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Les vieilles
de Delwendé et de Paspanga dans les rues de Ouaga

Par Idrissa Barry
La Commission épiscopale Justice et Paix organise avec
le soutien de l'ONG américaine Open Society Initiative
for Africa (OSIWA) une campagne contre l'exclusion et les violences
faites aux femmes, surtout celles accusées de sorcellerie.
Particularité de cette campagne qui a débuté
en décembre passé pour se terminer en septembre,
l'implication des vieilles femmes victimes. Elles ont marché
le samedi 6 mars dernier à Ouagadougou pour dénoncer
les traitements qu'elles subissent.
Elles étaient débout dès 5 heures du matin.
Une heure plus tard, des cars de la commune de Ouagadougou sont
venus les embarquer, direction terrain du Moogho naaba, au sud
du palais royal. Habillées en T-shirt blancs offerts par
BIB et coiffées de foulards lilipendé, les femmes
de Delwendé et de Paspanga, environ une centaine, sont
assises au bord du terrain attendant le top départ de la
marche qui doit les conduire jusqu'à la Place de la Nation.
6h30, 7h, 7h30, les minutes s'égrènent, mais les
vieilles femmes sont impassibles. Elles attendent. Les organisateurs
ne sont pas prêts. Certains disent qu'ils attendent le feu
vert du Moogho Naaba himself pour lever la troupe. Pendant cette
longue attente, les élèves des établissements
secondaires arrivent par vagues successives : Collège de
la Salle, Charles Lavigerie, Kologh naaba, Notre Dame de l'Espérance,
LTAC, des associations de la société civile sont
également de la partie, Fondation Cardinal Emile Biayenda,
l'association islamique Ahmadiya. Chacun est reconnaissable par
les pancartes et la tenue arborée. Mot d'ordre : bannir
à jamais l'exclusion et les violences faites aux femmes.
Aucune peur de prétendues sorcières n'est visible
sur les visages. Au contraire, les gens sont plutôt gais,
surtout avec la comédie du Ba benga venu "tout droit
de Parakou au Bénin" pour apporter son soutien aux
"mamans et grandes mères du Burkina". Aux alentours
de 8 heures, des émissaires du chef des lieux viennent
voir Jean François de Salle Bado, l'organisateur en chef
de la marche. Les marcheurs ont la bénédiction du
Moogho Naaba. La marche peut enfin commencer. La sur Maria
se met devant ses pensionnaires du Centre Delwendé, suivie
des autres surs de la Cour de solidarité de Paspanga
qui font pareil avec leurs pensionnaires. Derrière, les
élèves et d'autres personnes venues soutenir la
cause se mettent aussi en ordre. Devant tout ce beau monde, la
fanfare de la commune de Ouaga qui donne au cortège une
allure de fête. Tout au long du parcours, des regards interrogateurs
: qui sont ces vieilles femmes en lilipendé ? Des sorcières
? Non, des femmes victimes de l'ignorance et de l'intolérance,
lance un marcheur.
Moins d'une heure après, les marcheuses et marcheurs sont
à la place de la Nation. La cérémonie protocolaire
peut commencer. La ministre de l'Action sociale et de la solidarité
nationale, Pascaline Tamini est assise à côté
du Kamsonghin naaba, le représentant du parrain, le Moogho
Naaba. La marraine Chantal Compaoré, épouse du chef
de l'Etat n'était pas non plus là. Mais qu'à
cela ne tienne, les représentants du parrain et de la marraine
se feront le devoir de leur transmettre le message des femmes
accusées de sorcellerie. Par la voix de Bernadette Konseiga
et de Kagambèga, toutes deux originaires de Ziniaré,
elles ont tenu à dire un mot : "A sa vieillesse, toute
femme souhaite vivre auprès de ses enfants et petits enfants.
Nous les femmes de Delwendé, de Paspanga et de milliers
d'autres à travers le Burkina, nous n'avons pas ce droit.
Merci pour ce que vous faites pour nous, que Dieu vous récompense".
Extraits du message de sa Majesté
le Mogho Naaba Baongho, parrain de la marche contre l'exclusion
sociale et les violences faites aux femmes.
"Quand on parle de violences faites aux
femmes, Mesdames et messieurs, l'on dit que ce sont les hommes
qui ou en seraient les acteurs. Généralement, et
en ce qui concerne les femmes accusées de crimes et chassées
de leur village, de leurs familles et dont les maisons sont brûlées,
l'opinion publique pense que les chefs coutumiers et traditionnels
en sont les instigateurs ou encouragent ces genres de pratiques.
Si j'ai accepté de parrainer cette activité, c'est
parce qu'elle m'offre surtout l'opportunité de dire solennellement
que la chefferie traditionnelle et coutumière est contre
toutes les pratiques culturelles et traditionnelles négatives
portant atteinte aux droits de l'homme. Le monde évolue
et en tant que gardiens des valeurs ancestrales, nous ne saurons
encourager de telles pratiques.
" Les enquêtes indiquent que c'est surtout dans le
plateau mossi que des femmes sont chassées de leurs villages
pour cause de pratiques occultes néfastes ou de crimes.
Les centres d'accueil Delwendé, la Cour de solidarité
de Paspanga et bien d'autres centres illustrent éloquemment
ces violences faites aux femmes. Cela constitue une image très
négative pour le Burkina Faso et pour ces régions.
Je souhaite que ces pratiques cessent. Tout en reconnaissant à
chaque citoyen sa liberté de croyance, d'opinion et de
religion, je ne puis tolérer que sur la base de ces croyances
culturelles ou traditionnelle, les droits de l'homme et la dignité
de la personne humaine, soient bafoués.
J'invite par conséquent tous les citoyens du Burkina Faso
et particulièrement les villages, les cantons et toutes
les régions qui sont sous mon autorité, à
mettre fin à toutes les pratiques tendant à accuser
d'autres personnes de pratiques occultes néfastes portant
atteinte à la dignité de la personne humaine ; à
mettre fin à toutes les formes de violences et d'exclusion
sociale à l'égard de toute personne et particulièrement
des femmes."
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Sarata, morte
en couche après avoir travaillé tout au long de sa
grossesse
C'est une histoire tirée du document de la campagne d'Amnesty
International qui a sillonné une partie du Burkina fin janvier
début février dernier. C'est un témoignage
qui met en relief les causes des décès des femmes
et enfants dans nos villes et campagnes. Malheureusement, très
souvent, dans les villages, ces décès sont imputés
à certaines vieilles femmes sans défense, accusées
d'être des sorcières mangeuses d'âmes.
"Sarata vivait dans une zone rurale située non loin
de Ouagadougou. Elle s'était mariée à l'âge
de dix-sept ans. Elle avait eu quatre enfants, mais aucun n'a
survécu au-delà de six mois. Elle s'est de nouveau
retrouvée enceinte en 2006. Elle avait alors vingt-six
ans et c'était sa cinquième grossesse en l'espace
de neuf ans. "Elle a travaillé jusqu'à la fin
de sa grossesse", a expliqué l'une de ses amies à
Amnesty International. "Elle aidait son mari à accomplir
les travaux des champs, généralement dès
7 heures du matin. Mais avant cela, il fallait qu'elle prépare
le petit déjeuner, vers 6 heures. Quand elle rentrait des
champs, aux alentours de 2 heures de l'après-midi, elle
déjeunait, puis elle se reposait un peu, avant de repartir
travailler la terre, jusqu'à 6 heures du soir. En dehors
de la saison des pluies, elle vendait des crêpes sur le
marché. Pendant sa grossesse, je lui disais de se reposer,
mais elle me répondait qu'elle ne pouvait pas, qu'on allait
se moquer d'elle parce qu'elle n'avait pas d'enfant."
Sarata a travaillé jusqu'à son accouchement et elle
n'a pas eu le temps d'aller au CSPS. Un soir, elle a commencé
à avoir des douleurs et elle a accouché chez elle
un peu plus tard, vers 4 heures du matin. Elle a été
conduite en moto au CSPS, avant d'être transférée
à l'hôpital universitaire de Ouagadougou, où
l'on a diagnostiqué une infection puerpérale (infection
survenant après l'accouchement, due à de mauvaises
conditions sanitaires), une forme grave de paludisme et une éclampsie.
La jeune femme est décédée à son arrivée
à l'hôpital, avant d'avoir pu être traitée."
Cette histoire est extraite du document dénommé
"Donner la vie, risquer la mort, la mortalité maternelle
au Burkina Faso", page 11. Chaque année, plus de 2000
femmes meurent au Burkina Faso de complications liées à
la grossesse et à l'accouchement. Les enfants qui meurent
avant 5 ans dépassent ce chiffre. La plupart de ces décès
auraient pu être évités. Selon l'ONG Amnesty
International, beaucoup de femmes meurent parce qu'elles n'ont
pas pu bénéficier de transfusion sanguine en raison
de la pénurie de sang. D'autres meurent des suites d'un
travail obstructif, d'infections ou d'hypertension, parce qu'elles
n'ont pas eu la possibilité de parvenir à temps
dans un centre de santé capable de les traiter, ou parce
qu'elles sont arrivées trop tard. Beaucoup d'entre elles
perdent la vie parce que leurs proches ne peuvent pas payer les
frais demandés par le personnel médical. Un plus
grand nombre encore ne parviennent jamais aux centres de santé
en raison d'obstacles géographiques, financiers ou culturels.
Dans certaines zones rurales, ces drames cachent d'autres drames,
ceux des femmes et hommes qu'on accuse généralement
d'être les responsables de tous ces morts. Si nous avons
extrait ce passage, c'est pour montrer le lien qu'il y a entre
cette campagne d'Amnesty et celle de la Commission justice et
paix de l'Eglise catholique soutenue par Open Society Initiative
for West Africa (OSIWA) pour lutter contre l'exclusion sociale
et les violences faites aux femmes, surtout celles accusées
de sorcellerie. Ces drames sont intimement liés à
tort plus que de raison. Le décès des femmes ou
des enfants dans des conditions non explicables pour leurs familles
déclenche le processus d'accusation puis d'exclusion de
celles (il s'agit la plupart du temps de femmes) que le sort aura
désigné comme les responsables du malheur qui a
frappé le village. Elles sont bannies et chassées
du village. Les plus chanceuses se retrouvent dans les centres
d'accueil disséminés dans la région du plateau
central qui correspond à l'aire géographique habitée
par les Mossé. Mais ces centres ne sont pas nombreux. Ils
n'accueillent que 10% des personnes chassées de leurs domiciles
et qui sont obligées d'errer de village en village, de
brousse en brousse. A Ouagadougou, il y a deux centres qui les
hébergent, le Centre Delwendé de Tanghin avec 360
pensionnaires et la Cour de solidarité de Paspanga avec
près de 200 pensionnaires. Au total, 560 vieilles femmes.
Si nous partons de l'hypothèse que les pensionnaires des
centres d'accueil ne représentent que 10% des personnes
accusées de sorcellerie et bannies de leurs villages, nous
pouvons nous rendre compte de l'ampleur du phénomène
de rejet et avoir une idée des femmes et hommes qui sont
des sans domicile fixe. Pourtant, comme le montre l'histoire de
Sarata, ce n'est pas une question de sorcellerie, mais tout simplement
une question de santé mal gérée : "Sarata
a travaillé jusqu'à son accouchement et elle n'a
pas eu le temps d'aller au CSPS. Un soir, elle a commencé
à avoir des douleurs et elle a accouché chez elle
un peu plus tard, vers 4 heures du matin." Le diagnostic
fait au CSPS indique "une infection puerpérale, une
forme grave de paludisme et une éclampsie".
Idrissa Barry
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