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Accident de l'avion présidentiel à Garango
Les péripéties d'une affaire
qui n'a que trop durée

Bruno Bamouni, agent judiciaire de l'Etat
Par Boukari Ouoba
Le 29 mai 1986, le Président Thomas Sankara, le capitaine
Blaise Compaoré et le Commandant Boukari Lingani ainsi
que d'autres membres du Conseil National de la Révolution
(CNR) étaient en visite à Garango, à une
vingtaine de kilomètres de Tenkodogo. Une foule des grands
jours accueille les hôtes de marque. Les populations sont
en liesse. Mais la visite se termine par un accident d'avion qui
fait 22 morts sur-le-champ. 23 ans après, les victimes
et ayants droits des victimes attendent d'être indemnisés.
Ils multiplient des initiatives auprès des autorités
sans grand succès. Lettres ouvertes au Président
Blaise Compaoré, conférences de presse, marches,
requêtes de défenseur, médiation du Médiateur
du Faso,
Sourde oreille ou lenteur de procédure
?
La Journée nationale de pardon célébrée
le 30 Mars de chaque année aurait été vécue
autrement cette année si le maire de Ouagadougou Simon
Compaoré n'avait pas stoppé la fronde venue de Garango.
A cette date, les victimes de l'accident de l'avion présidentiel
à Garango avaient choisi de marcher sur Ouagadougou, à
la rencontre du Président du Faso. Devant le refus de la
mairie de Ouagadougou de donner un avis favorable à un
tel "contre-mouvement", les victimes et leur défenseur
s'étaient retrouvés à l'espace culturel Gambidi
avec des journalistes pour faire "le point du dossier et
la situation des ayants droits". L'affaire, disait leur défenseur
Zacharie Sorgho, n'est pas en justice parce que lui et ses clients
ont fait le choix de la concertation et de la négociation
avec les autorités. Plusieurs correspondances ont été
échangées entre les concernés.
D'une correspondance à une autre
Dans une lettre datée du 28 juillet 2003, " les rescapés
" de l'accident d'avion du 29 mai 1986 demandaient au Médiateur
du Faso un soutien pour obtenir un dédommagement auprès
de l'administration publique. Le Médiateur du Faso répondant
"aux rescapés du 11 mai 19861", par Correspondance
N°2006.015/MEDIA -FA/SG/D.AESC de janvier 2006, faisait le
point de ses démarches auprès de l'administration.
Dans l'instruction du dossier par le Médiateur, plusieurs
lettres ont été échangées entre l'institution
et le ministère de la Défense. C'est ainsi que par
lettre N°2003-437/MEDIA-FA/SG/AESC du 15 octobre 2003, le
Médiateur demandait au ministère de lui "communiquer
des informations" afin de lui permettre de "déterminer
avec précision la nature des actions déjà
entreprises" en faveur des victimes de l'accident. En réponse,
la lettre N°2004-132/DEP/SG/SE du 31 mars 2004 du ministère
de la Défense portait à la connaissance du Médiateur
"les mesures aussitôt prises" après l'accident.
La lettre évoque à ce titre, "l'évacuation
des blessés à Tenkodogo, à Ouagadougou, à
Tripoli (Libye) et à Alger (Algérie)", "le
déplacement d'une délégation de la préfecture
de Garango dans les familles éplorées pour présenter
les condoléances et remettre une contribution financière
en guise d'aide", l'"organisation, le 26 juin 1986,
des obsèques pour tous les disparus en présence
du Président du Faso" ; la "construction d'un
monument en mémoire des victimes au lieu de l'accident"
; l'"audition menée par la police de Garango".
A l'analyse des éléments de la correspondance, le
Médiateur du Faso s'est dit insatisfait des réponses
qui ne lui "permettaient pas de prendre la décision
appropriée". Trois autres correspondances du Médiateur
vont parvenir au ministère de la Défense pour la
même requête par lettres n° 2004-146/MEDIA-FA/SG/AESC,
n°2004-298/MEDIA-FA/AESC, n°2005-149/MEDIA-FA/SG/AESC
respectivement le 5 mai 2004, le 12 octobre 2004 et le 22 octobre
2005. Mais le ministère par lettre n°2005-1538/DEF/SG/SE
du 22 novembre 2005 ne put donner au requérant ni la liste
des personnes auditionnées, ni l'identité exacte
des victimes encore moins le montant des contributions qui leur
ont été allouées au moment de l'accident,
relève le Médiateur du Faso dans une lettre aux
victimes. Le comble, trois dates auraient été communiquées
au Médiateur par rapport au même accident, à
savoir le 11 mai, le 22 mai et le 29 mai 1986. Le Médiateur
du Faso, à l'issue de ces échanges, annonçaient
aux victimes que même si toutes les actions menées
par l'Etat ne couvraient pas la totalité du préjudice
subi, elles avaient pour objectif de les apaiser. Et en acceptant
ces aides financières à l'époque des faits,
estime le Médiateur, les victimes marquaient ainsi tacitement
leur accord pour la transaction proposée par l'Etat. Par
ailleurs, la promesse d'indemnisation qu'aurait fait l'Etat aux
victimes serait ni vue ni connue au niveau du ministère
de la Défense qui l'a fait savoir au Médiateur par
correspondance n°2004-132/DEF/SG /SE du 31 mars 2004. "En
conclusion, écrit le Médiateur du Faso, bien que
sensible à votre situation, je ne puis vous apporter mon
appui parce que l'Etat a déjà apporté une
solution à ce litige. ". Mais l'affaire ne s'arrête
pas là. Le 30 juin 2006, une lettre du Délégué
Provincial (Boulgou) du Médiateur du Faso informait celui-ci
"de ce qu'il dispose désormais d'informations fondamentales
sur l'accident de l'aéronef survenu en mai 1986 sur l'ancienne
piste d'atterrissages de Garango et que celles-ci, de part leur
nature, sont susceptibles d'amener le Médiateur du Faso
à reconsidérer les termes de la lettre n°2006-015/MEDIA-FA/SG/
DAESC portant clôture du dossier n°03-0084/AESC/OS/OA.".
Mais cette nouvelle piste ne prospère pas puisque les services
du Médiateur du Faso à Ouagadougou n'ont pas confirmé
la présence à leur niveau d'éléments
nouveaux permettant la réouverture du dossier.
Promesses dues,
promesses non tenues
En 2004, les ayants droits des victimes décédées
et les victimes blessées de l'accident ont sollicité
Zacharie Sorgho, agent judiciaire près des cours et tribunaux
pour défendre leur dossier d'indemnisation auprès
des autorités gouvernementales. Des pièces citées
ci-dessus et dont l'absence au niveau du ministère de la
Défense n'aurait pas permis au Médiateur du Faso
d'agir efficacement dans le dossier ont été transmises
par le défenseur à la Direction des Affaires contentieuses
et du Recouvrement (DACR)2 et à d'autres institutions concernées
par le dossier. Il s'agissait pour les pièces transmises,
du procès verbal d'enquête préliminaire de
la brigade Territoriale de Garango établi le 04/01/2005,
du procès verbal additif d'enquête préliminaire
établi le 06/09/2005. Les indemnisations ont été
fixées par le défenseur à deux milliards
(2 000 000 000) F CFA pour les victimes décédées
et un milliards (1 000 000 000) pour les victimes blessées.
Mais ces propositions furent vaines, faute d'agrément de
l'Etat. En 1994, la gendarmerie de Garango avait demandé
aux victimes de faire des propositions d'indemnisation et que
l'Etat s'engageait à s'en acquitter en l'espace d'un trimestre.
Les propositions furent faites sans que la promesse gouvernementale
ne suive. La Journée nationale de pardon avait à
son tour donné une lueur d'espoir aux victimes de Garango
lorsqu'elles y avaient été associées et que
des promesses leur ont encore été faites. Cette
énième convocation est restée elle aussi
au stade de promesse.
Le 22 janvier 2008, le Premier ministre Tertius Zongo a présidé
un conseil de cabinet autour du dossier pour permettre d'évaluer
le préjudice réel subi par les victimes. A l'issue
de la rencontre, la DACR a écrit au défenseur des
victimes pour qu'il lui "communique dans les meilleurs délais,
les pièces nécessaires en vue de procéder
aux indemnisations". Mais le défenseur aurait évoqué
des difficultés pour réunir toutes les pièces
en question.
Que veut le gouverneur
du Centre-Est ?
Lors de la conférence de presse du 30 mars 2009, le défenseur
Sorgho et ses clients n'ont pas été tendres avec
le gouverneur de la région du Centre-Est. Ce dernier, selon
les plaignants, jouerait un rôle trouble dans ce dossier
d'indemnisation. Il userait de manuvres pour écarter
l'agent des affaires judiciaires afin de traiter directement avec
les victimes. La lettre N°2008-019/MATD/RCES/GVRNT-TNK/CAB/CONF
du 02 juin 2008 du gouverneur au haut commissaire de la région
du Boulgou serait la preuve de cette manigance. Dans cette lettre
griffée "confidentiel", le gouverneur invitait
le haut commissaire à "prendre toutes les dispositions
nécessaires en concertation avec le préfet et le
maire de Garango pour convoquer les victimes et ayants droits
de l'accident d'avion survenu à Garango en 1986 à
une séance de travail le jeudi 12 juin 2008 à Tenkodogo
à partir de 09 heures.". Cette rencontre qui n'a pas
été notifiée à l'agent judiciaire
n'a pas eu lieu ce jour à cause de l'absence d'un ministre
(sans plus de précision) selon les explications que le
haut commissaire a donné aux victimes. Le 27 juin, le gouverneur
rencontrait les victimes à qui il a fait trois suggestions:
la proposition de montants d'indemnisation par les victimes elles-mêmes,
la création d'un comité directe permanent et l'instauration
de négociations directes avec les ayants droits et les
blessés. En réponse, les victimes ont rejeté
les propositions du gouverneur au motif qu'ils ne peuvent prendre
au compte du dossier, aucune initiative qui n'implique leur défenseur.
Le gouverneur par lettre N°2008-429/MATD/RCES/GVRNT-TNK du
11 juillet 2008 écrivait aux victimes "
je prends
acte de votre refus du dialogue direct avec les Représentants
du Gouvernement, dialogue durant lequel des propositions auraient
pu être faites de part et d'autres.". Sur l'implication
du gouverneur, Bruno Bamouni, l'agent judiciaire du trésor,
estime que celui-ci est une personne ressource qui a sa place
dans le dossier de Garango.
Selon l'agent judiciaire de l'Etat, le dossier suit son cours
normal de traitement mais avec une particularité liée
à son ancienneté, au nombre important des victimes
et à l'implication des plus hautes autorités de
l'Etat. La grosse difficulté qu'impose le dossier, c'est
le travail de reconstitution des faits étant donné
que la demande d'indemnisation des victimes n'est intervenue que
plusieurs années après le drame, explique Bamouni.
L'agent judiciaire rassure que l'Etat a pris l'engagement d'indemniser
les victimes et que tout le reste n'est qu'une question de temps
et de procédure. Au départ, le défenseur
des victimes aurait introduit le dossier avec trop d'assurance
en invoquant le protocole de Varsovie selon lequel il réclamait
un milliard pour les victimes blessées et deux milliards
de franc CFA pour les victimes décédées.
Mais la convention de Varsovie, selon l'agent judiciaire de l'Etat,
n'est pas applicable à l'accident de Garango et l'Etat
a dû proposer une autre procédure, celle de la Conférence
Interafricaine des Marchés des Assurances (CIMA). Mais
finalement, c'est sur la base du forfait que les études
d'indemnisation sont en cours maintenant puisque le défenseur
des victimes n'aurait pas pu réunir les pièces nécessaires
pour l'application de la CIMA. Dans le bureau de l'agent judiciaire
de l'Etat, un classeur perché sur une armoire porte à
peu près ceci : "aff. accident d'avion de Garango".
Serait-ce un réel motif d'espoir ? Mais avec le temps qui
joue contre les victimes, il y a lieu de sa hâter n
1 Le Médiateur du Faso dans se correspondance souligne
qu'il ignore tout du dossier, même la date de l'accident.
2 La DACR aujourd'hui Agence judiciaire du Trésor est un
service du Ministère de l'Economie et des Finances, il
joue le rôle d'avocat de l'Etat.
| Le
rapport de la gendarmerie
Dans une lettre ouverte au président du Faso, les
victimes établissent le déroulement des faits
comme suit, sur la base, disent-ils, d'un procès
verbal de la Brigade Territoriale de Garango : "Selon
les renseignements, il s'agirait de deux avions monomoteurs
qui avaient à leur bord, feu le président
Thomas SANKARA et le capitaine Blaise COMPAORE qui sont
venus à Garango le 29 mai 1986. Lorsque ces autorités
ont pris congés de la population de Garango, les
deux appareils, avant leur décollage, circuleraient
l'un après l'autre sur la piste. Le premier dans
lequel se trouvait feu le président Thomas SANKARA
aurait pris son envol sans faute. Quant au deuxième,
à bord duquel se trouvait le capitaine Blaise COMPAORE,
son aile aurait heurté ABGA Yamba Robert, un garde
républicain qui tentait de ramener dans les rangs
un écolier imprudent. Cet écolier aurait quitté
ses camarades pour traverser la piste. Ce heurt aurait dévié
l'appareil dans la foule, ce qui a occasionné des
morts et des blessés
".
BO
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