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Justice, qaund
tu dérailles!
Nous sommes sans doute l'un des rares pays qui se dit profondément
démocratique et où le libre travail de la presse
est un délit. La justice et ses animateurs passent le plus
clair de leur temps à traquer les délits dans le
travail des journalistes plutôt que d'y chercher d'éventuels
pistes ou éclairages à même d'orienter leur
travail. Quand un journaliste dénonce un fait ou une pratique,
le réflexe, pour ne pas dire instinctivement, les responsables
se préoccupent de voir quelle disposition de la loi a été
violée, plutôt que de s'intéresser au caractère
délictueux ou criminel du fait dénoncé. Conséquence,
il se dessine clairement dans notre pays, non plus un délit
de presse, mais " un délit de parole ". Ces dernières
années, nous en avons, à notre corps défendant,
fait l'amère expérience.
En décembre 2000, une manifestation d'élèves
à Boussé, à une cinquantaine de kilomètres
de Ouagadougou, se solde par la mort d'un jeune élève
du primaire, le petit Flavien Nébié. Il est mort
atteint d'une balle de fusil au front. Le climat est très
lourd et les forces de l'ordre (policiers et gendarmes) qui ont
dispersé violemment la manifestation des élèves
affirment n'avoir pas fait usage de leurs armes. Ce que contestent
les responsables des élèves, qui désignent
nommément un des gendarmes comme étant l'auteur
du tir qui a atteint mortellement Flavien. La situation à
Boussé est très tendue. Les quotidiens y envoient
des reporters qui font des " Aller- retour " pour de
factuels compte rendus. En tant que journalistes d'investigation,
nous décidons de nous intéresser à l'affaire.
Sur place, une chose nous tique de prime abord. L'endroit où
le petit est tombé, fauché par la balle mortelle,
n'est pas sécurisé, alors que les investigations
de police, que l'on dit avoir ordonnées, étaient
en cours. Avec les témoins, nous essayons de comprendre
comment le drame a pu survenir. En écoutant leurs descriptions
et en repositionnant les éléments dans leur contexte,
nous découvrons une blessure dans l'écorce d'un
arbre, juste à l'arrière du point de chute de Flavien.
Nous y découvrirons une balle de fusil. Comme un peu plus
tôt, nous nous étions entretenus avec les responsables
des forces de sécurité pour savoir quel type de
munition les gendarmes et les policiers utilisaient, nous avons
décidé de faire expertiser la balle, une fois de
retour à Ouagadougou. Pour des raisons évidentes
de bons sens, nous n'en avons rien dit aux forces de sécurité
de Boussé. L'expertise montre que le type de munition est
celui qu'utilisent les gendarmes. Conclusion : même si ce
n'est pas cette balle qui a tué le petit, il est désormais
incontestable que les forces de sécurité ont utilisé
des balles réelles contre la manifestation des élèves.
Nous venions là de commettre un crime aux yeux du ministre
de la Sécurité qui a juré que " les
choses n'en resteront pas là ". Nous sommes aussitôt
interpellés à la gendarmerie et mis en garde à
vue après un interrogatoire serré. Plutôt
que de voir la contribution que nous apportions à l'enquête
judiciaire traitant d'une mort d'homme, le ministre n'a voulu
voir autre chose que le délit d'altération de pièce
judiciaire. Ce faisant, il n'a pas favorisé la bonne conduite
de l'instruction. Le gendarme fautif ne sera jamais sanctionné.
Le petit Flavien est mort par la faute de " pas de chance
". Un an plus tard, la psychose créée par l'insécurité
conduit le ministère de la Sécurité à
entreprendre les opérations " coup de poing".
Pouytenga reçoit une de ces expéditions. La population
est traumatisée par le passage de la compagnie spéciale
des gendarmes. Nous sommes alertés. Nous décidons
d'aller voir de plus près. Notre investigation met à
nu le caractère barbare, inhumain et inefficace de l'opération
" coup de poing ". Les vrais bandits ne sont pas pris,
parce que informés à temps par des complicités
au sein de la gendarmerie, ils se sont faits la belle. L'opération
traumatise davantage les populations qu'elle ne les rassure. Le
fait de dire ces choses-là est inacceptable. Le chef d'Etat-major
de la gendarmerie pique une colère noire. Un de nos proches,
soupçonné de nous avoir alerté, est embastillé
quelques temps et réaffecté de façon punitive.
Le pauvre ne le supportera pas et en mourra laissant derrière
lui un fils de quelques années. En août 2002, un
ex-ministre ivoirien en exil au Burkina Faso, Balla Keïta
est assassiné mystérieusement à la villa
242 des hôtes de l'Etat. Avant même d'avoir commencé
à investiguer sur le sujet, nous sommes " préventivement
accusé " d'intelligence avec une puissance étrangère.
Le ministre de la Sécurité et le chef d'Etat-major
de la gendarmerie ordonnent notre interpellation. Nous sommes
immédiatement placé en garde à vue.
En mai dernier, alors que l'affaire de détournement de
l'ex-équipe dirigeante de la fédération de
football occupe la une de l'actualité, nous nous y intéressons
et publions dans L'Evénement N° 24 un article intitulé
" Diakité et les millions dissipés de Honoré
". Le ministre de la Sécurité qui entreprend
de réconcilier Diakité et Honoré Traoré
presse ce dernier d'engager des poursuites judiciaires contre
nous pour diffamation. Il développe des arguments juridiques
imparables pour l'inciter à nous attraire en justice. Le
colonel Traoré, à qui nous savons gré, après
réflexion, décide de ne pas nous poursuivre, faute
de le faire pour tous ceux qui ont écrit dans cette affaire.
Tout récemment, avec l'affaire de la tentative présumée
de putsch, les velléités montent d'un cran. Quand
nous publions les révélations de Naon Babou sur
le dossier Norbert Zongo, c'en était trop pour nos contempteurs.
Les poursuites judiciaires contre nous sont désormais inévitables.
Reste à bien ficeler le chef d'accusation. La publication
dans L'Evénement dernier de nos apartés avec le
juge Wenceslas Ilboudo est considéré comme du pain
béni. Il ne restait plus que l'inculpation. En allant répondre
à la convocation du juge Ilboudo, le 18 décembre
dernier, nous étions convaincu de ne pas en sortir libre.
Sauf qu'entre temps, Reporters Sans Frontières (RSF) avait
publié le procès verbal de l'interrogatoire de Naon
Babou. Notre cas devenait du coup superfétatoire
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