Nos rubriques

Edito

Façon de voir

Contre jour

Bouillon de culture

Dossier1

Dossier 2

Dossier 3

 

 


 

 

 

 

REPORTAGE


Agriculteurs-éleveurs du Sud-ouest
Rixe mortel et représailles sanglantes


Saaga Barry ont perdu et leur frère et leur gardien de boeufs

Par Ramata Soré

A Perkoura, un différend entre un berger et un agriculteur s'est terminé par la mort du second. Pour se venger, le frère du défunt assassine deux personnes de l'ethnie peulh. La nouvelle sur l'acte de vengeance se répand dans les villages environnants et même au-delà. La chasse aux éleveurs peulh est enclenchée. Conséquences : plusieurs morts et blessés.


Le bilan provisoire, en ce 08 juin 2008 des attaques des agriculteurs de la région du Sud-ouest du Burkina contre les éleveurs est de quatorze morts dont deux enfants d'environ 4 et 10 ans. Les blessés sont au nombre de trente. Ils ont été agressés à l'arme blanche. Environ une dizaine de campements de différentes localités ont été saccagés et brulés.
Un pied de chaussure perdue, certainement dans la fuite. Des seaux fondus sous l'effet du feu. Des roues de vélos tordues. Des assiettes enfouies dans la terre. Des restes de grains de mil consumés par les braises. Quelques cauris et bracelets de bronze blanchis pointent sous des débris de pailles. Des manguiers aux feuillages et fruits cramés. Les cases brûlées sont des squelettes de bois carbonisés. En représailles à la mort de Sognaté Kodjo Palé, quelques membres de sa famille ont transformé le campement des éleveurs de Perkoura en cendres.
Sognaté Kodjo Palé, agriculteur a été tué à coup de machette aux environs de 18h ce samedi 24 mai 2008 par un berger au cours d'une altercation. Kpièwènami Palé, l'épouse éplorée, feuille de karité fixée à la ceinture, pour montrer le malheur qui la frappe, affirme qu'elle s'apprêtait à rentrer à la maison lorsqu'un troupeau de bœufs convoyés par deux bergers a pénétré dans son champ. Après avoir en vain demandé aux bergers de quitter les lieux, elle envoie sa fille aînée aviser son père. L'époux accourt. Il intime l'ordre aux gardiens de troupeaux de partir. Ceux-ci traînent les pas. L'agriculteur s'énerve et attaque l'un des bergers à l'aide d'un gourdin. Une empoignade s'engage. Le second berger vient au secours de son collègue. C'est ce dernier, selon Kpièwènami Palé qui à l'aide d'une machette a frappé mortellement et ce à plusieurs reprises son mari. Après le forfait, les deux bergers s'enfuient. Saignant de toutes parts, la victime décède dans le champ. Informé, Jonas Kambiré, délégué de village et cousin du défunt, ordonne que le corps reste en l'état. Il alerte la police de Loropéni situé à environ 25 km. C'est dans la matinée du dimanche 25 mai que la police arrive sur les lieux du drame et procède aux constats.

La vengeance pour
se faire justice

Grâce à la célérité de ses jambes, cette dame a pu sauver sa vie et celle de sa fillette

Dans l'après-midi, la famille enterre le mort et fait les funérailles. "Ce jour-là, j'ai vu des bergers passer et repasser. C'était une foutaise pour moi et cela a réveillé ma colère. Comme moi, je suis un homme, je me suis rendu dans le campement peulh qui est près d'ici pour me venger. A l'aide d'une machette, j'ai tué deux personnes. Je suis maintenant soulagé" confie Nihité Palé, frère du défunt. Les deux personnes qui ont subi la colère du frère éploré, sont un vieillard de 60 ans et un jeune gardien de troupeau.
Saaga Barry, éleveur et ancien habitant du campement peulh dit s'expliquer difficilement les raisons qui ont prévalu à l'attaque de son village. "Nous n'avons rien avoir avec la mort de l'agriculteur. Je l'ai fait savoir au délégué du village ". Puis, il se remémore le temps où ils vivaient en bonne entente. La victime lobi, dit-il, lui empruntait quelquefois des bœufs pour sarcler son champ. Et lui et d'autres membres de sa communauté lui achetaient du maïs ou du mil.
Selon les autorités régionales et policières, le berger qui a attenté à la vie de l'agriculteur est un transhumant. Il est aux arrêts. Il a été, dès le lendemain du drame, conduit par son employeur à Théodore Somé, préfet du département de Boroum-Boroum. Selon le préfet, le propriétaire des bœufs dit refuser que les conséquences de l'acte d'une seule personne soient préjudiciables aux autres. C'est pourquoi, il a conduit le berger aux autorités.
Mais pourquoi donc le frère aîné de l'agriculteur s'est il s'attaqué à une communauté peulh avec laquelle il vivait en harmonie depuis 2000? "Je n'ai pas cherché à savoir si ce sont eux ou pas qui ont tué mon frère. Pour moi, peulh, c'est peulh" rétorque Nihité Palé. Puis d'ajouter avec sérénité "j'attends maintenant ce que la justice va dire". En effet, le Commissariat de Gaoua a procédé à son arrestation ce jeudi 05 juin 2008. Et c'est sous une salve d'applaudissements de parents, voisins et amis qu'il a quitté son village. Pour ses parents, Nihité Palé est un héros, parce qu'il a vengé son frère. Entre le jour de son arrestation et le moment où il s'est rendu justice, 12 jours se sont écoulés. Or Nihité, accompagné du délégué du village, a indiqué aux autorités policières et judiciaires l'endroit où il avait abandonné les deux corps. "Il était nécessaire d'aller avec un peu de tact afin d'éviter un embrasement" répond une source policière. Malgré ce tact, la région du Sud-ouest s'est néanmoins embrasée.

Un vieillard mis à la diète

Nihité Palé "Pour moi Peulh c'est peulh"

Suite aux actes de vendettas, Saaga Barry et son frère Toufado ont perdu et leur père et leur gardien de bœufs. Ils affirment que les membres de leur communauté ont perdu sept vélos, deux motos de marque Yamaha, trois postes radio, neuf moutons et trois veaux. Saaga Barry déclare avoir tout perdu. Sa fortune estimée à plus 1 600 000 F CFA est partie en fumée lors de l'incendie du campement. Amsatou, une autre habitante du campement dit avoir perdu plus de 50 000 f CFA.
Outre Perkoura, plus d'une dizaine de quartiers d'éleveurs ont été touchés : Dimolo, Barkinanao, Darkoura, Bamina, Natira, Gnofirera, Ela, Sibona, Nassara, etc. Entre Boroum-boroum et Gaoua distant de 25 km, quatre corps d'éleveurs ont été découverts. Le quatrième a été retrouvé à Djebio le samedi 31 mai. Il était enfoui dans une termitière en état de décomposition avancée. Il a dû y être enterré. A Darkoura, deux corps ont été retrouvés le mercredi 04 juin 2008. Une des victimes, un vieillard d'une soixantaine d'années a été retrouvé dans un puits perdu.
Dans le département de Tiancoura, (situé à 50 km de Gaoua), la patrouille militaire a pu délivrer un vieil éleveur séquestré dans une case par des agriculteurs. Le vieillard a été privé de nourriture et d'eau pendant plusieurs jours. Des neuf agriculteurs interpellés par la police pour tentative d'actes de vandalisme contre les éleveurs, deux sont décédés de ''malaise'' ce vendredi 06 juin 2008 au Commissariat selon une autorité policière. Une équipe d'enquête a été mise en place pour déterminer les causes exactes des décès. En représailles, le samedi 07 juin, les agriculteurs ont tué cinq femmes de l'ethnie peulh. Parmi ces victimes, un enfant d'environ une année a été retrouvé vivant avec une profonde blessure dans le dos. Il a été confié au service de l'Action sociale de la ville. Dans ce département, à cause de l'insuffisance du personnel, la police a fait appel aux chasseurs traditionnels appelés Dozo.
Selon Jean-Alexandre Tindano, procureur du Tribunal de grande instance de Gaoua (400 km de Ouagadougou), une quarantaine de personnes ont été interpelées. Elles ont été prises en flagrant délit d'actes de vandalisme ou de port d'armes. Le procureur précise également qu'une unité de police judiciaire est entrain d'interpeler tous ceux qui sont impliqués dans les actes criminels et de vandalisme.
Face aux assauts, les éleveurs quittent leur brousse et se réfugient avec leur famille dans les villes. Les refugiés de Perkoura et alentours se sont installés à Bouroum-bouroum et ce dès la nuit du 26 mai 2008. Le préfet de cette ville, Théodore Somé a accueilli à son domicile plus 106 éleveurs. Le lendemain 27 mai, plus d'une cinquantaine ont rejoint les premiers.
A Loropéni, environ 500 refugiés sont hébergés au Centre communautaire de la ville. A Perigdan, une autre ville, ils sont au moins 100. La direction de l'Action sociale et de la Solidarité nationale du Poni, sous la supervision de Diao Frédéric, a déployé des équipes pour venir en aide aux déplacés, aux orphelins des deux groupes et à la veuve de l'agriculteur. Ces derniers ont reçu des vivres et des vêtements.


Eduquer
à la cohabitation

Si certains agriculteurs attaquent les éleveurs, quelques uns les accueillent et prennent soins d'eux. C'est le cas à Tiancoura de Tioyé Bèbè, boutiquier. Craignant des assauts de sa communauté, il a averti la police afin que celle-ci lui vienne en aide en cas de nécessité.
Dans les différentes localités de la région du Sud-ouest, des patrouilles de police essaient tant bien que mal de sécuriser les zones. "La sécurisation sera permanente afin que la confiance se réinstalle entre les deux communautés. Nous sommes en train de sensibiliser les populations afin qu'elles s'acceptent" affirme le préfet Théodore Somé. Jonas Kambiré délégué de village assure qu'il convoquera une réunion pour expliquer la situation et demander l'apaisement. Il ne voit aucune entrave à la réinstallation des éleveurs dans leur campement. Nihité Palé et Kpièwènami Palé soutiennent qu'ils ne peuvent que se conformer à la décision du délégué de village si celui-ci accepte le retour des éleveurs. Mais pour Saaga Barry, il lui sera difficile de réintégrer son ancien village.
Pour apaiser les cœurs, les autorités locales ont entrepris des actions de réconciliation. Mais à ces initiatives, aucune personnalité, aucun élu ou intellectuel de la région parlant la langue des agriculteurs et des éleveurs ne s'est joint aux délégations parcourant les différents villages pour apaiser les cœurs et demander la pacification. Certes, le député Armand Oualy du Rassemblement démocratique du Burkina et d'autres intellectuels de la région réfléchissent sur des actions à entreprendre pour la réconciliation entre les deux groupes. Cette initiative est louable, mais elle pourrait ressembler à la solution du médecin après la mort. La société civile de concert avec les structures déconcentrées de l'Etat doivent engager des actions d'éducation et de sensibilisation en matière de cohabitation. Le citoyen burkinabè qu'il soit Moaga, Bissa, Lobi, Peulh a le droit de s'installer et de vivre au Burkina, là où il le désire.
Le dernier conflit entre les deux communautés remonte en 1982. Elle n'avait pas eu l'ampleur de celle de cette année n

Ramata.sore@gmail.com

Créer des zones pastorales et agricoles

Pour une personnalité de la région du Sud-ouest, les représailles des agriculteurs contre les éleveurs viennent de rancœurs nées de différents dégâts de champs, coups et blessures mal réglés. Les bergers, très souvent, transhumants ne s'acquittent pas des décisions de justice. Cette situation fait que les agriculteurs se sentent lésés car ils n'obtiennent pas les dommages à eux dus. "Il faut créer une organisation représentant les éleveurs afin que les agriculteurs puissent la saisir au cas où un transhumant quitte les lieux sans crier gare. Cela évitera les rancœurs et donc les actes de vengeances que l'on vit maintenant" conclut-elle.
Le Sud-ouest est une zone bien arrosée. La végétation est luxuriante. La pression agricole est grande. Avec la sécheresse dans le Nord du Burkina, de nombreux éleveurs se sont déplacés vers l'Ouest et le Sud créant un nouveau type de cohabitation qui n'existait pas auparavant. Pour pallier d'autres situations, les autorités doivent réfléchir à la création de zones pastorales et agricoles

 


 

 

© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne:15 juin 2008