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Les Bissa aiment l'Italie comme les Mossi aiment Abidjan


Dis-moi où tu émigres et je te dirais à quel groupe ethnique tu appartiens ! Exagérée la boutade ? Non, même si elle ne peut être généralisée, il y a un cas atypique : l'émigration bissa en Italie. Qui dit Italie dit migrant bissa essentiellement. Les Gourounsi, (les parents à plaisanterie des Bissa) mauvais débrouillards, pensent que c'est en raison de l'homophonie des noms Bissa et Italien que cette destination s'est imposée. Peut-être. Pour sûr, c'est l'une des migrations la mieux organisée et dont l'impact est visible sur le terrain. Les Bissa d'Italie sont allés faire fortune. Ils n'ont pas oublié d'en faire profiter les leurs restés au pays. Niaogho et Béguédo, deux villages bissa, en sont les vitrines….reportage.

Par Merneptah N. Zougmoré

Niaogho, Beguédo, deux bourgades séparées par un cours d'eau, le fleuve Nakambé. Peuplées majoritairement de Bissa, ces deux localités ont eu dans l'histoire des empoignades fratricides. Mais aujourd'hui, ce qui les unit est plus fort que les querelles du passé. Toutes deux ont des fils en Italie qui font leur bonheur. Les réalisations immobilières en attestent. A l'entrée du département de Béguédo, une zone commerciale est en construction.
Quelques mètres plus loin, des jeunes gens sont attablés au kiosque, devant des bouteilles, admirant de jolies créatures de passage, ces "Yimbôno" conscientes de leur charme, rendent la politesse aux jeunes taquins.
Le lendemain, c'est jour de marché. Un vieillard déambule avec son téléphone portable signe ostensible de richesse matérielle.
A l'Aventura, un bar dancing situé non loin du marché, des maquisards esquissent des pas maîtrisés sous des sonorités de top hit, rivalisant de savoir-faire . "La case ronde va disparaître d'ici 5 ans dans la zone, les gens de Béguédo n'ont que faire de ces batisses vieillotes", nous confie un jeune branché dont le grand frère vit en Italie. Le préfet du département, M. Hamadé Boïna, est aussi de cet avis. Pour lui, les anciennes bâtisses vont bientôt disparaître, vu le rythme des constructions modernes. Les Italiens, ces fils de la région qui travaillent en Italie, généralement dans les champs de tomates, ne sont pas égoïstes. Les constructions à Béguédo et Niaogho se font à l'allure de Ouaga 2000. Ces deux bourgades sont en plein chantier. Dans les villages un peu éloignés de Béguédo-centre comme Finla et Diarra, en pleine zones non loties, les villas poussent à un rythme effarant. Ces réalisations n'ont cure des normes foncières. Elles poussent pêle-mêle sans plan de lotissement. Sur une population d'environ 19 000 habitants, selon la préfecture, Beguédo compterait plus de 2 000 de ses ressortissants vivant en Italie. Comme projet d'envergure, un bissa de l'Italie prévoit la construction d'un hôtel à Niaogho. Ils ne construisent pas seulement pour leur compte personnel, ils investissent dans le développement de leur région. A Béguédo par exemple, ils ont doté le CSPS (Centre de santé et de promotion social) de deux ambulances et d'équipements. Ils ont grandement contribué à la construction du collège d'enseignement général. Ces aventuriers des temps modernes dont il semble qu'une frange importante n'a pas été à l'école sont conscients de la nécessité d'investir dans la jeunesse, moteur du développement. Pour Moussa Bara, ouvrier métallurgiste :"On ne va pas à l'aventure de bon cœur, c'est pour aller chercher le bien-être. L'expérience italienne est positive et nous ne pouvons que louer Dieu. Mais on est conscient que c'est pas chez nous, pour cela, nous travaillons chaque jour à préparer le retour. "
Western union est le partenaire privilégié de ces fils qui sont hors du pays. C'est par ce biais qu'ils envoient de l'argent à leurs parents. Installée à Beguédo en novembre 2003, selon son responsable Florent Bourougou, la banque réalise une quinzaine d'opérations de transferts par jour oscillant entre 800 000 à 3 000 000 de FCFA . C'est suite à une demande pressante de la population, a indiqué Bourougou, que la Caisse Populaire et Western union ont ouvert leurs portes à Beguédo. Avant, il fallait faire le déplacement à Garango, à une vingtaine de kilomètres pour percevoir les mandats en provenance d'Italie. L'eldorado italien emballe plus d'un dans les cités bissa et chacun se fait sa petite idée sur comment faire pour rejoindre ses frères dans ce pays lointain, carrefour de la réussite matérielle. L'école est la première victime de cette immigration. Les gens de Beguédo sont unanimes à reconnaître qu'il y a un manque d'engouement pour l'école chez les enfants dont beaucoup n'ont d'yeux que pour l'Italie. L'Association des ressortissants de Béguédo en Italie (ARBI) a été interpellée sur cette situation. Les parents restés au village leur en imputent la responsabilité parce que selon eux, ce sont les Italiens qui leur font miroiter un eldorado. El hadj Soumaila Bara l'exprime sur un ton de remontrance : "Nous leur avons dit que c'est parce qu' ils facilitent leur départ pour l'Italie qu'on observe cet engouement. Ils ont promis remédier à cela. Vous avez beau avoir toute la fortune du monde, si une élite intellectuelle ne sert pas de rempart, c'est un grand handicap."
L'impact des investissements de ces Italiens rencontre cependant des limites. Le plus souvent, l'argent envoyé aux parents n est pas accompagné d'un projet clairement défini. Il n'est donc pas rare de voir des jeunes s'acheter de rutilantes motos ou même des voitures pour se pavaner à travers les ruelles du village.
Une autorité de la région se dit indigné de ce genre de comportement : "De nombreux jeunes ne savent pas à quel prix les parents en Italie leurs envoient ces moyens . Mais la faute leur incombent, si je finance un projet après avoir réalisé que ce que j'ai demandé n'est pas exécuté, je coupe le robinet." Les Italiens font également des victimes : leurs femmes qu'ils ont laissés au village. Elles souffrent des effets de l'éloignement de leurs maris . L'attente peut durer longtemps : trois ans pour les chanceuses, plus de six ans pour d'autres, avant que le mari ne remette pied dans le village. Malgré les généreuses dotations de leurs maris, certaines femmes ne peuvent s'empêcher de flirter avec des hommes, le plus souvent de jeunes salariés travaillant dans la région. "On en veut aux femmes pour rien .Elles sont privées de leurs maris deux, trois ans, c'est difficile de tenir tout ce temps . La femme n'a pas abandonné sa famille pour autre chose, c'est pour ce que tout le monde sait. Donc l'accuser d'infidélité relève de l'hypocrisie sociale.", affirme une dame d'un ton enjoué. Le coup de la vie à Niaogho, Beguédo et dans les villages environnant est extrêmement cher. Les fonctionnaires de la place se plaignent de la cherté des produits et les coupables sont vite désignés : les italiens: "Quand ces gens là reviennent et qu'ils vont au marché, ils ne discutent pas les prix des marchandises, si bien que nous autres, avec nos maigres bourses, on a du mal à s'en sortir.", se plaint un fonctionnaire. Ces vacances-ci, de nombreux Italiens sont de retour, conséquence, les prix ont flambé. "Pendant que nous donnons 500 fcfa comme argent de la popote à nos femmes, eux donnent 1 000f ou plus.", explique un agent de la Santé. Certains fonctionnaires, avec une feinte de jalousie, ne cachent pas leur souhait de les voir reprendre l'avion pour le pays du truculent Silvio Berlusconie
.

L'Association des ressortissants de Beguedo (ARBI) a été créée en 2000. Elle compte environ 450 membres. Chaque militant dispose d'une carte de membre. Chacun verse comme frais de cotisation 25 Euro soit environ 16.399 CFA par an.
Des autorités nationales en visite officielle en Italie ne manquent pas de les rencontrer.
L'actuel président s'appelle Moustapha Bara, il réside en Italie depuis 1977.
L'association en profite pour demander qu'elles leur facilitent l'obtention d'un permis de séjour. Ce papier permet d'avoir un emploi décent et d'éviter les ennuis avec la police italienne. Surtout que ce permis confère aux ouvriers des usines le droit à la pension de retraite.
MNZ




© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne: 11 septembre 2004