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Façon de voir
Par Newton Ahmed BARRY
Newton Ahmed Barry, Redacteur en chef

Justice, qaund tu dérailles!

Nous sommes sans doute l'un des rares pays qui se dit profondément démocratique et où le libre travail de la presse est un délit. La justice et ses animateurs passent le plus clair de leur temps à traquer les délits dans le travail des journalistes plutôt que d'y chercher d'éventuels pistes ou éclairages à même d'orienter leur travail. Quand un journaliste dénonce un fait ou une pratique, le réflexe, pour ne pas dire instinctivement, les responsables se préoccupent de voir quelle disposition de la loi a été violée, plutôt que de s'intéresser au caractère délictueux ou criminel du fait dénoncé. Conséquence, il se dessine clairement dans notre pays, non plus un délit de presse, mais " un délit de parole ". Ces dernières années, nous en avons, à notre corps défendant, fait l'amère expérience.

En décembre 2000, une manifestation d'élèves à Boussé, à une cinquantaine de kilomètres de Ouagadougou, se solde par la mort d'un jeune élève du primaire, le petit Flavien Nébié. Il est mort atteint d'une balle de fusil au front. Le climat est très lourd et les forces de l'ordre (policiers et gendarmes) qui ont dispersé violemment la manifestation des élèves affirment n'avoir pas fait usage de leurs armes. Ce que contestent les responsables des élèves, qui désignent nommément un des gendarmes comme étant l'auteur du tir qui a atteint mortellement Flavien. La situation à Boussé est très tendue. Les quotidiens y envoient des reporters qui font des " Aller- retour " pour de factuels compte rendus. En tant que journalistes d'investigation, nous décidons de nous intéresser à l'affaire. Sur place, une chose nous tique de prime abord. L'endroit où le petit est tombé, fauché par la balle mortelle, n'est pas sécurisé, alors que les investigations de police, que l'on dit avoir ordonnées, étaient en cours. Avec les témoins, nous essayons de comprendre comment le drame a pu survenir. En écoutant leurs descriptions et en repositionnant les éléments dans leur contexte, nous découvrons une blessure dans l'écorce d'un arbre, juste à l'arrière du point de chute de Flavien.

Nous y découvrirons une balle de fusil. Comme un peu plus tôt, nous nous étions entretenus avec les responsables des forces de sécurité pour savoir quel type de munition les gendarmes et les policiers utilisaient, nous avons décidé de faire expertiser la balle, une fois de retour à Ouagadougou. Pour des raisons évidentes de bons sens, nous n'en avons rien dit aux forces de sécurité de Boussé. L'expertise montre que le type de munition est celui qu'utilisent les gendarmes. Conclusion : même si ce n'est pas cette balle qui a tué le petit, il est désormais incontestable que les forces de sécurité ont utilisé des balles réelles contre la manifestation des élèves. Nous venions là de commettre un crime aux yeux du ministre de la Sécurité qui a juré que " les choses n'en resteront pas là ". Nous sommes aussitôt interpellés à la gendarmerie et mis en garde à vue après un interrogatoire serré. Plutôt que de voir la contribution que nous apportions à l'enquête judiciaire traitant d'une mort d'homme, le ministre n'a voulu voir autre chose que le délit d'altération de pièce judiciaire. Ce faisant, il n'a pas favorisé la bonne conduite de l'instruction. Le gendarme fautif ne sera jamais sanctionné. Le petit Flavien est mort par la faute de " pas de chance ". Un an plus tard, la psychose créée par l'insécurité conduit le ministère de la Sécurité à entreprendre les opérations " coup de poing".

Pouytenga reçoit une de ces expéditions. La population est traumatisée par le passage de la compagnie spéciale des gendarmes. Nous sommes alertés. Nous décidons d'aller voir de plus près. Notre investigation met à nu le caractère barbare, inhumain et inefficace de l'opération " coup de poing ". Les vrais bandits ne sont pas pris, parce que informés à temps par des complicités au sein de la gendarmerie, ils se sont faits la belle. L'opération traumatise davantage les populations qu'elle ne les rassure. Le fait de dire ces choses-là est inacceptable. Le chef d'Etat-major de la gendarmerie pique une colère noire. Un de nos proches, soupçonné de nous avoir alerté, est embastillé quelques temps et réaffecté de façon punitive. Le pauvre ne le supportera pas et en mourra laissant derrière lui un fils de quelques années. En août 2002, un ex-ministre ivoirien en exil au Burkina Faso, Balla Keïta est assassiné mystérieusement à la villa 242 des hôtes de l'Etat. Avant même d'avoir commencé à investiguer sur le sujet, nous sommes " préventivement accusé " d'intelligence avec une puissance étrangère. Le ministre de la Sécurité et le chef d'Etat-major de la gendarmerie ordonnent notre interpellation. Nous sommes immédiatement placé en garde à vue.

En mai dernier, alors que l'affaire de détournement de l'ex-équipe dirigeante de la fédération de football occupe la une de l'actualité, nous nous y intéressons et publions dans L'Evénement N° 24 un article intitulé " Diakité et les millions dissipés de Honoré ". Le ministre de la Sécurité qui entreprend de réconcilier Diakité et Honoré Traoré presse ce dernier d'engager des poursuites judiciaires contre nous pour diffamation. Il développe des arguments juridiques imparables pour l'inciter à nous attraire en justice. Le colonel Traoré, à qui nous savons gré, après réflexion, décide de ne pas nous poursuivre, faute de le faire pour tous ceux qui ont écrit dans cette affaire.

Tout récemment, avec l'affaire de la tentative présumée de putsch, les velléités montent d'un cran. Quand nous publions les révélations de Naon Babou sur le dossier Norbert Zongo, c'en était trop pour nos contempteurs. Les poursuites judiciaires contre nous sont désormais inévitables. Reste à bien ficeler le chef d'accusation. La publication dans L'Evénement dernier de nos apartés avec le juge Wenceslas Ilboudo est considéré comme du pain béni. Il ne restait plus que l'inculpation. En allant répondre à la convocation du juge Ilboudo, le 18 décembre dernier, nous étions convaincu de ne pas en sortir libre. Sauf qu'entre temps, Reporters Sans Frontières (RSF) avait publié le procès verbal de l'interrogatoire de Naon Babou. Notre cas devenait du coup superfétatoire…




© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne: 26 décembre 2003