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Excision
Pascaline est morte avant son adolescence
Par Idrissa Barry
Pascaline avait 14 ans. Début octobre, elle a été
excisée en compagnie de vingt autres filles. Dès
le premier jour, Pascaline n'a cessé de perdre son sang.
Son supplice va durer quatre jours. L'hémorragie qui s'est
déclenchée après son " opération
" chez l'exciseuse lui a été fatale. Elle a
rendu l'âme le quatrième jour. Elle a rejoint les
ancêtres au moment même où elle entamait la
deuxième phase de sa vie. Son adolescence est ainsi précocement
interrompue. Son décès aura au moins eu le mérite
d'alerter sur le cas des autres filles. Elles ont été
admises à la clinique Paul VI où des soins appropriés
leur ont été administrés. Elles ont rejoint
leur village après quelques jours d'internement pour certaines.
Mais pour toutes, les séquelles vont rester pour toujours.
Elles vont vivre avec la douleur de l'excision que personne ne
peut décrire, même pas elles-mêmes.
Les 21 filles ont été excisées dans le village
de Goupané, département de Pabré (moins de
20 km de Ouaga). L'exciseuse s'appelle Zoudou Sawadogo. Elle a
73 ans. Elle pratique l'excision depuis plus de 30 ans, selon
ses propres estimations. " Il y a longtemps que j'ai commencé.
Je peux dire que ça vaut 30 ans, sinon plus. Mais depuis
les dix dernières années, je ne fais plus l'excision.
J'ai entendu que c'est interdit, donc je ne faisais plus. ",
explique la vieille Zoudou. Pourtant, en octobre dernier, elle
a encore succombé. Qu'est-ce qui explique son revirement
? " On m'a forcé la main. C'est un vieux qui est venu
me supplier de l'aider. Sa fille qui était mariée
en Côte d'Ivoire a été répudiée
parce que son mari s'est rendu compte qu'elle n'était pas
excisée. Il a renvoyé la femme au village. Son vieux
m'a dit que si je n'excise pas sa fille, elle n'aura plus de mari.
C'est pour cela que j'ai accepté. D'autres parents ont
profité amener aussi leurs filles. Aujourd'hui, je regrette
d'avoir accepté la demande du vieux. ", avoue Zoudou.
La femme chassée de son foyer parce que non excisée
a plus de 25 ans. Elle a été mariée à
un Burkinabè expatrié en Côte d'Ivoire. Ils
ont eu deux enfants. Le premier est décédé
à bas âge et le deuxième, une fille, a trois
ans. Le mari aurait invoqué son appartenance à une
famille royale pour la répudier. Selon la tradition, un
prince ne devrait pas épouser une femme non excisée.
C'est la raison avancée par le mari pour la renvoyer chez
ses parents après plus de 5 ans de vie conjugale. Cette
situation a interpellé Angèle Ilboudo, mère
de Pascaline. "J'ai eu peur que ma fille ne connaisse la
même situation que cette femme répudiée. Comme
son âge de mariage n'est plus très éloigné,
j'ai profité de l'excision de la femme pour l'amener aussi.
J'ai eu peur qu'elle n'ait pas de mari. Elle est orpheline de
père avant sa naissance. Moi je me débrouille pour
nourrir mes enfants. Malheureusement, ça ne s'est pas bien
passé pour elle. Si je savais
". La veuve Angèle
ne termine pas sa phrase. Elle baisse la tête quelques secondes.
Quand elle reprend son souffle, c'est pour dire : " Au grand
jamais mes petites filles ne seront excisées ". La
vieille exciseuse Zoudou tient la même promesse : "J'ai
cinq petites filles et je jure qu'elles ne seront pas excisées.
C'est pas moi en tout cas qui le ferai. " Est-ce une réelle
prise de conscience ou une tactique de plaidoirie pour se tirer
à bon compte devant le tribunal ?
Depuis le 10 octobre, les deux femmes sont incarcérées
à la Maison d'arrêt et de correction de Ouagadougou
(MACO). Elles ont été arrêtées avec
deux autres hommes : le père de la femme répudiée,
Moussa Ouédraogo, et un vieux qui aurait convoyé
une dizaine de filles pour être excisées. Ils répondront
prochainement devant les juges pour délit d'excision. Leur
dossier se trouve au cabinet n°3 du tribunal de grande instance
de Ouagadougou. Leur jugement n'a pas été programmé
à ce jour. En attendant, ils entament leur quatrième
mois de détention à la MACO.
Mme Nestorine Sangaré,
Directrice du CRIGED
" Les intellectuels constituent un frein à la lutte
contre l'excision "
Le Centre de recherche et d'intervention en genre et développement
(CRIGED) a tenu du 13 au 15 décembre 2007 un atelier de
réflexion sur l'application de la loi contre l'excision.
En vigueur depuis 1996, la loi sur l'excision connaît des
difficultés d'application. Pesanteurs sociologiques, déficiences
matérielles et financières et subtilités
juridiques se dressent sur le chemin de l'application de la loi.
Cependant, selon certaines actrices de la lutte contre l'excision,
toutes ces difficultés seraient amoindries si les intellectuels
ne se posaient pas en mauvais acteurs dans la lutte.
Evé : Une décennie après l'adoption de la
loi, on croyait que le phénomène de l'excision était
désormais résiduel. Qu'est-ce qui justifie aujourd'hui
le choix de l'excision comme problématique d'un atelier
?

Pour Mme Sangaré: "l'éfficacité
de l'excision dans le contrôle de la vie sexuelle des femmes
n'est pas demontrée"
Mme Sangaré : En janvier 2006, j'ai fait un article sur
les questions éthiques dans le suivi de la prévalence
de l'excision. C'était au moment où on se préparait
pour faire l'évaluation globale de la pratique de l'excision.
On a été confronté au problème d'éthique.
Fallait-il faire des constats physiques sur les filles pour disposer
des données fiables sur l'excision ? Cette question a suscité
beaucoup de débats. Finalement, on a convenu que du point
de vue de l'éthique de la recherche, cette méthode
n'était pas recommandée. On a préféré
faire un questionnaire pour les parents et les enfants de plus
de 10 ans. L'étude a permis d'établir la prévalence
actuelle qui est de 49%. Mais à mon avis, les données
que nous avons récoltées ne sont pas fiables. Comme
les parents savent que nous n'allons pas déshabiller leurs
enfants pour vérifier, la tendance est de dire que les
filles ne sont pas excisées. Or, nous sommes convaincus
que dans beaucoup de familles, cette affirmation n'est pas exacte.
Nous ne pouvons pas non plus établir la part du mensonge
dans les réponses. Nous nous retrouvons avec des données
qui disent qu'il y a baisse de la pratique. A coût sûr,
cela ne reflète pas la réalité. J'ai fait
un article que j'ai présenté à Niamey et
à New York lors des conférences sur les mutilations
génitales féminines. L'UNIFEM (Organisation des
Nations unies pour la promotion et le développement de
femme) m'a demandé ce qu'on pouvait faire. Il se trouve
que le Comité national de lutte contre la pratique de l'excision
traversait aussi des moments difficiles suite au retrait de certains
partenaires pour mauvaise gestion. Il fallait donc redynamiser
le comité, le doter d'un nouveau plan décennal et
élaborer de nouvelles stratégies pour permettre
au Comité de travailler. Surtout que l'évaluation
sur l'impact de la loi contre l'excision a permis de révéler
un certain nombre d'éléments. On se rend compte
que la répression a pour impact d'entraîner la clandestinité
de la pratique de l'excision. La pratique n'est plus communautaire,
mais familiale. Dans les régions qui font frontière
avec certains pays, les familles migrent pour exciser leurs filles.
Cette mutation de la pratique appelle de nouvelles stratégies
de lutte. Il y a aussi un autre effet lié à l'adoption
de la loi, c'est l'excision à bas âge des fillettes.
Il y en a qui sont excisées avant leur baptême, c'est-à-dire
avant une semaine. C'est surtout dans les zones Nord et Sahel
que cela se constate. Dans plusieurs régions, la tendance
est désormais d'exciser avant l'âge de 5 ans. C'est
un problème très grave parce qu'à cet âge,
l'organe génital de la fille n'est pas encore bien développé.
Ce sont autant d'effets pervers inattendus de la loi qu'il faut
essayer de combattre. Il faut donc identifier de nouvelles actions
pour changer la situation.
Plusieurs acteurs de la lutte contre l'excision estiment que
la loi n'est pas appliquée. Sur quoi se fondent-ils pour
soutenir une telle affirmation ?
Il y a le non respect qui se double de la non application de
la loi. Non respect parce que les populations persistent à
exciser leurs filles. Elles continuent à croire que la
pratique est bien fondée. Elles avancent diverses raisons
pour se justifier. Raisons coutumière, religieuse, sanitaire
etc. Certaines personnes disent par exemple que le clitoris rend
l'homme impuissant, qu'il boit le sang de l'enfant au moment de
l'accouchement. Cela fait qu'il y a des femmes mariées
non excisées qui demandent à l'être parce
que rejetées par leur mari. La pression sociale est tellement
forte que beaucoup n'y résistent pas. La loi n'est pas
respectée parce qu'on n'a pas valorisé le fait d'être
non excisée. On a interdit l'excision, mais on n'a pas
trouvé les moyens de valoriser l'identité de filles
non excisées dans le milieu où la pratique a cours.
Les gens ne respectent pas la loi à cause aussi de l'impunité
de ceux qui pratiquent l'excision. Les peines qui sont appliquées
sont en dessous des minima prévues par la loi. Les peines
sont comprises entre 6 mois et 3 ans. Mais les juges prononcent
des peines avec sursis parce que, disent-ils, le code pénal
prévoit cette possibilité quand le prévenu
est à sa première infraction. Seulement, le sursis
n'est pas bien compris par les populations. Quand les prévenus
retournent dans leurs villages, ils disent que la justice les
a laissés. Ainsi, ils narguent ceux qui les ont dénoncés.
Cela pousse ces derniers à ne plus les dénoncer
pour éviter d'être taxés de délateurs
et ne pas se retrouver en marge de la société. Nous
sommes dans une culture de non dénonciation où les
gens préfèrent ne pas dénoncer, même
s'ils n'approuvent pas la pratique de l'excision. Aussi, celles
qui ne sont pas excisées n'affichent pas avec fierté
leur non excision.
En plus de ces réalités sociologiques, il faut dire
que même quand les juges prononcent des peines fermes, le
suivi de leur application réelle n'est pas assuré.
Les condamnés purgent-ils entièrement leur peine
? Si non, pourquoi ? Qui doit s'occuper des enfants quand les
parents sont en prison ? Qui paie les soins ? Le problème
est très complexe et les intellectuels n'aident pas du
tout à le régler. Au contraire, ils sont de vrais
fossoyeurs à l'application de la loi. Ils se révèlent
être de mauvais exemples en ramenant leurs filles au village
pour les exciser. Perçus par leurs parents comme des leaders,
ils influencent ainsi négativement les populations. Les
intellectuels sabotent la lutte. Ils ne s'arrêtent pas là.
C'est encore eux qui interviennent pour faire libérer de
proches parents quand ceux-ci sont pris en flagrant délit
d'excision. D'autres le font pour des calculs électoralistes.
Ils font pression sur la justice pour obtenir des peines légères
ou pour qu'elle prononce purement et simplement la relaxe des
prévenus. Si la loi n'est pas appliquée, c'est parce
que les gens n'ont pas peur de la loi. Je pense qu'il faut revenir
à la case départ, à savoir la sensibilisation.
Il faut non seulement sensibiliser sur les méfaits de l'excision,
mais aussi et surtout sur son inutilité. Parce que les
motivations avancées ne tiennent pas. L'excision comme
moyen pour freiner le désir sexuel des filles n'est pas/plus
un moyen efficace. Avec l'évolution de nos sociétés,
il y a pleins de facteurs incitatifs à la dépravations
sexuelle. L'efficacité de l'excision dans le contrôle
de la vie sexuelle des femmes n'est pas démontrée.
Au Burkina, il y a des groupes ethniques qui n'excisent pas. Parmi
même les Mossis, il y en a qui n'en font pas. Dans la région
de Koudougou par exemple, les filles ne sont pas excisées.
Peut-on dire que ces filles sont dévergondées plus
que celles qui sont excisées ? Dans les deux cas, on peut
trouver des filles sérieuses et celles qui le sont moins.
Cela est lié à l'éducation qu'elles ont reçue
dans leurs familles. Résumer tout cela au fait d'avoir
ou non un clitoris, c'est vraiment une simplification du problème.
Et puis, à quoi ça sert d'arranger le sexe de ta
fille pour quelqu'un qu'elle ne connaît même pas encore
avec le risque qu'elle meurt à la suite d'une hémorragie
? Que dire des complications qu'elle va développer après.
C'est un véritable drame que nos filles vivent dans nos
villes et campagnes n
Interview réalisée par
Idrissa Barry
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