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Controverse

 

Enquête:

La maladie honteuse de Yalgado


L'hôpital Yalgado Ouédraogo de Ouagadougou a attrapé une " IST " dont il a visiblement du mal à guérir. Comme pour tout ce qui concerne les maladies honteuses, on n'aime pas en parler. Et pourtant, le phénomène s'aggrave. A Yalgado, la corruption a atteint des proportions inquiétantes, si l'on en croit les rapports du Ren-Lac. Le secteur de la santé dont Yalgado est l'unité de référence au niveau national est le deuxième secteur le plus corrompu du Burkina Faso. Ainsi donc, notre santé a aussi contracté le virus de la corruption , et comment ? " Il faut donner quelque chose pour qu'on s'occupe de votre malade ", est devenu le mot de passe, non écrit, mais bien connu des " clients " du Yalgado national.

[Corruption, le cancer de Yalgado] [Coment guérir l'hôtpital ]
[Christine Naré, une dame de fer à l'hôpital Yalgado]


CORRUPTION, le Cancer malin de Yalgado

Selon les rapports officiels du Réseau national de lutte anti corruption, la santé occupait en 2000, le 6e rang ; en 2002, le 4e rang et en 2003, le 2e rang des secteurs les plus corrompus. Ainsi, plus les années passent et mieux la santé s'installe douillettement dans la corruption. A Yalgado, la corruption est devenue stratégique, plus maniérée et subtile. Enquête…

Par Ramata Soré


A la maternité de l'hôpital Yalgado, une mère, venue donner vie, pleure son bébé trop tôt décédé. Pour avoir refusé de donner la somme de huit mille francs exigée par le maïeuticien, l'époux de la malheureuse mère a perdu la joie d'être père.
"Le sang est gratuit", lit-on sur la bâtisse servant de banque de sang à l'hôpital Yalgado. Un accompagnant vient pourtant d'acheter une poche de sang à 15 000 f cfa. Son malade étant d'un groupe sanguin de rhésus négatif, il a dû mener des tractations financières avant d'obtenir la poche de sang. Les personnes qui travaillent à la banque de sang "dissimulent les poches, notamment lorsqu'ils sont de groupes rares afin de les revendre", confie un agent de cette structure. Puis de poursuivre sans sourciller, "la corruption est partout et cela de haut en bas".

La corruption, acte concret mais sujet tabou à Yalgado

La corruption, au centre hospitalier universitaire Yalgado Ouédraogo, court, rampe et se propage de façon malicieuse à l'image d'un cancer. Il faut longuement discuter et faire le guet pour la percevoir. D'ailleurs, reconnaît l'un des responsables de l'hôpital, "les gens sont tellement malins qu'ils ne vont pas se faire attraper facilement par la direction de l'hôpital". Les méthodes de corruption sont donc devenues plus subtiles. Les montants varient en fonction de la tête du malade : "mille francs cfa ou deux mille francs cfa exigés par le brancardier pour des gants avant de pouvoir transporter le malade" alors que ceux-ci sont mis à sa disposition par le service. "deux-cent mille francs cfa pour mettre du formol à un mort. Après moults négociations, le gourmand agent accepte quatre vingt mille francs cfa". Le nombre limité de lits d'hospitalisation par rapport au grand nombre de malades pousse certains infirmiers, brancardiers et autres filles de salle à mener une spéculation autour des lits. "Moi, je prends ce que les accompagnants des malades me donnent, ça peut être mille francs ou plus", avoue un brancardier.

Des pratiques malignes
pour se faire des sous

Certains agents de santé, à l'entrée de l'hôpital, grâce à leur carte d'exonération de prestations, recrutent des malades. Une fois l'exonération appliquée, l'agent de santé empoche la différence par rapport au tarif normal que devait payer ce dernier.
Les détournements de malades, les vols de biens médicaux sont monnaies courantes. On verra donc un médecin dire à un malade d'aller à telle ou telle clinique s'il veut être soigné rapidement et efficacement en prétextant le fait que son agenda à Yalgado est saturé. Et c'est aux malades de faire le choix : "attendre deux mois tout en ayant la chance de mourir deux fois ou se faire opérer en moins d'une semaine s'il va à la clinique indiquée ", confie, hilare un agent. Puis de poursuivre : "par rapport à mes prestations et au nombre de malades que je dirige vers la clinique, je perçois un pourcentage autre que la rémunération qui me reviens". A ces pratiques se joignent l'utilisation ou la subtilisation d'appareils médicaux appartenant à Yalgado dans les cliniques privées. Ces appareils, à la longue, deviennent propriétés privées du médecin. Un médecin explique ces actes par le fait que n'ayant pas les moyens financiers pour l'achat du matériel médical qui, du reste, est très cher, certains médecins utilisent ou s'approprient ceux de l'hôpital en attendant de pouvoir en acheter.
"En 1994, il y avait beaucoup moins de corruption", affirme la directrice du centre hospitalier Yalgado Ouédraogo, Christine Naré, qui en 1994, avait assuré l'intérim de la direction de l'hôpital. "Autant la corruption a augmenté dans les autres services de l'Etat, autant à l'hôpital Yalgado, elle a pris de l'ampleur", renchérit-elle. Ces propos confirment l'existence et l'aggravation de la corruption dans le secteur de la santé, et tout particulièrement à Yalgado. Les agents du centre hospitalier parlent de la corruption, à condition de mettre bien sûr à l'index les services et administrations externes à l'hôpital avant d'accepter l'existence de la corruption au sein de l'hôpital.
Les victimes de la corruption ne se plaignent que rarement et même s'elles le font, ce n'est pas à visage découvert. Elles craignent leur mise à l'écart lors des soins si d'aventure elles devaient revenir. Cette situation est arrivée à un père qui, pour la suture de la blessure de son fils a eu à donner mille francs cfa à l'infirmière de garde aux urgences chirurgicales. Après les soins, il se plaint par téléphone au niveau de la direction. L'infirmière voit son salaire amputer de 50% et subit une mise à pied. Malheureusement pour ce père, il revient une autre fois avec son fils. Aucun agent ne veut s'en occuper. Ce genre de difficultés poussent les parents des malades à ne pas signaler les cas de corruption pour ne pas que leur malade n'en patisse pas.
"La santé, dit-on, n'a pas de prix. Je donne de l'argent à ceux qui s'en occupent afin qu'il m'aident. Que ferai-je avec l'argent que j'ai si toutefois mon malade meurt ? Je ne pourrais que m'en prendre à moi-même et à personne d'autre", lance tristement un accompagnant de malade.
A Yalgado, les agents ne veulent plus se faire prendre et payer seul pour une pratique courante pratiquée par toute la société. " La santé est un secteur sensible et c'est pourquoi on a les yeux sur nous ; quand les gens doivent faire l'acte de naissance de leurs enfants, ils soudoient, à la Fonction publique pour les avancements, c'est pareil. Et lorsque les gens viennent ici maintenant, ils se plaignent. Pourtant, nous nous débrouillons comme les autres". Les arguments du genre sont donnés comme justificatifs aux pratiques qui y règnent.
"Si un malade estime qu'il a de l'argent pour donner à un médecin, c'est son problème", déclare en haussant les épaules, un médecin.

La corruption,
un fait normal

Corrompre est devenu normal parce que "les gens mettent l'argent en avant et se disent qu'avec, ils peuvent tout faire", affirme le Dr Laetitia Ouédraogo. La sollicitation des accompagnateurs des malades pour que les agents de santé aient un œil bienveillant pour leurs malades, le bas salaire sont des facteurs de corruption. D'autres évoquent le sentiment d'impunité qui entoure les grandes corruptions et autres détournements de fonds. La vénalité et la cupidité sont également des modes pour s'enrichir. Nombreux sont ceux qui, frustrés par le nombre d'années d'études en médecine (sept à douze ans) et par le modique salaire qu'ils perçoivent mensuellement s'y adonnent. Le pouvoir d'achat des Burkinabè de moins en moins élevé et le cours de la vie de plus en cher encouragent les pratiques corruptrices.
Outre cela, "L'hôpital est bourré de farceurs. Ils entourent le malade, ne lui donnent pas les bonnes informations en lui évitant d'aller à l'endroit où il peut avoir la vraie information", déclare la directrice de l'hôpital. Et d'ajouter : "J'ai trouvé une situation et je travaille dans la même situation avec les mêmes personnes. J'ai eu à licencier des agents pour cause de corruption en 2002. En 2004, les gens font beaucoup plus attention pour ne pas être pris la main dans le sac".
Pour le Dr Zan Kalmogho, "c'est injuste de penser que la corruption est un fait courant de tout le monde à l'hôpital Yalgado. Le croire démotive à la limite ceux qui sont là et qui font l'effort d'aider les malades."
"Il y a un Etat qui est là et qui doit appliquer les lois qu'il promulgue et cela n'est pas mon travail. Lorsque l'Etat fera son travail, chaque agent fera le sien", lance le Dr Rayagué Ouédraogo, des urgences médicales.
L'éradication de la corruption à Yalgado sera pénible. Nombre de personnes avouent leur pessimisme par rapport à la lutte contre cette corruption. "Elle a encore de beaux jours devant elle", prédisent certains. Tout problème ayant une solution, peut-être que la corruption, le cancer malin de Yalgado, finira bien un jour et cela grâce à un remède de cheval.


Comment guérir l'hôpital de la corruption


"La corruption nuit à la santé de l'hôpital et à la vôtre, refusons-là ! " C'est le message essentiel des affiches du Ren-Lac (Réseau national de lutte anti-corruption) abondamment placardées à l'hôpital Yalgado. Tout le problème est de savoir maintenant comment "refuser" cette corruption. Là, un consensus tacite se dégage pour affirmer que l'hôpital ne peut pas être un oasis d'intégrité dans un désert de corruption.

Il est devenu lassant pour de nombreux agents de l'hôpital de parler de la corruption. " Tout le monde connaît les causes et les conséquences de la corruption. Maintenant, il faut lui appliquer les solutions idoines", affirme MK, major dans un service de chirurgie. Comme solutions, il faut distinguer trois types. Il y a d'abord celles dites concrètes. Il s'agit des mesures prises pour juguler le phénomène. La première mesure a été la prise en charge des urgences sans pré paiements. Depuis juin 2003, le patient bénéficie de tous les soins d'urgence sans débourser un sou. Ce système met en confiance le malade et réduit considérablement les risques de corruption. En collaboration avec le Ren-Lac, la directrice de l'hôpital a procédé à l'affichage des tarifications des prestations fournies par chaque service de l'hôpital. Il est ainsi demandé aux patients ou à leurs accompagnants d'exiger des reçus chaque fois qu'ils paient. Il est également diffusé aux heures de pointe (entre 6h et 14 h) des messages de sensibilisation ayant trait aux droits, aux obligations des malades et sur les procédures de fonctionnement de chaque service. Cette diffusion est faite en moré, dioula, fulfuldé et en français. Autre mesure de lutte contre la corruption, c'est la gestion des recettes, notamment la distribution des ristournes. Celles-ci servent à encourager les agents. Elles proviennent des 20% des recettes mensuelles faites par l'hôpital. Elles sont distribuées en fonction des catégories. Pour l'année 2003, leur montant est passé de 12 738 840 f cfa au premier trimestre à 20 137 602 f cfa au quatrième. Pour la directrice générale, Christine Naré : " Nous sommes conscient que ce n'est pas beaucoup mais c'est quand même quelque chose. Peut-être que ça peut réduire les tentations à la corruption. "
Reste les sanctions. Là, la directrice avoue : " Nous avons eu à sanctionner 5 ou 6 agents. Si la moisson est petite, c'est aussi parce que les patients ne les dénoncent pas ou qu'ils sont eux-mêmes les agents corrupteurs. " Ceux qui ont été pris dans les mailles du filet sont essentiellement des brancardiers, des filles et garçons de salle ou des vigiles. Ce qui fait dire à un étudiant interne que ce sont les " petits poissons " qu'on attrape. " Personne n'ose regarder du côté des gros poissons, à fortiori les attraper. Pourtant, c'est parmi eux que se pratique la vraie corruption. ", ajoute, dépité, un autre interne. Le deuxième type de solutions, toujours internes à l'hôpital, relève du domaine des prévisions. Au nombre des urgences, il y a la nécessité d'ouvrir un service d'accueil et de triage des malades. En même temps que les gens disposeront d'informations, l'hôpital pourra " refouler " des cas qui relèvent des centres périphériques. En effet, la méconnaissance du fonctionnement de l'hôpital est une source de corruption. D'autres préconisent encore une réglementation du calendrier de travail des médecins, surtout celui des hospitalo-universitaires. " Vous ne pouvez pas demander à un médecin qui enseigne à l'université ou à l'Ecole de la santé, qui doit faire également ses recherches d'être assidu à l'hôpital." se plaint un médecin spécialiste. Selon lui, les hospitalo-universitaires n'ont aucune obligation vis-à-vis de l'hôpital. Ce que reconnaît également la directrice : " Ils ne sont pas payés pour les heures qu'ils assurent à l'hôpital. On ne peut donc pas exiger plus que ce qu'ils font. "
Enfin, le troisième type de solutions est d'ordre général. De la directrice au personnel de soutien, les acteurs de l'hôpital pensent que le combat contre la corruption doit être engagé au niveau de la société globale. Pour le Pr Adama Lengani, médecin-chef du service Néphrologie de l'hôpital : " il est inutile de moraliser le secteur de la santé quand le pouvoir lui-même encourage la corruption. " Même tonalité du côté des Urgences médicales : " C'est la mal gouvernance qui génère la corruption et porte atteinte à la paix sociale. ", souligne le Dr Pierre Bidima. Il en veut pour preuve que " la quasi totalité des agents de la santé sont bloqués dans les avancements. Pourquoi les gouvernants nous empêchent d'avancer alors qu'eux avancent et que le Burkina avance, avance, avance"...n
Idrissa Barry


Les "hospitalo" à la recherche de statut

Un médecin devient un hospitalo-universitaire une fois qu'il a le titre de maître-assistant à l'université. A la date du 14 mai, ils étaient au nombre de 43. On les appelle prosaïquement " les hospitalo ". Ils sont à la fois enseignant, chercheur et médecin. Cette accumulation de titres ne donne pourtant pas droit à un égard particulier. Pour les intéressés, si ce n'était que ça, ils ne s'en plaindraient pas. Le problème, c'est que le gouvernement ignore leur statut de médecins travaillant à l'hôpital. Ce qui en fait des " volontaires de l'hôpital ". Ils sont uniquement payés pour les cours qu'ils donnent à l'Unité de formation et de recherche en Science de la santé (UFR/SDS). Leurs prestations à l'hôpital sont donc considérées comme " du service gratuit ". Pourtant, L'hôpital Yalgado est devenu un Centre hospitalier universitaire et à ce titre, ils s'attendent à ce que leur statut soit revalorisé. Surtout que certains sont les seuls spécialistes dans leur domaine. Sinon, il serait mal venu d'exiger leur présence assidue à l'hôpitaln
IB


Yalgado et son personnel

Centre hospitalier universitaire depuis 2003, l'hôpital Yalgado avait le statut d'hôpital général bien qu'étant un terrain de formation, de recherche et de stage.
"L'hôpital est tenu de faire des recettes. On ne peut pas avoir une santé gratuite, c'est toujours quelqu'un qui paie", déclare Christine Naré, la directrice de Yalgado.
Yalgado a un budget total de plus de trois milliards. Une partie de ce budget permet d'assurer le fonctionnement de l'hôpital, et payer le personnel, etc.
Au 31 décembre 2003, date du dernier recensement, Yalgado comptait 953 employés, dont 82 médecins spécialistes, 32 médecins généralistes, 09 pharmaciens, 08 chirurgiens dentistes, 02 biologistes, 03 psychologues, 01 prothésistes dentaires, 07 kinésithérapeutes, 140 attachés de santé ou infirmiers spécialistes, 91 infirmiers brevetés, 126 infirmiers d'Etat, 37 sages-femmes et maïeuticiens d'Etat, 09 techniciens supérieurs de laboratoires, 22 techniciens de laboratoires, 07 préparateurs d'Etat en pharmacie, 15 manipulateurs en radiographie, 28 filles et garçons de salle fonctionnaires, 02 techniciens biomédicaux, 01 biochimiste, 01 sociologue, et 26 ouvriers contractuelsn
RS

Christine Naré,
une dame de fer à Yalgado

Née le 11 mars 1952, Christine Naré, de formation administrateur des hôpitaux, est officier militaire de réserve (1982) et directrice de Centre hospitalier universitaire Yalgado Ouédraogo depuis mars 2002.

En janvier 1999, elle était mise à la disposition de l'université de Ouagadougou pour assurer la direction du service financier de la faculté de Médecine. Elle a également a assuré en 1989, la direction de l'hôpital de Koudougou jusqu'en 1992 et ensuite nommée directrice des hôpitaux. En 1993, cumulativement avec ses fonctions de DG de l'hôpital de Koudougou, Christine Naré assure l'intérim de Yalgado jusqu'en 1994. Après l'intérim, "c'est le black out, j'étais chômeur. Pendant six mois, je n'avais pas d'affectation jusqu'à ce qu'on se rappelle de moi et qu'on m'affecte à la direction de la médecine préventive comme gestionnaire, puis au secrétariat permanent de lutte contre le sida . Puis, en 1998, je suis repartie au Secrétariat général dans un bureau lugubre sans fonction ni activité", affirme-t-elle. Et de poursuivre "je reconnais que je ne suis pas facile. Je suis très rigoureuse et les gens n'aiment pas ça". Elle avoue que certains de ses agents l'appellent "la sorcière ou la dame de fer".
Concernant ses actions en matière de lutte contre la corruption au sein de Yalgado, quelques personnes se sont faites sanctionner et licencier. Mais certains jugent ces actions moins efficaces. Car elle a conduit à la naissance de nouvelles stratégies de corruption n
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Concept. & Réalisation A. Diallo
Date de mise en ligne: 24 mai 2004
© L'Evénement - Décembre 2001