
Par
Germain B. Nama
Le réseau des Caisses villageoises d'Epargne
et de Crédit de la Sissili en abrégé CVECA
est en crise. Le Conseil d'Administration de la structure technique
d'appui dénommée ARCADE (Appui au Réseau des
Caisses Autogérées et Décentralisées)
dans une lettre ouverte adressée au Premier ministre Tertius
Zongo demande ni plus ni moins la mise sous tutelle administrative
provisoire de l'ensemble des structures impliquées dans la
gestion du réseau, afin de "sauvegarder écrit-il,
l'instrument et les intérêts des populations bénéficiaires
et de l'État"
Le réseau des Caisses villageoises de la Sissili
a été mis en place par le Centre International pour
le Développement et la Recherche (CIDR) en 1992 à
la fin du programme du 6ème FED pour capitaliser les acquis
dudit programme. L'intervention du 6ème FED dans la Sissili
s'est faite dans le cadre et dans la zone géographique du
Programme de Développement Rural (PDR) financé par
le fonds. Le PDR-Sissili avait pour vocation de désenclaver
la région à travers la réhabilitation de trois
axes routiers fortement dégradés. Les caisses d'épargne
et de crédit étaient une des composantes du projet.
L'objectif était de donner un outil financier aux villageois
pour un accès au crédit du plus grand nombre afin
de les aider à accroître et à diversifier des
activités économiques. Une structure technique d'appui
est créée en 1998, dénommée Appui au
Réseau des Caisses Autogérées et Décentralisées
en abrégé ARCADE. Il s'agit d'une structure locale
dont la mission consiste à fournir des prestations de services
aux associations des caisses en terme de management, d'analyse stratégique,
de négociation et d'élaboration de projets. Au sein
d'ARCADE, une cellule dite Service d'Appui Technique (SAT) est créée
chargée des prestations à caractère technique
Les prestations d'ARCADE sont en retour supportées par les
contributions des caisses et des subventions de l'État par
le biais de l'Unité Technique d'Exécution, une structure
du ministère des Finances. En 2004, une nouvelle structure
verra le jour, le Centre Technique de la Microfinance Participative
(CTMP) qui, bien que de dimension nationale, va faire doublon avec
ARCADE dans l'encadrement des associations des caisses villageoises
de la Sissili. Pourtant dans la Convention de prestations de services
entre le CTMP et le réseau des Associations des Caisses villageoises
de la Sissili, il est explicitement indiqué que les interventions
du CTMP devront respecter le principe de subsidiarité et
de non concurrence. L'article 2 stipule: le CTMP ne doit pas exécuter
les services techniques auprès des associations si ces services
peuvent être efficacement exécutés par ARCADE.
C'est pourtant par cette brèche que viendront les problèmes.
Très vite, le CTMP va empiéter sur les plates bandes
de ARCADE, pour finir par se substituer à elle.
Manifestation d'intérêts contradictoires
Mathias
Tagnan, cadre financier
L'intervention du CTMP dans la Sissili a fait naître
des contradictions qui vont vite se transformer en conflits. D'entrée
de jeu, le CTMP s'est définie comme une structure au dessus
des associations locales. En tant qu'émanation du CIDR au
plan national, on a vu venir la manuvre. Mais pour rassurer,
les stratèges du CTMP ont du donner du gage en concédant
quelques garanties juridiques qui sont en réalité
des leurres. Dans la convention de prestation de services, il est
dit que le CTMP appuiera les réseaux CVECA dans des domaines
tels que l'inspection du réseau et appui conseil, la méthodologie
CVECA, le suivi des aspects de gouvernance, le recrutement et la
formation de nouveaux techniciens pour les SAT, la formation continue,
la veille technologique, l'élaboration des plans d'affaires,
les études d'impact, bref, un spectre d'activités
suffisamment large pour lui assurer une place de choix! Les difficultés
vont vite apparaître, du fait des faiblesses compris des textes
organiques, de l'absence d'autonomie financière en particulier
des structures d'appui, y compris du CTMP et surtout d'un leadership
sans véritable vision des questions stratégiques du
monde rural.
Dans la Sissili se posait un problème de gouvernance au sein
de l'organisation locale d'appui. Le président d'ARCADE cumulait
les fonctions de directeur exécutif. Une incompatibilité
qui allait conduire au recrutement d'un directeur exécutif.
Cependant cette précaution ne mettra pas fin à la
confusion des rôles. Le nouveau venu semblait lui aussi ne
pas vouloir se confiner à son rôle. Sa gouvernance
s'est caractérisée par une tendance à la marginalisation
des instances suprêmes d'ARCADE (bureau Exécutif et
conseil d'administration). Des problèmes de gestion vont
s'ajouter à cela et il sera finalement remercié pour
insuffisance de résultat. C'est dans ces conditions que le
CTMP arrive en sauveur et propose de fournir un nouveau directeur
sans frais à ARCADE. La surprise, c'est que le cadre proposé
est le directeur du CTMP lui-même. Nous revoilà dans
le scénario que l'on avait voulu éviter. Les responsables
d'ARCADE s'inquiètent. En effet, l'incompatibilité
n'est pas que formelle; elle est de nature à entraîner
une confusion des rôles et des conflits d'intérêts
comme on le verra par la suite. Un compromis est trouvé.
Le directeur du CTMP assurera un intérim de trois mois, le
temps de procéder à un recrutement. En 2007, intervient
un événement qui va constituer un tournant dans la
vie d'ARCADE. Un conseil d'administration sera institué pour
appuyer le bureau exécutif.. Trois personnalités locales
sont cooptées pour en constituer les membres. Il s'agit de
personnes ressources aux compétences avérées
dans le management associatif et plus généralement
pour leur expérience dans le monde rural. Mais cette nouvelle
donne est mal accueillie par le directeur du CTMP, directeur d'ARCADE,
Monsieur Jean Paul Tiendrébéogo. En lieu et place
de ces personnes ressources, il aurait souhaité le retour
d'anciens employés du programme dont le contrat avait pris
fin en même temps que le projet. Ces hommes qu'il ne connaît
pas ne lui inspirent pas confiance confiera t-il au cadre financier
et ce sont en plus des retraités! Le Conseil d'administration
qui n'est pas là pour inaugurer les chrysanthèmes
pose un premier acte qui va corroborer les craintes de M. Tiendrébéogo
Il demande d'entrée de jeu un audit des comptes pour lui
permettre de voir clair avant son entrée effective en fonction.
L'audit est exécuté par le directeur lui-même
qui prévient : "Notre responsabilité n'est pas
de certifier la régularité et la sincérité
des opérations mais consiste à exprimer une opinion
sur ces comptes". De fait, le rapport qu'il dépose révèle
des fautes de gestion et s'avère in fine un réquisitoire
contre le cadre financier, en l'occurrence Mathias Tagnan. Le conseil
d'administration en prend acte et demande que soient immédiatement
appliquées les recommandations qui l'accompagnent, notamment
le recrutement d'une secrétaire comptable et la mise en uvre
d'une solution transitoire qui décharge le cadre financier
de sa fonction de caissier. On l'aura compris, le cadre financier
était dans une situation totalement anormale ou il exerçait
des fonctions incompatibles. A qui la faute? Curieusement, non seulement
le directeur traînait les pieds pour exécuter ses propres
recommandations, bien qu'instruit dans ce sens par le conseil, mais
le comble, c'est que le cadre financier dont la gestion avait été
en partie mise en cause par le directeur dans l'audit interne, voit
sa rémunération doublée. Le conseil va rejeter
cette mesure incongrue du directeur que rien ne justifie et recommander
une restructuration d'ARCADE. Parmi les mesures de restructuration,
la question de la double casquette de Monsieur Tiendrébéogo
est reposée. Son départ est exigé, ce qui est
finalement obtenu en mars 2009. L' intérim aura duré
trois ans au lieu de trois mois. Mais parti de la direction d'ARCADE,
coucou le revoilà dans la Sissili, pour le compte du CTMP
dont il est resté le directeur. Cette fois, il arrive pour
négocier la signature d'un contrat avec les associations
des caisses villageoises. Évidemment dans cette démarche,
les responsables d'ARCADE n'ont pas été associés.
La cérémonie de signature qui devait néanmoins
se faire dans les locaux d'ARCADE à Léo capote. Le
président du conseil d'administration Nignan Adouna qui a
fortuitement appris la nouvelle se rend sur les lieux et dissuade
les responsables des caisses convoqués pour la circonstance.
Jean Paul Tiendrébéogo profite alors de l'occasion
pour inviter les responsables des associations à Ouagadougou.
La suite de l'histoire est connue, c'est la dénonciation
le 16 juin 2009 de l'accord de partenariat qui liait les associations
de caisse de la Sissili à ARCADE.
Que va-t-il se passer maintenant ?
Adouma
Nignan PCA d'ARCADE
Le Conseil d'administration d'ARCADE qui n'a pas pu
empêcher le départ des associations des Caisses vers
le CTMP a demandé à l'État leur mise sous tutelle
pour permettre d'assainir la situation. Il faut dire que la structure
locale ARCADE n'a pas pu donner la mesure d'elle-même, en
partie en raison de la confusion fonctionnelle qui a caractérisé
sa gestion. De fait, le CTMP semblait en avoir fait une chasse gardée
au point que la procédure de restructuration qui avait été
entreprise a été stoppée nette par une action
probablement d'inspiration CTMP. La crainte était déjà
présente dès la naissance du CTMP, crainte exprimée
par les responsables des réseaux. Dans un rapport d'évaluation
de l'activité du CTMP publié en octobre 2008, on lit
ceci : "En pratique, il y a une implication directe du CTMP
dans la gestion opérationnelle des réseaux à
savoir celui de la Sissili, Ziro et Balé. En effet, en assurant
l'intérim (même provisoire) de la Direction de ARCADE,
le CTMP a enfreint aux principes d'indépendance du contrôle
et de l'inspection (il est juge et partie). Comment peut-on contrôler
efficacement une entité si on est soi-même impliqué
dans sa gestion opérationnelle ?
Plus loin dans le rapport, il est écrit : "Le réseau
des CVECA fonctionne sur la base du principe de subsidiarité
entre les différents niveaux de structuration. Dans ce processus,
le CTMP se positionne comme une structure au dessus des différents
SAT des réseaux. Il n'a donc pas été mis en
place pour se substituer aux SAT mais pour fournir aux réseaux
CVECA des services complémentaires à ceux offerts
par ceux-ci. Cependant, force est de constater que pour certaines
de ses activités de terrain, notamment pour l'inspection
directe des CVECA, le CTMP s'inscrit en doublon avec les SAT régionaux
(Soum, Sissili)
L'intérim de la Direction de ARCADE assurée par le
CTMP est (
) une preuve palpable de ce rôle de doublon.
Cette situation crée une certaine confusion au niveau des
acteurs du réseau de la Sissili. Il est difficile de faire
la part des choses entre le CTMP et la Direction de ARCADE. A certains
moments, on ne sait pas si le Directeur agit au nom du CTMP ou au
nom de ARCADE".
Alors même que cette organisation continue de subir les préjudices
de cette confusion entretenue pendant longtemps, la revoilà
confrontée à une autre épreuve qui menace cette
fois sa survie. Le ministère de l'Economie et des Finances
dont dépend in fine la survie de toutes ces associations
est saisi de la question. C'est toute la politique d'autonomisation
du monde rural promue par l'État qui se trouve aujourd'hui
questionnée par la crise au sein du réseau CVECA de
la Sissili. Tout le monde veut aider le monde paysan mais il faut
prendre garde à ce qu'il ne soit un enjeu de compétition
ou l'on rivalise d'ingéniosité pour accroître
sa dépendance à tous points de vue. Ce rôle
de veille est pour une large part, le job de l'État !