ENQUETE
L'envers
et le décor du " business-sexe " à Ouagadougou
Par Ramata Soré
Depuis 1995, le maire de la ville de Ouagadougou, Simon
Compaoré, mène une lutte sans merci contre la prostitution.
Pourtant, les clients avides de sexe échappent à la main
de fer du bourgmestre. Pourquoi cela ? Dans ce reportage, nous avons
essayé de découvrir quelques uns de ces visages ainsi
que leurs motivations. Nous vous donnons également un aperçu
des conditions de travail des prostituées. Le sexe est un business
qui rapporte gros aux nombreux proxénètes, tenanciers
de bordels et autres maquereaux. Lisez plutôt
Avertissement
: pour des raisons évidentes, les noms des acteurs ont été
intentionnellement changés.
Faces masquées, sexes branlants
La prostitution est un vaste marché où
les clients avancent masqués sans renier leurs envies incompressibles
de sexe.
Samedi 13 janvier. Minuit passé. Avenue Kwamé
N'krumah. Une grosse voiture freine brusquement sur le bas côté
de la route, devant une grappe de filles fort dévêtues.
Le temps pour le témoin involontaire de comprendre ce qui se
passe, le véhicule s'est évanoui dans la nuit non sans
avoir happé l'une des filles. Laquelle en s'engouffrant prestement
dans le véhicule dévoile encore un peu plus sa nudité.
Toute la scène n'aura pas duré plus de dix secondes. Du
grand art ! Car en matière de tapin, de toute évidence,
la discrétion est de rigueur. Certes, on peut bien " siffler
une bonne bière " ou du dolo du meilleur cru dans un maquis
battu par les vents, à Ouagadougou, mais le sexe commercial sait
baisser sa vitrine, même quand la nuit est profonde.
Bien malin qui pourrait au Burkina déclamer sur les toits sa
consommation de "chair fraîche". Rock Damiba, conseiller
conjugal confirme : "si le client n'agit pas à visage découvert,
c'est qu'il ne veut être ni vu ni reconnu ". Force de l'habitude,
sans doute, la péripatéticienne reconnaît parfois
son monde. "Celui-là est de l'Université de Ouagadougou",
révèle Nina, tout juste revenue d'une prestation.
En réalité, précise l'universitaire et sociologue
Amadé Badini, en matière de prostitution, chacune des
parties joue à cache-cache : "l'homme avoue difficilement
sa démarche en tant que client tout comme la femme a honte de
déclarer son statut de prostituée". De son côté,
la sexologue canadienne Catherine Giroux, installée à
Ouagadougou, observe que la société burkinabè souffre
en réalité d'un tropisme évident : "du fait
du système patriarcal en cours dans ce pays, c'est la femme qui
est perverse. C'est toujours la femme qu'on accuse, c'est la femme qui
doit être vertueuse et pas l'homme".
"Ca te donne l'envie d'y aller"
Cela n'est donc pas étonnant que le gros de la
clientèle se recrute parmi les hommes. Le sociologue Abdramane
Berthé, chercheur au Centre Muraz (un centre de recherche basé
à Bobo-Dioulasso), affirme même que " presque tous
les hommes sexuellement actifs sont des clients en puissance".
En fait, la gent masculine aborde plus facilement le sujet de ses performances
sexuelles que celui d'éventuelles pratiques touchant à
la prostitution. "À la base, une culpabilité de violer
les règles de bonne conduite de notre société et
parfois une honte de se voir négativement catégorisé",
analyse Moussa, instituteur de son état et amateur de "chair
fraîche" devant l'éternel.
Mais aussi bizarre que cela puisse paraître, le recours aux travailleuses
du sexe permet dans certains milieux de réussir sa socialisation
ou son intégration professionnelle. Oscar, militaire de profession,
confesse : "quand les autres en parlent, ça te donne l'envie
d'y aller. Et puis chez nous, lorsque tu n'es pas encore passé
chez une prostituée, tu es la risée. Alors parfois, on
y descend en groupe pour voir comment c'est". Ce "baptême"
d'un genre particulier permet aussi d'élargir sa base d'expériences,
y compris l'apprentissage des positions ou postures nouvelles, objet
de fantasmes.
De fait, le défoulement est très évoqué
pour expliquer la boulimie de sexe parmi les personnes enquêtées.
(Voir tableau I, Pratiques sexuelles souvent demandées). "
Parfois, un client peut avoir des rapports avec deux ou trois d'entre
nous en même temps ", affirme Zina. Dans cette course effrénée
vers le plaisir, il y a les francs tireurs, les chasseurs d'exotisme
ou les amateurs de la bête rare. Par exemple, les travailleuses
venant des pays voisins comme le Togo, le Nigeria ou le Ghana sont réputées
"chaudes, expertes du plaisir, attentionnées ou attentives"
et en plus "psychologues", c'est-à-dire capables de
dresser une oreille attentive et bienveillante aux âmes en peine.
Du coup, Issa, agent de santé, pour fuir son épouse acariâtre,
préfère la compagnie d'une experte "avec laquelle
je peux parler, avoir du sexe et de la tranquillité", dit-il
l'air apaisé.

Madones et épouses idéales
Pour sa part, Bouba, 50 ans, détonne dans cet univers
X. Quoiqu'appartenant à l'élite, il n'en fréquente
pas moins les prostituées. En fait, cet expert opérant
dans une grande institution de la place, marié et père
de famille est aussi un adepte du fruit défendu, le sexe et même
du péché capital, l'adultère. (Voir tableau II
sur la situation matrimoniale des clients,). "Les fesses de ma
femme diffèrent beaucoup de celles de la prostituée",
s'excite ce haut cadre dans un grand éclat de rire et d'ajouter.
"J'aime la sodomie. Or, pour mon épouse, c'est sujet tabou.
Alors, je vais chercher ailleurs!". A ce sujet, la sexologue Catherine
Giroux affirme que très souvent, les clients qui ont des partenaires
légitimes considèrent ces dernières comme des "madones",
épouses idéales, celles qui méritent tous les égards
et respect. Gardiennes des vertus, ils ne pourraient se permettre de
les offenser, les salir ou les soumettre à quelque violence ou
postures inconvenantes. Une attention dont ils ne s'emballent point
avec la prostituée, machine à procurer du plaisir par
excellence.
On serait tenté de croire d'emblée que la réalisation
des fantasmes et autres désirs longtemps réprimés
serait le principal moteur du phénomène. Eh bien non !
Pour Poupou, mécanicien de son état et adepte du "time
is money !", la fréquentation des "filles de joie"
permet non seulement de soulager sa libido, mais aussi de gagner du
temps. Pour lui, courtiser une fille demande du temps, de l'énergie
et de la persévérance. Et encore, au finish, le succès
n'est pas garanti. Ainsi pour éviter les frustrations, il préfère
le raccourci du sexe facile. Chez la prostituée, le client est
roi, pourvu seulement qu'il ait de quoi payer. De surcroît, il
y en a pour toutes les bourses ! "Chacun selon sa catégorie
sociale, révèle le chercheur Berthé, se dirige
vers la prostituée de son rang. Les prix varient entre 500 et
300 000 F CFA la nuitée".
C'est ainsi que les clients se recrutent dans toutes les couches de
la société burkinabè. (A ce sujet, voir le tableau
III sur les catégories sociales). Des 34 clients rencontrés
au cours de notre enquête dans la ville de Ouagadougou, dont 33
hommes et une femme, on trouve des acteurs appartenant à la haute
classe (hauts cadres d'entreprise, docteurs, chercheurs, etc.). Il y
a aussi les représentants de la classe pauvre et assimilés,
constituée des sans emplois ou petit commerçants. Bien
entendu, on trouve des membres de la classe moyenne (agents de l'éducation,
de la santé, des métiers de la communication, etc.).
Mais qu'est-ce qui peut bien susciter la formation de fantasmes chez
les hommes ? Selon les spécialistes rencontrées dans le
cadre de cette enquête, la fréquentation des prostituées
est préparée ou amenée par l'exposition aux images
pornographiques et aux publicités suggestives. Ainsi, certains
estiment que tout leur est possible et permis avec une prostituée,
disposée à accomplir n'importe quel type de demande. Cette
perspective est confirmée par Bibiche, professionnelle opérant
à la Patte d'oie et Zina, plutôt spécialisée
dans les grands hôtels. "Je me souviens qu'une fois, un député
m'a demandé de lécher son anus", affirme Zina. Et
Bibiche de se rappeler que certains de ses "clients lui ont de
nombreuses fois demandé de les chevaucher, fouetter, sucer, etc.".
Que se passerait-il si les hommes ne pouvaient réaliser leurs
envies incompressibles ? La société aurait-elle brûler
du fait de libidos non satisfaites ? L'universitaire et sociologue Amadé
Badini n'est pas loin de le penser. Pour lui, en effet, la prostitution
diminue la propension à l'adultère et par conséquent
à la baisse des tensions dans le couple, pourvu que la femme
ne sache pas que son homme se rend chez des professionnelles. On entend
déjà le débat gronder !
Ramata.sore@gmail.com
Ouagadougou,
au temps des premiers clients
Au ministère de l'Action sociale et de la Solidarité
nationale, on soutient que la prostitution a débuté
vers les années 1935 à Ouagadougou. Du fait que les
militaires constituaient leur clientèle principale, les professionnelles
venant des pays étrangers s'étaient installées
autour de la garnison militaire du quartier Bilibambili, sur le
site de l'actuel cité An III. Mais bien avant cette période,
l'on notait déjà des rapts de femmes et d'adultères
commis ici et là, affirme Marie Paule Compaoré, Directrice
de l'Action sociale, à la Mairie de Ouagadougou.
Vers la fin des années 1940, les filles d'origine burkinabè
ont fait leur apparition sur le marché. Tellement la demande
était forte que tout un quartier Kiedpalogo, (en langue Mooré,
"installés ou arrivés récemment")
avait fini par voir le jour, rassemblant en majorité des
filles de joie. "La naissance de ce site peut apparaître
comme une réaction en vue de satisfaire une demande de plus
en plus croissante et que le premier site n'arrivait pas à
satisfaire", analyse Marie Paule Compaoré.
Avec le temps, les mordus qui ne voulaient se rendre ni à
Bilibambili ni à Kiedpalogo pouvaient se soulager de leurs
émotions dans les bars. Le premier de la série s'appelait
Le bar du commerce. Ouvert en 1951, il accueillait un public essentiellement
expatrié aussi bien pour l'offre que pour la demande. Le
premier bar burkinabè a, lui, commencé à officier
dans les années 1960.
En dehors de ces points d'accès, les vendeuses de charme
pouvaient également recruter dans les salles de cinéma
et les hôtels. C'est ainsi qu'en 1945, les abords du Ciné
Nader, actuel Ciné Oubri abritaient des racoleuses. Pareil
dans les années 1960 pour les alentours du Central Hôtel
situé prês du Grand Marché de Ouagadougou. Mais
pour la Directrice de l'Action sociale, c'est à partir de
1970 que le business a pris des galons à Ouagadougou, des
suites d'une croissance de plus en plus forte de la demande.
De nos jours, avec l'apparition des nouvelles orientations sexuelles,
on note l'arrivée d'une clientèle encore très
minoritaire, les femmes. Au cours de nos investigations, 10 travailleuses
ont reconnu avoir été sollicitées par des femmes.
Parmi elles, 03 nous ont affirmé avoir cédé
aux propositions. Quant aux prostitués de sexe masculin,
nous en avons rencontré sept qui ont reconnu avoir "
servi " régulièrement aussi bien les hommes que
les femmes. R. S.
Prostitution, racolage et proxénétisme
punis d'emprisonnement
Selon l'article 423 du Code pénal burkinabè, la
prostitution est définie comme étant "le fait
pour une personne de l'un ou de l'autre sexe de se livrer habituellement
à des actes sexuels avec autrui moyennant rémunération.
Est puni d'un emprisonnement de 15 jours à deux mois et
d'une amende de 50 000 à 100 000 FCFA ou de l'une de ces
deux peines seulement quiconque se livre habituellement à
la prostitution par racolage sur la voie publique". La loi
du 13 avril 1946 toujours en vigueur, en son article 3, stipule
que " seront punis d'un emprisonnement de 6 mois et d'une
amende de 200 000 F CFA ceux qui, par gestes, paroles, écrits
ou par tout autre moyen, procéderaient publiquement ou
tenteraient de procéder au racolage de personnes de l'un
ou de l'autre sexe en vue de provoquer la débauche ".
Cette même loi réprime le proxénétisme
qu'il soit exercé par un individu, un hôtel, ou un
pourvoyeur de local privé, c'est-à-dire les gérants
ou propriétaires de chambres de passe, de maison closes
ou d'hôtel. R. S.
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L'argent du business-sexe
n'a pas d'odeur
La location des chambres closes, maisons de passe et autres lieux
dédiés aux plaisirs du sexe est très lucrative.
Les gérants engrangent, au bas mot, plus d'un million de F CFA
chaque fin de mois. Quant au capital humain, les filles, elles travaillent
dans des conditions pitoyables.
Quartier Toyebin de Ouagadougou. De l'extérieur,
la concession ressemble aux autres. C'est une masse gigantesque faite
de briques de terre dont les fissures sont les refuges des salamandres
et autres geckos. La propreté est sommaire, et la promiscuité
dominante. La vingtaine de chambres sont des blocs éparpillés,
avec des portes en feuille de tôles, parfois sans fenêtre
ni électricité. Ces pièces d'à peine 7m
carrés ont leurs murs maculés de taches jaunâtres.
La cellule de Joy, venue du Ghana, est éclairée à
la bougie, posée sur une table au milieu de condoms. Juste à
coté de la table, un bassinet d'eau servant de toilette à
la prostituée après chaque service. Sur un lit branlant,
un matelas. Tel se présente un espace de travail typique.
" Nous sommes 22 filles ici. Pour la plupart, nous venons du Ghana,
du Togo et du Nigeria. Nous habitons et travaillons-là. Chaque
jour, chacune de nous verse une somme de 2000 F CFA au propriétaire
", affirme Joy. A un propriétaire qu'elles n'ont jamais
vu, elles remettent mensuellement par l'intermédiaire d'un émissaire
qui fait en même temps office de gardien de la cour, une somme
de 1 320 000 F CFA (un million cent trente deux mille) bien comptés.
Autre lieu, mêmes ambiances. Cap sur le maquis Ouaga Camping,
à l'extrémité est de la capitale. Dès le
pas de la porte, une odeur nauséabonde vous prend à la
gorge. Des condoms usagés, contenant encore leurs secrétions,
sont entassés dans les seaux en plastique. Dans les cagibis des
prostituées, des lits construits en ciment ressemblent à
des tombes. Sur ces surfaces dures, un amas de résidus de coton
blanchâtre qui sert de matelas.
"Des fortunes sur le dos de ces filles"
Dernière scène. Quartier Dassasgho. Sur
le site de l'Ex Kaidara, le maquis ne sert pas que des boissons fraîches
et des brochettes délicieuses. Les initiés du coin, souffrant
d'une libido débordante, peuvent se reposer dans des chambres
dressées dans l'arrière cour. Plus de 27 filles se relayent
dans les 6 chambres construites en planches. Chaque nuit, chacune d'elle
remet au " gérant ", la somme de 1000 F CFA sur les
2000 FCFA perçus par prestation. " Par nuit, je peux avoir
5 clients ", assure Lolita. A la fin du mois, le promoteur des
lieux empoche quatre millions (4 000 000 FCFA)
D'où la détresse de la Directrice de l'Action sociale
de la Mairie de Ouagadougou. Parlant des patrons du sexe, Marie Paule
Compaoré crie au scandale : "Ils se font des fortunes sur
le dos de ces filles !" Des accusations balayées du revers
de la main par le patron des patrons, Sébastien Nanéma,
évoluant dans ce secteur commercial. Président du Regroupement
des propriétaires des chambres utilitaires, auberges (créé
en 2004, il revendique 141 membres), Sébastien Nanéma
accuse à son tour. "Cela me met mal à l'aise lorsque
les gens disent que nous vendons ou exploitons les filles. Nous nous
battons pour avoir l'argent de nos locaux mais pas celui de la prostitution".
Dans tous les cas, l'insalubrité totale de certains espaces a
poussé la Direction de l'Action sanitaire de la Mairie à
réagir. Entre juin 2008 et avril 2009, 39 lieux du genre ont
été fermés sur plus de 300 recensés. Quant
aux prostituées, on estimait leur nombre à Ouagadougou
à plus de 8 000 entre 2000 et 2003.
R. S.
Entre proxénètes
esclavagistes et clients violeurs
D'un côté, des jeunes filles désemparées
et soumises à une violente servitude, de l'autre des clients
et des protecteurs qui ne voient pas plus loin que leur plaisir irrépressible
et leur soif d'argent.
De sa région natale du Delta du Niger, Maya, 18
ans, rêvait des gratte-ciel de New York ou des larges avenues
de Los Angeles. Elle échouera sur les berges du Kadiogo, au pays
des Hommes intègres. Son univers se limite désormais au
quartier Kalgondin, au visage sans amour de ses clients chauds comme
des lapins et son proxénète qui lui a confisqué
ses papiers et l'oblige à vendre son corps.
L'histoire de Maya ressemble à celle de plusieurs autres filles,
rendues à l'état d'esclaves par des maquereaux sans foi
ni loi. Dans le quartier Toyebin, nous en avons rencontré une
dizaine. Leur dose quotidienne : 6 clients au moins. Et l'argent est
perçu directement à la caisse par une dame massive, juchée
sur un tabouret de bar, et dont la couleur blanche du boubou fait tâche
dans la pénombre.
Parfois, les agissements inhumains des clients sur ces esclaves sexuelles
soulèvent le cur. " Quand les jeunes militaires descendent
ici en groupe, c'est pour nous obliger à coucher avec eux sans
payer. En plus, ils retirent tout l'argent que nous possédons
!" témoigne Tina, au bord des larmes. Des souffrances confirmées
par une étude scientifique conduite en 2006 sur les pratiques
à risques et VIH/SIDA chez les prostituées. "Dans
l'exercice de leur métier, 41% des femmes interrogées
déclaraient avoir été violées au moins une
fois par un client", révèle le Pr Arouna Ouédraogo
du Centre hospitalier universitaire Yalgado Ouédraogo.
"Tout ce qu'ils veulent, c'est leur plaisir !"
Pour se protéger de telles violences, certaines
professionnelles pensent trouver la parade en se mettant sous la protection
d'un bon Samaritain. Erreur. Le soi-disant défenseur peut se
révéler violent et racketeur à son tour. "Malgré
les 500 F CFA par nuit que chacune d'entre-nous remet à notre
protecteur, eh bien de nombreuses fois, il nous a retiré tous
nos sous", raconte au bord des larmes Judy. Pour sa part, Rose,
qui opère aux alentours du Théâtre populaire, fait
une confession terrible : "même si je cachais mon argent
dans mon intimité profonde, croyez-moi, mon brave protecteur
irait le chercher là-bas". Habitée par la peur, Rose
vit dans l'effroi et se contente de broyer du noir tout en acceptant
son sort.
De leur côté, les professionnelles mineures dont l'âge
varie entre 12 et 17 ans rapportent d'autres causes de souffrance :
les violences physiques. Douloureux témoignage de Dalida, 14
ans, qui arpente régulièrement Kwamé N'krumah :
"Ce qui me fait souffrir, se plaint-elle, c'est la douleur des
rapports sexuels. Parfois, je rencontre des hommes qui ont du mal à
me pénétrer mais qui force pour le faire".
Alors que faire, face à la souffrance de ces êtres? Légaliser
la prostitution ou fermer ces lieux vendant le corps humain et où
le plaisir est roi? En attendant, tous les spécialistes s'accordent
sur un fait : si la main est trop lourde sur une profession aussi vieille
que le monde, des formes de fuite vont se présenter, prévient
l'universitaire et sociologue Badini. La sexologue Giroux, elle, préconise
une autre solution : " éduquer la société
à la parité femme-homme afin que la femme ne soit plus
considérée comme un objet sexuel".
R. S.
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Légaliser
ou éradiquer la prostitution ?
Si en Guinée-Conakry, pour lutter contre
la prostitution, la police arrête, rase, filme clients et
prostituées et diffuse les images dans les médias
audiovisuels locaux, au Burkina Faso, le maire de la ville de
Ouagadougou, Simon Compaoré en a décidé autrement.
Il est résolu à faire fermer les bordels et chambres
de passe "pour freiner la propension de la prostitution dans
la ville, freiner la prolifération d'un certain nombre
de pandémies telles que le SIDA et obliger les propriétaires
de chambres de passe à se conformer à la loi".
Ce désir du maire provoque un ressentiment chez les gérants
et propriétaires de maisons closes. Sébastien Nanéma,
président du Regroupement des Propriétaires des
Chambres utilitaires, pense qu'il serait préférable
que les autorités reconnaissent officiellement l'existence
de leurs structures en leur conférant "des droits
et des devoirs consignés dans un cahier de charge".
Car mentionne-t-il, "les chambres utilitaires sont un mal
nécessaire". Cette conception est partagée
par nombre de spécialistes. Gabriel Kiemdé, directeur
provincial de l'Action sociale, croit qu'une réglementation
canalisera le marché du sexe et évitera l'exploitation
des femmes. Le Dr Amadé Badini du Département de
Sociologie de l'Université de Ouagadougou pense qu'une
légalisation fera disparaître le racolage, protégera
mieux la travailleuse du sexe, et le client pourra avoir "des
rapports avec une prostituée plus ou moins saine car prise
en charge au plan sanitaire". De l'avis de la chargée
des affaires juridiques du ministère de la Promotion de
la femme, Marie Bernadette Tiendrébéogo, l'officialisation
permettra d'améliorer les conditions de vie des femmes
et des filles majeures exerçant la prostitution.
Cette perspective d'institutionnalisation ne réjouit nullement
la ministre de la Promotion des droits humains, Salamata Sawadogo.
Pour elle, l'optique économique ne doit nullement guider
à la légalisation de la prostitution car cela serait
d'approuver "le fleurissement du commerce du sexe, la traite
des êtres humains, etc.". Puis, les sourcils froncés,
elle martèle : "Certains pays occidentaux qui ont
légalisé la prostitution voudraient revenir en arrière
car ils n'arrivent pas à gérer ses effets pervers".
En attendant le débat officiel sur cette problématique
de légalisation, à Ouagadougou, clients et prostituées
filent dans les chambres noires, "le parfait amour"
et cela loin de la police et des cameras de télévisions.
R.S.
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