|
La
médecine dentaire mal en point
Le Centre municipal de santé
bucco-dentaire, créé il y a quelques années
par la mairie de Ouagadougou connaît un franc succès.
Reste que globalement, le secteur de la médecine dentaire
est mal en point au pays des hommes intègres.
A 34 ans, le docteur Wendpoulomdé Aimé Désiré
Kaboré est un homme débordé. Chirurgien dentiste,
il a eu l'idée, il y a quelques années, de soumettre
à la mairie de Ouagadougou un projet de création
d'un centre spécialisé en soins de santé
dentaire. Le projet séduit le conseil municipal. Le 08
Mai 2000 à Bilbalogo, ce quartier populaire en plein cur
de Ouagadougou, le Centre municipal de santé bucco-dentaire
voit le jour. C'est un centre composé d'un pavillon bucco-dentaire,
d'un dispensaire, d'un laboratoire d'analyses médicales,
d'un dépôt pharmaceutique et bientôt d'une
unité d'optique.
En quatre ans de fonctionnement, cette structure connaît
un franc succès. Chaque matin, le Dr Kaboré, qui
en est le directeur, et sa petite équipe d'agents de santé
(une quinzaine) trouvent devant leur Centre une longue file de
patients dont le nombre n'a cessé de croître d'année
en année.
Pour la première année, l'étude de faisabilité
avait prévu 4000 patients. Mais le Centre en avait accueilli
jusqu'à 12.000, soit trois fois plus. "La deuxième
année, nous sommes passés à 28.000 malades
et l'an dernier, nous étions à une quarantaine de
milliers de patients", se félicite le directeur des
lieux.
Cette affluence s'explique par l'accessibilité du Complexe
(situé au centre-ville) et par ses coûts relativement
abordables. Ici, la consultation est gratuite pour les élèves
et les étudiants ainsi que les personnes âgées.
Les autres doivent débourser 1000 FCFA, soit deux fois
moins qu'à l'Hôpital Yalgado (2000 FCFA) et cinq
fois moins que dans les cliniques privées (5000 FCFA).
Selon le Dr Jocelyne Valérie Garé, coordonnatrice
du Programme national de santé bucco-dentaire et du Noma,
les cas de consultation les plus fréquents en médecine
dentaire au Burkina sont liés aux parodontopathies (des
infections de la bouche) et à la carie dentaire. Les spécialistes
soulignent qu'avec la pandémie du Sida, les infections
bucco-dentaires ont pris, ces dernières années,
une proportion inquiétante.
"Nous sommes débordés. Le centre ne peut prendre
en charge tous les malades qui viennent à nous. Ce n'est
pas possible. Je me demande où allait tout ce monde là
avant le centre, c'est incroyable", se lamente Dr Kaboré.
Pourtant, l'arbre ne doit pas cacher la forêt. Car en réalité,
les Burkinabè n'aiment pas les consultations médicales
encore moins les soins bucco-dentaires.
Pour Dr Adama Valian, chef du service des maladies non transmissibles
à la Direction générale de la santé
: "Les gens ne posent pas les problèmes de santé
bucco-dentaire au même titre que la fièvre [par exemple].
Il faut beaucoup sensibiliser les populations". Et la négligence
est telle que généralement, ceux qui se décident
à faire un tour chez le dentiste, le font en dernier ressort,
c'est-à-dire quand la douleur devient insupportable.
"Les gens ne vous consultent qu'à un stade tardif.
Quand vous voyez quelqu'un qui vient au cabinet dentaire, c'est
après avoir fait des algies à répétition
et qu'il a une cellulite, la joue est enflée", déplore
le Dr Kaboré du Centre municipal de santé bucco-dentaire,
auteur d'une thèse de doctorat sur la question bucco-dentaire
dans la ville de Ouagadougou présentée le 13 mai
dernier à la faculté de médecine de l'université
de Ouagadougou.
Le niveau d'éducation et l'ignorance sont pour beaucoup
dans le comportement des Burkinabè en matière d'hygiène
et de soins bucco-dentaires.
"Je reçois des patients qui me disent qu'ils ne savaient
pas qu'il existe des chirurgiens dentistes", se désole
Dr Kaboré qui soutient qu'à l'issue d'une enquête,
il a constaté qu'une forte proportion de gens ne se brossent
jamais la bouche.
Le parent pauvre
En réalité, la médecine dentaire est le
parent pauvre du système sanitaire au Burkina. Le budget
de l'Etat consacré à ce volet ne représente
pas grand-chose, en tout cas moins de 1% du budget global de la
santé, selon certains spécialistes. Faut-il s'en
plaindre quand on compare ce taux à ces centaines de milliards
de FCFA versés dans d'autres domaines comme par exemple
la lutte contre le sida ?
Non, rétorque Dr Valian : "Le sida est une maladie
spéciale, il faut aller vite. Il ne faut pas faire des
comparaisons". Cependant, en raison des liens très
étroits entre les maladies bucco-dentaires et les infections
à V.I.H, le Programme national de santé bucco-dentaire
bénéficie chaque année du soutien financier
du Comité National de Lutte contre le Sida (C.N.L.S). Depuis
trois ans également, il reçoit du gouvernement des
fonds de l'Initiative PPTE (Pays Pauvres très endettés).
Mais depuis, ce soutien de l'Initiative PPTE va decrescendo. Il
y a trois ans, il était de 150 millions de FCFA et cette
année, il n'est que de 70 millions.
Une médecine
urbaine
En outre, les spécialistes en santé bucco-dentaire
sont très peu nombreux. Pour tout le Burkina, on ne compte
qu'une soixantaine de chirurgiens dentistes pour une population
d'environ 12 millions d'habitants, soit le triste rapport (si
on ose) d'un chirurgien dentiste pour 200.000 habitants. La faculté
de médecine de l'université de Ouagadougou fondée
il y a plus d'une vingtaine d'années ne forme pas encore
de chirurgiens dentistes, faute, dit-on, d'un enseignant de rang
magistral, c'est-à-dire un chirurgien dentiste qui serait
au dessus des autres. En vue de combler ce manque, l'Etat forme
depuis plusieurs années, à l'Ecole Nationale de
Santé Publique (E.N.S.P), des attachés en Odontologie,
sorte d'infirmiers spécialisés en soins de santé
bucco-dentaire. Aujourd'hui, il en existe une bonne centaine.
Les chirurgiens dentistes ne sont pas seulement insuffisants,
ils sont très mal répartis sur le territoire national.
Alors que plus de 80% de la population burkinabè vit en
zone rurale, la quasi-totalité de ces spécialistes
(dont la moitié travaille au privé) exercent dans
les grands centres urbains. Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, les
deux principales villes, comptant, à elles seules, plus
de la moitié des chirurgiens dentistes du pays. Aucune
perspective immédiate n'étant encore en vue, les
populations dans les campagnes (où il n'existe pas souvent
le simple dispensaire de base), devront continuer à prendre
leur mal en patience.
Une triste réalité que le Dr Kaboré a vécu
il y a quelques années. Avant la création du Centre
municipal bucco-dentaire dont il a aujourd'hui la charge, il avait,
pendant un an, sillonné en milieu rural, avec une unité
dentaire mobile pour donner des soins de villages en villages.
" En huit mois, j'ai soigné plus de 10.000 patients
soit environ 80 par jour. C'était salvateur. Quand on annonçait
mon arrivée dans les villages, c'était la mobilisation
totale ".
Selon les responsables du Programme national de santé bucco-dentaire,
la médecine dentaire est difficile à pratiquer dans
les zones rurales en raison du manque d'équipement adéquat.
Un équipement qui a besoin, dit-on, d'un minimum de confort
qu'on ne peut trouver que dans les centres d'un certain standing.
Pour Dr Kaboré du Centre municipal, il faut que l'Etat
prenne des mesures courageuses pour pallier cette mauvaise répartition
géographique. " Il faut qu'il y ait une politique
de répartition de l'Etat en accordant des indemnités
particulières ou des avantages particuliers à celui
qui accepte d'aller en brousse. C'est la seule façon pour
que les populations rurales arrivent à avoir des soins
". Cette stratégie est déjà pratiquée
au Sénégal. Mais au Burkina, elle ne fait pas l'unanimité
dans le milieu des spécialistes.
" Si on fait des affectations, on va créer un vrai
déséquilibre ", explique le Dr Valian pour
qui, la vraie solution réside dans la formation des cadres.
D'une manière générale, la situation de la
santé bucco-dentaire est critique sur l'ensemble du continent.
Si bien qu'en fin avril dernier, une réunion des experts
africains sur la planification de la santé bucco-dentaire
organisée par L'O.M.S. et la Fédération Dentaire
Internationale (F.D.I.) à Nairobi au Kenya avait pour but
de sensibiliser les autorités étatiques africaines
sur la nécessité d'accorder plus d'intérêt
à ce volet.
Au Burkina, le Programme national de santé bucco-dentaire
élaboré en 2001 par le ministère de la Santé
constitue cependant un espoir. La coordination de ce programme
veut lancer très bientôt une vaste campagne de sensibilisation
et de plaidoyer. Objectif : changer, d'une part, les comportements
des populations en matière de santé bucco-dentaire
et convaincre, d'autre part, les bailleurs de fonds à s'engager,
aux côtés du gouvernement, dans l'équipement
des structures de soins bucco-dentaires et dans l'octroi de bourses
pour la formation des spécialistesn
Bagassi Koura
|