignée ou
proche n'avaient possédé, grâces à
ses années au pouvoir, ni de maisons, ni de voitures,
ni de comptes au Ghana ou ailleurs dans le monde. Tout avait
appartenu à l'Etat ghanéen, même la
petite maison qu'il avait donnée à sa vieille
mère âgée de plus de 85 ans. Son épouse
et ses deux enfants en bas âge ne savaient où
dormir après sa chute en 1966. Il leur avait fallu
toute la magnanimité de l'Egyptien Nasser pour son
soutien en subsides.
Quel héritage laissent-ils
Houphouët après avoir cyniquement inculqué
à son peuple la morale du faussaire et de l'indigne
l'avait abondamment exploité. Il mourut avec une
richesse estimée à 60 milliards de franc français,
plus que le PNB de son pays !. " A la fin de sa vie,
il détenait d'innombrables intérêts
et propriétés en Côte d'Ivoire, en France
et en Suisse (
). Houphouët produisait plus de
30.000 tonnes d'ananas par an, un tiers de la production
ivoirienne avec des ouvriers payés par le budget
de l'Etat". Sa mégalomanie l'avait conduit à
construire la basilique de Yamoussoukro à coût
de milliards ! En 33 ans de pouvoir, il a laissé
au peuple ivoirien un lugubre héritage qui non seulement
est le plus endetté de l'Afrique francophone, mais
aussi le plus divisé de notre continent. Aujourd'hui,
la guerre civile que vit la Cote d'Ivoire, sans occulter
la responsabilité de ses successeurs, a été
léguée par Houphouët comme la guerre
du Congo par Mobutu. Avec des dettes astronomiques, son
pays était considéré comme le petit
Paris d'Afrique avec ses immeubles à plusieurs étages
à donner des vertiges. Malheureusement, il avait
oublié que le développement, ce n'est pas
les bâtiments, mais les valeurs positives inculquées
à son peuple (Clin d'il aux initiateurs de
Ouaga 2000 et du projet Zaca). A quoi servent aujourd'hui
ces splendides immeubles devant la guerre civile qui a fait
environ 120 000 morts selon Amnisty International ? La politique
d'Houphouët est aujourd'hui collée à
la peau des Ivoiriens. Rien d'étonnant si ses successeurs
sont incapables à s'en passer. Grâce à
lui, la patrie n'a jamais existé en Côte d'Ivoire.
Tout président en Côte d'Ivoire est d'abord
soit Bété, Dioula, Baoulé, Agni
avant
d'être Ivoirien. Par contre, Nkrumah avec sa vision
politique hautement intelligente avait fait que tout Ghanéen
soit d'abord Ghanéen avant d'être Ashanti,
Ewé, Dagomba, etc.
Preuve encore ! Le Ghana a vécu une transition démocratique
avec un militaire président durant plus d'une décennie
et une alternance démocratique stable qui fait la
fierté de toute l'Afrique. L'un des militaires présidents
à savoir Rawlings est un métis de père
d'origine européenne ( Ecossais) et d'une mère
ghanéenne mais il ne fut jamais rejeté pour
cause de nationalité douteuse ! C'est pourquoi de
nombreux Burkinabè avaient frémi lorsque l'ex
ministre français de la Coopération, Michel
Roussin, au cours d'une visite à Ouaga en 1993, avait
déclaré : " Au moment où disparaît
non loin d'ici un grand chef d'Etat charismatique, le président
du Burkina est ceux qui auront à assurer et assumer
l'héritage ". Le président Compaoré
a tout intérêt de s'écarter des traces
du vieux Boigny car la tuberculose ivoirienne risque d'être
contagieuse pour le Burkina. Les germes sont déjà
là, il ne reste qu'une petite toux pour la déclencher.
Un grand homme disait : " Les problèmes politiques
sont faciles à guérir au moment où
ils sont difficiles à connaître et difficiles
à guérir au moment où ils sont faciles
à connaître ". La Côte d'Ivoire
est une belle illustration. Les véritables dirigeants
se mesurent par l'immensité de l'héritage
empreint de valeurs de justice et d'équité,
et d'humanisme laissées à leurs peuples. Et
là, Nkrumah a réussi et est rentré
dans la dimension noble et glorieuse de l'histoire. Malraux
avait vu juste en écrivant : " Tout ce qui m'intéresse,
ce n'est pas la politique, c'est l'histoire "
Par Sakkisongê Porgo, enseignant
d'histoire
|