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Fistules
obstétricales dans le Sahel
Des maris refusent des soins à
leurs femmes

Par Idrissa Barry
Gaskindé, village à 25 km au sud de Djibo (chef-lieu
de la province du Soum, à l'extrême nord du Burkina
Faso). Dans cette localité, il y a des histoires qui ne
laissent pas indifférent, celles de la souffrance des femmes
victimes de fistules.
Awa a 40 ans. Elle a eu 7 enfants dont 3 décédés
en bas âge. A sa troisième grossesse il y a 15 ans
de cela, elle a eu des complications lors de son accouchement.
Conséquence, une fistule qu'elle traine depuis lors. Elle
n'arrive pas à retenir ses urines. Cette incapacité
l'affecte sérieusement. Pour elle, c'est sa dignité
qui est en cause. "Je n'ose plus fréquenter les gens
comme je le faisais avant. Les baptêmes et les mariages
me sont désormais interdits. Ce n'est pas quelqu'un qui
me dit de ne pas y aller, c'est moi-même qui n'ose pas.
J'ai peur d'être ridicule au milieu des gens. Que vont penser
les gens d'une femme qui mouille à tout instant son pagne
? Je préfère rester chez moi.", confie la dame
Awa. Cette situation de quasi isolement dure depuis 1995. Elle
a cherché partout des remèdes à son mal.
Elle est allée chez des guérisseurs traditionnels
qui lui ont donné des médicaments à base
de plantes. Le mal n'est pas pour autant parti. Elle s'est résolue
ces dernières années à se confier à
la médecine moderne. Elle est allée au centre de
santé le plus proche de son village, Badnogo, à
14 km de chez elle. Les infirmiers ont diagnostiqué la
fistule et l'ont recommandée au projet qui s'en occupe.
L'animateur du projet dans le village, Boureima Tamboura, l'a
inscrite en 2009 sur sa liste de femmes victimes qu'il doit transmettre
à Djibo puis à Dori où ont lieu toutes les
opérations de soins des fistules. Malgré la distance
(plus de 200 km), elle est prête à y aller. Quel
sacrifice ne pourrait-elle pas faire pour se débarrasser
de ce mal qui l'empêche de vaquer normalement à ses
occupations ? Enfin, elle pourra fréquenter ses amies,
ses voisins, aller aux baptêmes, mariages et autres événements
qui ponctuent la vie de son village. Malheureusement, sa joie
sera de très courte durée. Quand elle a annoncé
la nouvelle à son mari, celui-ci a marqué une indifférence,
puis quelques jours après, il dit qu'elle n'ira pas à
Dori pour se soigner. Sur le coup, elle n'y croyait pas. Elle
a mis ça sur le compte de sa mauvaise humeur. Son mari
est un marabout respecté du village. Il est aussi craint
pour ses colères aux conséquences désastreuses.
A-t-elle commis quelque chose qui n'a pas plu à son homme,
ne cesse-t-elle de s'interroger ? Rien de tout cela, selon l'époux.
Il estime que sa femme ne souffre pas du mal dont on parle.
Dans le village, le mari de Awa traine la réputation de
marabout autoritaire. Il parle peu, mais ses décisions
sont irrévocables, selon son propre petit frère.
Celui-ci n'a pas accepté nous accompagner chez son grand
frère de peur de subir son courroux après notre
départ. C'est l'animateur du projet dans le village qui
nous y a accompagné. Lui non plus n'a pas causé
longtemps avec le marabout parce que l'année dernière,
le marabout lui a dit de ne pas insister sur le cas de sa femme.
Sa décision est prise, Awa n'ira pas à Dori pour
de prétendus soins. L'intervention des proches parents
n'y ont rien changé non plus. Le marabout reste ferme.
Il a dit à l'animateur du village que son épouse
n'a rien. Elle ne veut pas travailler, c'est pourquoi elle a inventé
cette maladie aurait-il dit. Il la considère donc comme
une paresseuse. Malgré les explications de l'animateur,
il est resté intraitable, très ferme sur sa décision.
"Au début, je pensais qu'il craignait les dépenses
qu'auraient occasionné les soins et le coût de transport
Djibo-Dori. Je lui ai fait comprendre qu'il ne va rien dépenser.
Mais il a persisté dans son refus en continuant à
nier la maladie de sa femme. Pourtant, il sait qu'elle souffre
de ça depuis des années, c'est une maladie qu'on
ne peut pas cacher très longtemps, surtout pas à
son mari. J'ai compris que c'était de la mauvaise foi.
On ne peut pas réveiller celui qui ne dort pas ",
raconte l'animateur.
Quant à Awa, elle continue de s'interroger sur les raisons
de l'intransigeance de son mari. Nous avons profité du
petit moment d'absence de son époux qui est allé
à la prière de 14h à la mosquée, à
50m de la maison pour échanger avec elle : "Je ne
suis pas la seule qui souffre de cette maladie dans le village.
La femme du petit frère de mon mari est rentrée
de Dori il y a trois mois où elle a subi avec succès
l'opération. Elle se porte mieux aujourd'hui. Je l'envie
beaucoup. J'aimerais aussi aller me soigner, n'importe où.
Je vous demande de convaincre mon mari de me laisser partir.",
confie presqu'en larmes Awa.
Si le cas de Awa est pathétique, il est loin d'être
isolé. A Bani, 30km de Dori, une autre femme n'a pas eu
la possibilité d'aller se soigner en raison du refus de
son mari. Certes, elle a fini par aller à Dori, mais à
deux jours de son opération, elle a perdu son père.
Elle est rentrée précipitamment à Bani et
elle n'est plus jamais revenue. De mauvaises langues ont dit que
c'est parce qu'elle a désobéi à son époux
que son père est décédé.
Ces deux cas seraient, selon plusieurs témoignages, un
échantillon de toutes les souffrances qu'endurent les femmes
victimes de fistules. Selon les statistiques de l'Organisation
mondiale de la santé (OMS), pour 100 décès
maternels dans les pays en voie de développement, on compte
au moins 10 femmes fistuleuses. Au Burkina, révèle
la même source, il y a une à deux fistules pour 500
à 1000 accouchements et sur 100 consultations en chirurgie,
on dénombre 5 à 7 fistules.
Les principales causes de cette maladie invalidante sont le travail
prolongé dans la phase de l'accouchement, les accidents
d'actes médicaux ou chirurgicaux, les grossesses précoces,
l'accouchement non assisté par un personnel non qualifié.
Les retards liés à l'évacuation et les pratiques
traditionnelles favorisent également la survenue de fistules.
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Salamata, une patiente
guérie
Elle dénonce le tabou qui entoure la maladie

Guerie après 18 ans de soufrance, Salamata plaide
pour un autre regard sur la maladie
Salamata a 37 ans. A 16 ans, elle est donnée en mariage
à un homme de 3 ans son ainé. Un mariage forcé
qu'elle n'a jamais digéré. Elle s'est enfui
à plusieurs reprises et à chaque fois, elle
est ramenée de force chez son mari. Dès sa
première grossesse à 19 ans, elle connait
des difficultés lors de l'accouchement. Sans consultations
prénatales et un travail de 48h à la maison,
elle a accouché sur la route de la maternité
du centre de santé situé à 14km de
son village. L'enfant a survécu, mais elle a subi
des dommages sur son corps : une fistule urinaire. Malgré
sa fistule, elle a eu trois autres enfants, le dernier issu
de son second mariage. Il y a quatre mois, elle a eu la
chance de faire partie des 3 femmes du village sélectionnées
pour aller se soigner à Dori, la capitale de la région
du Sahel, à plus de 230km de son village. Contrairement
aux autres femmes victimes de fistules, quand elle a eu
vent du projet de lutte contre les fistules obstétricales,
elle n'a pas hésité un instant à s'approcher
de l'animateur de son village pour avoir de plus amples
informations. "De nombreuses femmes cachent leur maladie
par peur de la réaction de leur mari et de l'entourage.
Mais cela ne dure pas longtemps. Le mari finit par se rendre
compte rapidement parce que la femme ressent des douleurs
lors des rapports intimes et elle ne supporte pas longtemps."
Pendant la survenue des règles, elle ressent également
de fortes douleurs qui l'empêchent de travailler.
Malgré cette souffrance, les femmes auraient tendance
à cacher leur mal, selon Salamata. "Le jour
de la rencontre entre l'animateur du projet et les femmes
du village, on a demandé s'il y avait des femmes
qui souffraient de cette maladie. J'ai été
la seule à me signaler. Pourtant, il y avait 3 autres
dans la salle, aucune n'a voulu dire un mot. Avant la fin
de la rencontre, une d'entre elle a perdu ses urines sur
place. Malgré tout elle ne s'est pas inscrite pour
aller se soigner ", témoigne la dame Salamata.
Il a fallu d'autres échanges discrèts pour
convaincre les deux autres femmes à aller s'inscrire.
Salamata et ces femmes sont allées se soigner à
Dori et c'est à leur retour que d'autres femmes sont
venues se signaler pour pouvoir bénéficier
également des soins. Pour Salamata, il ne faut pas
de prime abord condamner les femmes : "ce n'est pas
facile car même quand la femme veut aller se soigner,
il faut l'accord de son mari. Elle peut avoir les moyens,
donc ne rien demander au mari mais tant qu'il ne donne pas
son accord, si elle bouge, c'est à ses risques et
périls." Dans les villages, elles sont nombreuses
à subir cette dictature masculine.
Idrissa Barry
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