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Façon de voir
Par Newton Ahmed Barry

Les démocraties
fils de président !


Avec Ali Bongo Odimba la tradition est maintenant installée. Les nouveaux présidents des démocraties africaines se sont désormais "les fils de…" et peut-être aussi bientôt "les filles de…". Le mouvement est en marche et il ne devrait pas s'arrêter de sitôt. Dans notre sous région, il y a trois très probables successions de père en fils ou de père en fille. Au Niger d'abord, où Tanja, sauf si la mort en décide autrement, devrait préparer son fils à prendre la succession dans une vingtaine d'années. Au Sénégal, Abdoulaye Wade a déjà installé son fils Karim, sur la rampe de la succession, même si cela ne s'annonce pas facile. Enfin chez nous au Burkina Faso, avec la révision de la constitution, qui devrait donner encore une quinzaine d'années au pouvoir à Blaise Compaoré, sauf si la mort en décide autrement, la petite Djamila devrait être en situation de succéder à papa. Si, à Dieu ne plaise, le destin contrariait cette volonté, tonton François serait là pour assurer la régence. Sur le continent même, d'autres successions, de père en fils, devraient intervenir dans les cinq ans à venir. En Egypte, le scénario est déjà suffisamment huilé, pour permettre au fils Moubarak de succéder à papa Hosni. En Libye, Kadhafi a préparé son testament, même s'il lui arrive encore d'hésiter entre Seif el Islam et son frère cadet. Mais visiblement la préférence devrait aller à Seif (chantre de la libéralisation économique du régime) et qui rassure aussi les amis occidentaux. Car dans cette affaire de succession de père en fils, il faut surtout choisir le rejeton qui est à même de sauvegarder les intérêts de la famille et de la fratrie. En Tunisie aussi, c'est le même scénario qui se profile à l'horizon. Au Cameroun, il ne faut pas non plus l'exclure. Bref ! Après la décennie 1990, qui a été celle des "démocraties dévoyées", 2010 devrait inaugurer "la démocratie fils de président".
Les puissances coloniales semblent se résoudre à cette éventualité qui serait celle qui protège le mieux leurs intérêts, face à la menace économique chinoise et peut-être aussi russe. En ce qui concerne l'espace francophone, le gouvernement de Sarkozy a vite pris le pli, après les errements des premiers mois du mandat. Les intérêts de la France sont très importants en Afrique (sinon suffisamment stratégiques) pour qu'on lui applique la diplomatie de " l'indifférence ". Sous l'impulsion des maîtres à penser comme Albert Bourgi, les réseaux Pasqua et Bolloré, le président français s'est fait à la religion de la françafrique : " maintenir la politique française en Afrique bâtie sur des rapports étroits et personnels avec des amis sûrs ". Ces français qui connaissent trop bien l'Afrique, pensent qu'il faut composer avec ces présidents " acquis ", qui sont les mieux à même de protéger les intérêts de la France sur le continent.
Ces penseurs spécialistes de l'Afrique se trompent et les conseils qu'ils prodiguent produiront justement à très court terme des résultats inverses à l'effet recherché. La politique de la françafrique ne peut plus assurer la pérennité des intérêts de la France en Afrique. Les africains et les jeunes notamment, sont aujourd'hui en attente d'un profond changement de gouvernance. Face à l'Europe et à la France qui se barricadent, ils savent qu'ils ne peuvent plus trouver le salut dans l'émigration. Jusqu'au milieu des années 1980, les frustrés pouvaient aller "se chercher" dans les "paradis" occidentaux. Faute de changer la politique chez eux, ils allaient changer leur vie en Europe. Les "présidents fondateurs" pouvaient alors, sur les conseils avisés des experts européens de l'Afrique, mettre le pays en coupe réglée en toute impunité.
Maintenant que l'Europe se ferme, les frustrés, de plus en plus nombreux n'ont plus où aller. Confinés chez eux, il serait inhumain de leur interdire un droit de regard sur la conduite des affaires de leur pays. Or c'est exactement ce qui se passe avec " les démocraties fils de président ". Les gens peuvent voter ce qu'ils veulent, le verdict des urnes est connu d'avance. Cette situation ne peut plus durer. La France ne protégera pas ses intérêts dans ce processus qui nie les populations. Il lui faut aujourd'hui avoir la lucidité d'un général de Gaulle pour aller dans le sens de l'histoire, comme au moment de la décolonisation. Les chinois ne sont pas ceux qui menacent les intérêts de la France en Afrique. C'est plutôt une certaine politique de la France en Afrique qui est l'ennemi des intérêts de la France.
Ce qui vient de se passer au Gabon est inacceptable. Il rend encore plus incertain la sauvegarde des intérêts de la France en Afrique après les précédents du Niger, de la Mauritanie et peut-être bientôt en Guinée Conakry. Au nom de quoi la France pourrait refuser à Dadis ce qu'elle a octroyé à Abdel Aziz ? Enfin ce sera le tour de la Côte d'Ivoire après le précédent gabonais, il serait totalement mal venu de trouver à redire quand le président Gbagbo voudra arranger les résultats des urnes en sa faveur.




© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne: 17 septembre 2009